Trente-deux caisses de douze
Chez Blandine Chauchat et Pierre Jéquier // Mas Foulaquier // Claret // Pic Saint-Loup
1. D’où vient ce plaisir, à trois heures du matin, de clouer des caisses ? Précisons : pas n’importe où : je suis de retour au Pic Saint-loup dans le chai du Mas Foulaquier. Précisons : pas n’importe quelles caisses : les douze boutanches que j’y range sont celles que nous avons étiquetées Blandine et moi dans l’après-midi : douze d’Orphée vigneron – nom spécifiquement donné à la cuvée L’Orphée 2020 en référence à l’attention que je lui ai portée et dont la performance à laquelle je me livre depuis plusieurs heures est l’un des aboutissements.
2. Rembobinons : début 2019, selon la théorie de l’objet convergent, qui guide une partie de mon travail, j’avais proposé à Blandine Chauchat et Pierre Jéquier de suivre l’élaboration de cette cuvée dans un millésime qui m’intéressait pour son homophonie au carré : vin vin.
3. Précisons : ma proposition contenait déjà sa méthode et son objectif formel. Sa méthode : une observation participante qui nécessiterait ma présence au domaine quelques jours par mois lunaire, depuis l’après vendange du millésime précédent (octobre 2019) jusqu’à la première mise en bouteille (juin 2021).
4. Sa forme : non pas une mais douze étiquettes (une par lune) couverte chacune par un poème de 162 signes condensant à l’extrême mes deux ans et demi d’enquête. Douze étiquettes destinées à être rassemblées dans ces fameuses caisses que je suis en train de remplir et de clouer. Caisses et bouteilles formant livres. Vignerons devenant éditeurs. Cavistes, libraires. Buveurs, lecteurs. Vignetteurs, cabraires, bucteurs.
5. 162 signes : une longueur obtenue selon un algorithme savant : 25 lunes sur les deux années décisives (vigne et chai), soit 12,5 en moyenne. Millésime (2020) divisé par lune moyenne (12,5) = 161,6 arrondis à 162. Tolérance : +/- 7 caractères.
6. Précisons : l’entière et immédiate adhésion de mes hôtes à la proposition et mon inquiétude croissante à mesure que les mois passaient : étaient-ils conscients de ce qui les attendaient ? Soit : douze fragments de poésie brute inaccessible à toute idée de communication, douze tentatives en parler orphique.
7. Digressons légèrement : de mon intranquillité surgit une autre proposition : ponctuer de performances mes venues au Mas Foulaquier. Elles me permettraient, pensais-je, de présenter très concrètement aux vignerons, ainsi qu’aux amis qu’ils voudraient bien réunir pour l’occasion, les fondamentaux de mon travail dans la langue. Atténuer nos ignorances respectives au sujet du vin et de la poésie étant une préoccupation partagée j’eus carte blanche pour jouer dans le chai, au jardin, dans un canyon, au salon… et préfigurer sans le savoir les contours de Rhapsode.
8. Reviendons à nos caisses, au plaisir des gestes répétés : tamponner, numéroter, signer, garnir, vérifier la pagination (ordre des bouteilles), ajouter le tiré-à-part sérigraphié (treizième lune écrite via le mélange de toutes les autres et composée par le graphiste des étiquettes, David Lopez), clouer, empiler sur palette. Combien de caisses au juste ? Convergence toujours des contenants et contenus, je vous laisse deviner. De quoi me faire traverser la nuit. Me renvoyer aux précédentes lunes de novembre. Me rappeller les nuits passées ici-même à dormir dans les cuves (3,4 et 6).
9. Digressons de nouveau : pour dire combien ces performances nocturnes (couché avec le vin) aura alors idéalement complété le processus documentaire s’agissant de comprendre – prendre avec soi – la lente transformation des mouts, leurs fermentations finissantes, leur macération longue, leur élevage anéchoïque.
10. Constatons (ex-post) : alors que les premiers oiseaux appellent au dehors pour annoncer la braise, la lie fuchsia décoiffant le ciel de cade, que cet Orphée vigneron m’aura conduit à rebattre les cartes du processus de création, de ses chronologies jusqu’alors établie.
11. Précisons : nous sommes en novembre 2023, quatre ans moins un mois après le commencement de l’histoire. Ce qui est maintenant encaissé comprend la troisième et dernière mise, dite de printemps, de l’Orphée 2020 et j’ai comme un sentiment d’aboutissement. Illusoire : je sais déjà que mon tour cycliste nourrit un autre livre, une autre boucle géographique, une autre performance… que je suis entré, en clouant mes caisses, et de façon tout à fait convergente, en littérature – cyclique. Blandine, Pierre, mes amis, soyez prévenus : je risque de repasser par ici.
12. Enfin, l’opus caisse se commande, précisons : chez le vignetteur.











