Chez la famille Pfifferling / Episode 2 / Domaine de lâAnglore / Tavel /20 hectares
Il nâa pas Ă©chappĂ© aux lecteurs attentifs de ce blog que jâĂ©crivais mes billets en diffĂ©rĂ©. Deux semaines peu ou prou que jâai laissĂ© mon vĂ©lo Ă la Gaec du Mazel, trois que jâai repris mon itinĂ©rance lĂ oĂč je lâavais arrĂȘtĂ©e au tout dĂ©but du mois de juillet : Ă Tavel. CâĂ©tait un jour de fort mistral et il y avait une fĂȘte Ă lâĂ©cole du village. Nous sommes dans lâavant-dernier jour du mois de septembre, il y a de nouveau une fĂȘte Ă lâĂ©cole et les mĂ»riers de la place sont fouaillĂ©s par le vent. Une nuit tatouĂ©e dâabeilles puis câest le matin.
Dâabord le parfum. Rouge. Joyeux. Fruits et fleurs mĂȘlĂ©s. Enveloppant le grand chai dans lequel je viens dâentrer. Jâaccompagne trois Pfifferling. Eric, le pĂšre, famille dâapiculteurs dâun cĂŽtĂ©, famille vigneronne de lâautre, ancien coopĂ©rateur et militant de la confĂ©dĂ©ration paysanne a fait de lâAnglore une rĂ©fĂ©rence du vin nature. Joris et Thibault, ses fils, qui se partagent la direction du domaine depuis le dĂ©but de lâannĂ©e. Marie, Ă©pouse et mĂšre des prĂ©cĂ©dents est Ă lâĂ©tage, dans son bureau. Câest lâheure du premier tour de cave. Un joli jus grenat clair mousse dans le seau que Thibault vient de soutirer Ă la cuve 26. « Son contenu odorant a Ă©tĂ© pressĂ© hier et aussitĂŽt rĂ©assemblĂ© Ă sa goutte comme nous le faisons ici pour prĂ©server lâintĂ©gritĂ© de chaque cuve ». Les trois hommes sont de bonne humeur. Le mildiou qui faisait rage lors de ma prĂ©cĂ©dente visite a pu ĂȘtre contenu, les flambĂ©es de chaleur qui ont suivi nâont pas consumĂ© trop de grappes, la rĂ©colte est splendide, les deux fermentations sâenchainent comme jamais : ça promet.
Ensuite la couleur. « Tu as vu ce mĂ©tissage ? » me demande Eric alors que je redescends de lâĂ©chelle. Oui, jâai vu les grappes entiĂšres, violette et jade, bien serrĂ©es les unes contre les autres, entrelacĂ©es dans un projet de rosĂ© en macĂ©ration carbonique et jâai mĂȘme croquĂ© deux ou trois raisins vibrant de mĂ©tamorphose. « La rafle on nâen parle pas, ce qui compte câest la grappe entiĂšre. Avec ce mode de vinification, mâexplique Thibault, on conserve le maximum dâarĂŽmes locaux. Câest la voie du Shikimate. » Ancien Ă©tudiant en philosophie Ă Paris â oĂč il a Ă©galement servi du vin dans un Ă©tablissement mythique de Belleville, le Baratin, â Thibault aime ouvrir sa conversation, convoquer des horizons scientifique, poĂ©tique ou politique. Rappeler, par exemple, quâ « un village câest des graines, des langues et des arĂŽmes. ».
Enfin le son. Celui des cuves en fermentation. Leur bouillon ronronnant. Calme et fougue en mĂȘme temps. Il y a une semaine encore câĂ©taient les vendanges. Dans quelques jours ce sera le silence. « On devrait ne rien dire » dit Eric, « juste Ă©couter ». Câest dâailleurs le chiffre silencieux dâune tempĂ©rature montĂ©e en flĂšche qui vient de sonner lâalarme. En quelques instants un drapeau rĂ©frigĂ©rant a Ă©tĂ© placĂ© dans la cuve pour calmer la bacchanale en cours : trop de chaleur risquerait de brĂ»ler les arĂŽmes. Le phĂ©nomĂšne Ă©tant revenu sous contrĂŽle on se remet Ă goĂ»ter. La Cuve 12, cette fois. MourvĂšdre avec un peu de Bourboulenc : les visages se rallument aussitĂŽt. Un peu plus loin une voix dâenfant jouant avec lâĂ©cho du lieu vient rappeler quâil est temps de se prĂ©parer pour la performance de midi qui aura lieu dans lâavant-chai. En prĂ©vision de quoi Joris, sportif et musicien de la fratrie, celui qui le premier a eu lâenvie de poursuivre lâhistoire du domaine, sâempare de quelques magnums. Un Tavel, histoire de faire le lien avec la cuve que je viens dâadmirer. Et la cuvĂ©e Comeyre, parcelle de trĂšs vieux Carignan que jâirai visiter Ă la tombĂ©e de la nuit avec Eric et Marie.
« Chute dans le chiffre ». Quand, pendant la performance du matin jâai rĂ©citĂ© cette phrase de Rhapsode Diego, le tout jeune fils de Thibault, qui semblait jusque-lĂ plutĂŽt captivĂ© par un semoir dâentre-rangs, ses couleurs vives et ses aspects de jouet gĂ©ant, Diego a aussitĂŽt simulĂ© une chute. Je suis souvent surpris par la facilitĂ© avec laquelle les enfants sâemparent des langues travaillĂ©es par la poĂ©sie, lĂ oĂč les adultes et les adolescents sont Ă la peine, affolĂ©s. Les explications sont connues : plus grande plasticitĂ© du cerveau en formation, moindre intĂ©gration des normes. Jây vois pour ma part la trace dâune disposition naturelle au polyglottisme. Babel, Ă mon avis, est une fable racontĂ©e Ă lâenvers. Plus tard, la nuit, alors que nous serons attablĂ©s Ă la Courtille, restaurant ouvert dans une ancienne magnanerie, par Natalia, la compagne de Thibault, je lui demanderai sâil peut imaginer son fils en vigneron. RĂ©ponse : « Vu la rapiditĂ© du changement climatique, câest peut-ĂȘtre plutĂŽt du Mezcal quâil choisira de faire⊠Avec mon frĂšre nous savons dĂ©jĂ que nous devons nous adapter ». Inclure du maraĂźchage, intĂ©grer de nouvelles techniques issues de lâagroforesterie comme la coopĂ©ration avec les champignons font partie des pistes. Il est tard, Natalia nous a rejoint et comme une poignĂ©e dâhabituĂ©s est encore lĂ , on allume quelques bougies : -tu nous refais Rhapsode ? Jâaccepte avec plaisir. Â