Trois aigles, mais lesquels ?
Chez la famille Richaud // Domaine Richaud // Cairane // CĂŽte-du-RhĂŽne // 60 hectares
Jây repensais deux jours plus tard, en ArdĂšche, en voyant ces trois aigles progresser suffisamment bas et proches les uns des autres pour que je puisse dĂ©celer un manque de sĂ©rieux â assez inhabituel chez des rapaces â un penchant Ă la dĂ©connade fait de plongeons non alimentaires, de bousculades aile dans lâaile, de figures un peu foutraques ne sâĂ©loignant jamais assez pour effacer la ligne zigzagante des trois prĂ©dateurs en
goguette ;  jây repensais aussi tout Ă lâheure, va savoir pourquoi, en lisant devine quel livre de Christophe
Manon ; je repensais au sanglier de Calydon ivre déjà de raisins mûrs et je repensais surtout à mon passage au Domaine
Richaud ; jây repensais dans le dĂ©sordre : dâabord Ă cette soirĂ©e, son grand repas festif avec la jeune Ă©quipe internationale de bacchants et de mĂ©nades devant laquelle, au milieu de vignes plantĂ©es de counoise, passant de jour Ă nuit sous lune montante, je venais de jouer Â
Rhapsode ; Ă©quipe que jâavais surprise en fin dâaprĂšs-midi achevant la vendange manuelle dâune parcelle sableuse et siliceuse en bord de riviĂšre puis qui mâavait devancĂ© dans le coteau pour transmettre les caissettes pleines Ă lâĂ©quipe de cave ; « les grappes sont trop chaudes, elles vont passer la nuit au frais avant dâĂȘtre encuvĂ©es ; on Ă©vite ce qui porte sur le feu (vecteur de mauvais goĂ»ts) : on ne foule pas on ne pompe pas (mais on Ă©rafle un peu), » mâavait expliquĂ© Marcel Richaud, un peu aprĂšs mâavoir ac
cueilli ; jâavais ensuite fait la connaissance de Claire, regard azur signalant la filiation Richaud, et de Thomas, barbe poivre et sel jetĂ©e sur un sourire, tous deux dĂ©sormais aux commandes du lĂ©gendaire domaine, Claire plutĂŽt cĂŽtĂ© bureau mais pas que, Thomas plutĂŽt vigne-chai mais pas que ; une histoire commencĂ©e par leur grand-pĂšre avec quatre hectares en coo
pĂ©rative, aĂŻeul par ailleurs fanatique de modĂ©lisme aĂ©rien ; aventures continuĂ©es par Marcel mais dans des dimensions sol-air encore inĂ©dites : ici- bas lâinvention â au sens archĂ©ologique du terme â  dâune mosaĂŻques dâarĂŽmes, lâart dâexprimer le chtonien avec des raisins, des cuves et des Ă©quipes fidĂšles ;  lĂ -haut le bonheur des courants ascendants, du deltaplane ; pĂšre
passionnĂ©, fils qui ne lâest pas moins si jâen crois, au moment des huĂźtres (reçues la veille d'un restaurateur breton admirateur du domaine) et du Cairane blanc (apportĂ© par Bruno Boisson, ami et voisin vigneron), ma conversation avec Thomas : me racontant â au cĆur dâun brouhaha joyeux â son atterrissage dans le vignoble familial aprĂšs une carriĂšre de sportif de haut niveau en
parachute ; je me demande Ă ce propos quelle trappe de saut mâattend lorsque, devant la porte du chai oĂč nos pas nous ont conduit j'entends Thomas me conseiller de : « prendre une grande respiration avant dâentrer », aucune chute, naturellement, de lâautre cĂŽtĂ© mais des cuves en pleine fermentation « quâil faut surveiller comme du lait sur le feu » et par, voie de consĂ©quence, pas mal de gaz
carbonique ; « rester calme et boire frais » on sentait le lendemain, au casse-croute de lâĂ©quipe de cave, que la devise de Marcel, son mantra pour rester serein en toute circonstance, « vous lâĂ©crirez sur ma tombe hein », avait infusĂ© dans la famille, au sens large, et lâon plaisantait ferme Ă cette heure â sur le « mollet lactique » du cycliste-Ćnophile par exemple, en
reconstituant des rĂ©serves dâĂ©nergie pour le restant dâune matinĂ©e dĂ©jĂ bien remplie : « tiens goĂ»te ça, avant de partir, câest ce quâon fait avec la parcelle que tu as vue hier » : « jâdis pas non » et jâai raison : câest du velours planant traversĂ© de vibratile coquin, de l'assistance "biodynamite" Ă grimper sans effort le Ventoux et ses dentelles, « comment ça sâappelle, au fait ? »   â « Terre dâ