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Un Suspect Presque Parfait Broché de Jimmy Sabater
Voici la troisiÚme édition du « Suspect Presque Parfait » premier grand succÚs de Jimmy Sabater (ex n°1 des ventes toutes catégories confondues) qui a été suivi par deux autres tomes afin de devenir la trilogie des MystÚres du Forgrisant.
Quentin a 17 ans et meÌne une vie tranquille aÌ Meridiart, petite ville proche de la mer. Mais soudain, tout vire pour lui au cauchemar... Une amie gothique lui demande de faire dâelle des photos lugubres au bord dâune falaise, sâensuit une rumeur sur Facebook qui se propage aÌ la vitesse de lâeÌclair, et le voilaÌ suspect du meurtre dâEliott, son meilleur ami. Qui peut bien vouloir dĂ©truire son e- reÌputation ? Qui profite du fait quâil souffre dâeÌpilepsie amneÌsique pour lui faire porter le chapeau ? TroubleÌ, Quentin se met aÌ douter de son innocence... ses amis et ses parents aussi. Ses reÌves â souvenirs ou projections â lâaideront-ils aÌ reconstituer le puzzle de sa meÌmoire effriteÌe et aÌ prouver son innocence ?Â
« Un roman contemporain oĂč l'auteur nous plonge avec Ă©nergie et rĂ©alisme dans l'univers des ados d'aujourd'hui. Une mort suspecte avec en toile de fond une gĂ©nĂ©ration sms, internet, et surtout les dĂ©rives des rĂ©seaux sociaux et leurs lots de rumeurs pouvant trĂšs vite dĂ©raper. Un livre rythmĂ©, plein d'humour, de suspense... Bref tous les ingrĂ©dients pour passer d'agrĂ©ables moments de lecture, bravo Ă l'auteur qui sait nous mener en bateau jusqu'Ă la derniĂšre page ! Une rĂ©ussite. »
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JâĂ©tais tellement contente Ă lâidĂ©e de ne pas avoir ma mĂšre sur le dos en soirĂ©e, que jâai passĂ© lâaspirateur dans presque tout lâappartement et mĂȘme Ă©poussetĂ© plusieurs meubles du salon. Maman Ă©tait aux anges. Mais ce sourire bĂ©at nâavait rien Ă voir avec mes prouesses domestiques quâelle nâa sans doute pas remarquĂ©. Elle affichait dĂ©jĂ cet air benĂȘt Ă son rĂ©veil. Le fait de passer la soirĂ©e avec LĂ©onard la lovait dans un nuage de coton oĂč plus rien ne pouvait lâatteindre. AprĂšs sâĂȘtre pomponnĂ©e et rendue chez le coiffeur, sa joie de vivre a laissĂ© place Ă la nervositĂ© et lâinquiĂ©tude. Elle craignait de ne pas ĂȘtre Ă la hauteur face Ă son nouveau Dom Juan qui ne mâinspirait toujours pas la moindre confiance. Je nâaimais pas du tout la voir sous lâemprise de cet homme qui me paraissait cacher son jeu. Je devais pourtant avouer quâau final, lorsque jâai photographiĂ© Maman devant le grand miroir de la salle de bains, elle Ă©tait radieuse :
â Je risque de rentrer tard, mâa-t-elle prĂ©venue avec une moue coupable. Alors tu nâouvres Ă personne et tu mâenvoies un sms avant de te coucher. Compris ? Nâoublie pas les croquettes du chat. Il reste du bĆuf bourguignon, tu nâauras quâĂ te faire des frites au four pour lâaccompagner, si tu veux.
Maman mâa presque inspirĂ© de la pitiĂ© Ă ĂȘtre si gentille avec moi, alors quâau fond je ne souhaitais que la voir disparaĂźtre pour me consacrer Ă mes activitĂ©s secrĂštes. Je lâai regardĂ©e sâĂ©loigner depuis la fenĂȘtre de la chambre de Clark, Moka sous le bras, en lui faisant un signe de la main, mâassurant du mĂȘme coup quâelle ne rebroussait pas chemin. Une fois disparue dans les ruelles de Mortevor, je me suis prĂ©cipitĂ©e dans ma chambre pour enfiler un manteau, rĂ©cupĂ©rer mon tĂ©lĂ©phone rechargĂ© Ă bloc et me prĂ©cipiter dans la rue.
Le brouillard descendait lentement sur la ville, apportant avec lui une humiditĂ© pĂ©nĂ©trante contre laquelle mon petit manteau noir ne me protĂ©geait pas suffisamment. Je nâavais plus le temps de me changer, tant pis. Jâai couru jusquâĂ la station de tram pour me rendre dans le vieux quartier proche du Marais des Verraq. Nous nous Ă©tions donnĂ© rendez-vous Ă dix-neuf heures trente au premier Ă©tage du CafĂ© du Cirque. Tous les jeunes sây retrouvent, car il nâest pas loin du centre historique, la salle du premier Ă©tage offre une vue imprenable sur les plans dâeau et elle nâest pas surveillĂ©e par des adultes.
Je me suis installĂ©e face Ă Alexandre avec mon coca. Lorsque jâai vu quâil portait Ă nouveau le sweater de Clark, nos regards se sont croisĂ©s et il a semblĂ© trĂšs reconnaissant, ce qui mâa touchĂ© droit au cĆur.
â Tu as couru ? mâa-t-il demandĂ© gentiment, tu es toute rouge.
â Ma mĂšre est partie plus tard que prĂ©vu et je suis gelĂ©e, ai-je fait en posant mes bras sur la table.
Alexandre a spontanĂ©ment saisi mes deux mains pour les frictionner activement. Ce geste Ă©tait si naturel que personne nây a prĂȘtĂ© attention, Ă part moi qui avais grand peine Ă cacher ma satisfaction. Cette dĂ©licatesse balayait soudain toutes mes angoisses de la veille. Je nâĂ©tais pas encore totalement folle. Il se passait bien quelque chose de particulier entre Alexandre et moi.
â Je ne peux pas rester longtemps avec vous, a commencĂ© Ă se plaindre Wendy en tenant son chocolat chaud avec ses mitaines, sa doudoune sur le dos. Mon pĂšre a dĂ©cidĂ© de mâemmener au cinĂ©ma Ă la sĂ©ance de vingt-deux heures. Je ne traĂźnerai pas, sinon il va encore me dire que je suis distante avec lui.
â Mes vieux reçoivent mon oncle et ma tante, a enchaĂźnĂ© Corentin qui portait la sangle de la Gopro de son pĂšre enroulĂ©e autour de son crĂąne en lui donnant un air de mineur Ă charbon. Avant, jâĂ©tais obligĂ© de me taper tous les repas de famille, mais un jour jâai mis la honte Ă mes parents en racontant des trucs dĂ©biles Ă table et depuis ils prĂ©fĂšrent me donner des thunes pour que je vide les lieux.
â Mon⊠Mon pĂšre, il garde mon petit frĂšre, a ajoutĂ© Alexandre, un peu gĂȘnĂ© de nâavoir rien dâautre Ă raconter, avant de lĂącher mes mains pour saisir son verre dâeau sans plus sâintĂ©resser Ă moi.
Corentin a fait glisser son portable de sa poche pour nous montrer des dessins de la Gruve et nous aider Ă la reconnaĂźtre dans le brouillard.
â Monstrueux ! a commentĂ© Wendy en faisant la moue. Si je vois ça, je dĂ©tale comme une fusĂ©e ! On nâa pas idĂ©e dâĂȘtre si horrible !
â Mais, non ! Justement, il faut la filmer, la prendre en photo, sinon ça ne sert absolument Ă rien de venir ici ! sâest Ă©nervĂ© Corentin tout en scrollant les images sur lâĂ©cran avec son doigt plein de la graisse de ses frites.
Comme la nuit Ă©tait dĂ©jĂ tombĂ©e, nous sommes rendus au premier sentier menant autour du Marais des Verraq. Il faisait un froid polaire pour la saison et le brouillard sâest Ă©paissi Ă mesure que nous nous approchions des plans dâeau, lĂ oĂč les Ă©clairages publics disparaissaient.
â On ne voit carrĂ©ment rien du tout ! a remarquĂ© Wendy. Ce quâon risque plutĂŽt ici, câest de tomber dans lâeau et par ce temps, je ne le souhaite Ă personne !
â Je suis dĂ©jĂ congelĂ©e, ai-je ajoutĂ© en frissonnant, je ne sens mĂȘme plus mes phalanges.
â Il faut rester groupĂ©s et surtout regarder nos pas, nous a conseillĂ© Corentin en allumant une lampe torche pour Ă©clairer le sentier. DĂšs lâinstant oĂč nous rencontrerons de la vĂ©gĂ©tation, nous reviendrons vers la terre battue. Câest trop dangereux sinon, vous avez raison.
â On devrait tous se donner la main, a proposĂ© Alexandre qui Ă©tait postĂ© derriĂšre moi.
JâĂ©tais ravie de cette suggestion et je mâimaginais dĂ©jĂ marcher Ă ses cĂŽtĂ©s comme un vĂ©ritable couple, quand Wendy a dĂ©truit ce petit rĂȘve.
â Hors de question que je donne la main Ă Corentin, a-t-elle aussitĂŽt protestĂ©, il mange avec ses doigts et il ne se lave mĂȘme pas les mains. Je ne suis pas une poubelle !
Elle mâa aussitĂŽt rejointe pour saisir mon poignet. Du coup, seul Alexandre pouvait servir de maillon entre elle et Corentin. JâĂ©tais dĂ©goĂ»tĂ©e.
Nous avons avancĂ© ainsi pendant une vingtaine de minutes, tandis que Wendy se plaignait, trĂ©buchait, riait et se faisait rappeler Ă lâordre par Corentin pour qui cette expĂ©dition Ă©tait extrĂȘmement sĂ©rieuse.
â Comment voulez-vous que lâon dĂ©couvre quoi que ce soit si vous bavardez sans arrĂȘt comme des pipelettes ? sâest-il Ă©criĂ© avant que chacun se taise. Les bruits de la ville ont fini par disparaĂźtre laissant place Ă un silence de mort vraiment flippant. Nous entendions plus que nos souffles et nos semelles sâenfoncer dans la terre humide et spongieuse du sentier. Je pensais que nous allions revenir bredouilles, quand un cri terrifiant sâest fait entendre dans lâobscuritĂ©, sur notre droite, au milieu du marais.
â Quâest-ce que câest ? a murmurĂ© Wendy en se serrant contre moi, grelottant.
â On aurait dit un animal, a fait Alexandre en sâapprochant de nous.
â Filmez ou prenez des photos, plutĂŽt que de jacasser ! sâest Ă nouveau Ă©nervĂ© Corentin en allumant sa camĂ©ra :
â Il est tard. Je dois rentrer, mon pĂšre va mâengueuler, a poursuivi Wendy en me lĂąchant pour allumer nerveusement son tĂ©lĂ©phone portable.
Mais un nouveau hurlement beaucoup plus fort et plus prÚs nous a terrorisés.
Corentin a Ă©clairĂ© les roseaux au moment oĂč des bruits dâeau sâapprochaient trĂšs rapidement de nous. Le brouillard a soudain semblĂ© sâĂ©paissir de façon presque instantanĂ©e et en quelques secondes nous avons perdu toute visibilitĂ©.
â Quâest ce qui se passe ? a demandĂ© Corentin en tournant sa torche vers une barque qui tanguait au bord du bassin. Mais sa lampe avait davantage pour effet de se rĂ©flĂ©chir dans lâĂ©pais brouillard plutĂŽt que de dissiper lâopacitĂ© alentour. Et lorsque quelque chose a remuĂ© dans les fourrĂ©s, nous nâavons rien pu distinguer Ă part une lueur blanche. Tout sâest ensuite passĂ© trĂšs vite.
â Il y a quelquâun ? a demandĂ© Wendy, dâune voix hĂ©sitante, au moment oĂč nous commencions tous Ă gravement flipper. Câest une bĂȘte ?
â Il nây a personne. Quelquâun a dĂ» amarrer sa barque ici et elle a bougĂ© avec les remous de lâeau, a commentĂ© Alexandre. Ce nâest rien du tout.
Le silence est revenu, encore plus angoissant que cette barque et cette chose qui venait de se mouvoir dans le buisson. Y avait-il une cinquiĂšme personne autour de nous ? Est-ce que la Gruve sâĂ©tait si facilement laissĂ©e appĂąter ? Allait-elle faire une victime parmi nous ?
Une main a saisi la torche de Corentin et sa lumiĂšre sâest mise Ă vaciller au rythme dâune lutte inĂ©gale. La lampe sâest Ă©levĂ©e dans lâair comme une masse et on a un entendu un coup sec et trĂšs brutal avant que Corentin sâeffondre au sol, la torche finissant par sâĂ©teindre dans une flaque de boue...
Les EnquĂȘtes d'Ămilie Frinch: Ados et Ă cran
de Jimmy Sabater
Jâai sautĂ© du lit vers cinq heures trente du matin pour me rendre discrĂštement aux toilettes. Eduardo semblait dormir profondĂ©ment et jâai constatĂ© avec soulagement quâil avait finalement bu son thĂ© aux somnifĂšres. MĂȘme si mon Ă©vasion mâimposait dâĂȘtre malhonnĂȘte, seule comptait lâexpĂ©dition. Jâai pris ma douche en turbo avant de mâhabiller silencieusement et de rassembler mes affaires. Je nâai pas laissĂ© de mot dâexplications Ă Eduardo. Je savais dâavance que je dĂ©clencherais un conflit monumental et que cette escapade me coĂ»terait trĂšs cher Ă mon retour. Câest pourquoi je comptais bien profiter du moindre instant dâindĂ©pendance.
Trente minutes plus tard, Ă©voluant en direction du centre-ville. Je profitais dâun superbe lever de soleil sur la mer et les falaises, jâai empruntĂ© un bus et je suis allĂ© jusquâau vieux port oĂč des pĂȘcheurs amarraient leurs bateaux sous le regard impatient des mouettes. Jâai sorti mon appareil photo pour saisir quelques clichĂ©s dont je suis assez fier. Sans Eduardo aux baskets ni les obligations de Magic Burger, jâĂ©tais en vacances. Vers sept heures, jâai achetĂ© trois croissants aux amandes pour les manger sur le chemin menant chez Creeps. Je prĂ©fĂ©rais marcher et prendre mon temps, plutĂŽt que dây arriver trop tĂŽt. Câest la premiĂšre fois que je me rendais chez lui. Notre dĂ©gourdi de service habite dans une maison façon cube Ă©cologique au milieu dâune pinĂšde, avec ses parents. Il Ă©tait encore en boxer Ă mon arrivĂ©e, les yeux Ă peine entre-ouverts, je venais sans doute de le rĂ©veiller. Il mâa accompagnĂ© dans sa chambre sans faire de bruit. Sans dire un mot, il mâa apportĂ© une grande tasse de thĂ© bouillant et des Prince au chocolat. Il mâa laissĂ© seul, le temps de prendre sa douche et je dois dire que jâavais rarement vu un tel dĂ©sordre chez lâun de mes potes. Si tout semblait propre, des tas de linge traĂźnaient dans tous les recoins, entre des piles de livres, du matĂ©riel informatique et des accessoires de sports abandonnĂ©s sur le sol. Sur sa table de nuit jâai remarquĂ© une photo dans un petit cadre en mĂ©tal. On voyait Creeps enlaçant un ami Ă lui. Celui-ci est dâailleurs rĂ©apparu torse nu Ă ce moment-lĂ et jâai vu ses multiples cicatrices sur son abdomen. Il mâa expliquĂ© quâil avait Ă©tĂ© emportĂ© par le courant en faisant de la plongĂ©e sous-marine dans une barriĂšre de corail. Câest le seul type que je connaisse qui soit capable de transformer les catastrophes dont il est victime en trophĂ©es. Comme il a vu que sa photo mâintriguait, il sâest senti obligĂ© de sâexpliquerâ:
â Andrew Ă©tait mon meilleur ami⊠Il est mort, lâannĂ©e derniĂšre. CâĂ©tait un garçon fin, sensible, trĂšs intelligent, mais un peu effĂ©minĂ©. Au lycĂ©e, ses camarades de classe ne lui faisaient pas de cadeau. Je ne pensais pas quâil souffrait Ă ce point des brimades. Je le croyais plus fort. Un soir, Andrew a pris des mĂ©dicaments pour mettre fin Ă ses jours. Câest son petit frĂšre quâil lâa trouvĂ©âŠ
Je ne mâattendais pas Ă une histoire aussi tragique alors je nâai pas fait de commentaire. Creeps a enfilĂ© un vieux short en jean et nous sommes aussitĂŽt montĂ©s dans sa voiture. Thomas et Jules nous attendaient sur le trottoir de la rue Balzac, oĂč jâhabitais auparavant, et les vĂ©ritables vacances ont commencĂ© dĂšs quâils se sont introduits dans le vĂ©hicule. Creeps conduisait, Jules le secondait et moi, jâĂ©tais Ă lâarriĂšre, Ă cĂŽtĂ© de Thomasâ:
â Vous avez vu le montage compilant toutes les vidĂ©os prises par les touristes que jâai partagĂ©es sur Facebookâ? nous a demandĂ© ce dernier.
â On a eu chaud, a enchaĂźnĂ© Creeps en baissant le volume de lâautoradio qui jouait du Diplo trop fort. Cette histoire de morceau de falaise qui sâabĂźme dans la mer aprĂšs quâon lâexplore est tout simplement Ă©normeâ! En plus, on aurait pu sâen douter quand nous avons entendu ce drĂŽle de bruitâ: Vous savez, la pierre qui a bougĂ© juste au-dessus de nos tĂȘtesâŠ
â De quoi tu parlesâ? ai-je demandĂ©.
â Tu ne te souviens pasâ? a fait Thomas en caressant machinalement ses quelques poils de barbe naissante. Lorsque nous avons touchĂ© la pierre avec la tĂȘte de bouc dessinĂ©e dessus, on a entendu une sorte de frottement sourd. Tu imagines que nous ayons dĂ©clenchĂ© un mĂ©canisme en bidouillant cette plaqueâ?
â Nâimporte quoiâ! lui ai-je rĂ©pondu. Tu te crois dans La Momieâ? Tant que tu y es, il nây avait pas aussi une Ă©norme boule qui menaçait de nous Ă©craserâ?
â Ohâ! Toi, Quentin, tu ne crois jamais rien. Tu faisais beaucoup moins le malin, ce jour-lĂ â! a commencĂ© Ă mâimiter Thomas avec une voix de fausset. Ohâ! Maman, jâai peurâ! Attention, je tremble tellement de trouille que je ne peux mĂȘme plus marcherâ! Aaahâ! Au secoursâ! Aidez-moiâ! Je vous en supplieâ!
Tout le monde a éclaté de rire.
â Nâimporte quoiâ! CâĂ©tait un malaise, ai-je protestĂ© un peu vexĂ©, je nâai pas flippĂ©. Beaucoup moins que toi devant lâinspecteur, quand tu mâas presque accusĂ© dâavoir tirĂ© sur le client de Magic Burger. Niveau courage, tu ne vas certainement pas me donner de leçonsâ!
â Câest bon, les gars, ne vous Ă©nervez pas, a interrompu Creeps tout en regardant la route, lâexcursion ne fait que commencerâ! La mĂ©tĂ©o annonce plus de quarante degrĂ©s aujourdâhui et, croyez-moi, on sera bien mieux dans la fraĂźcheur de la forĂȘt quâen ville.
Thomas a changé de sujet pour sortir son iPad et le tourner vers moi, faisant défiler les reproductions de vieux parchemins.
â Jâai fait de nouvelles dĂ©couvertes, a-t-il dĂ©clarĂ©, fier de lui. MĂȘme si lâembouchure du premier souterrain sâest effondrĂ©e au pied de la Falaise du Gibran, nous savons que la carte que je possĂšde nâest pas une lĂ©gende et quâelle repose sur au moins un Ă©lĂ©ment historique fiableâ! Le seul problĂšme, câest de faire coĂŻncider les lieux dessinĂ©s Ă lâĂ©poque avec les coordonnĂ©es dâaujourdâhui. Trois des cinq tunnels ont totalement disparu, car des habitations ont Ă©tĂ© construites au-dessus de ces couloirs. Il est impossible de les retrouver Ă prĂ©sent. Notre derniĂšre chance rĂ©side dans le tunnel le plus long qui est ici reprĂ©sentĂ© par des pointillĂ©s. Comme nous ne savons pas oĂč se trouve le tombeau du diable du Forgrisant, tous les espoirs sont encore permis.
Creeps mâa lancĂ© un clin dâĆil dans le rĂ©troviseur, comme si nous savions tous les deux que cette expĂ©rience Ă©tait vouĂ©e Ă lâĂ©chec. Pour lui, comme pour moi, le seul objectif Ă©tait de profiter dâune bonne journĂ©e entre potes au frais dans la nature. MalgrĂ© lâheure matinale, il faisait dĂ©jĂ si chaud dans la voiture que nous avons ouvert toutes les fenĂȘtres de la Clio de Creeps pour rafraĂźchir lâatmosphĂšre. AprĂšs avoir roulĂ© une vingtaine de minutes en rase campagne, je me suis demandĂ© si le diable du Forgrisant avait rĂ©ellement pu creuser un si long tunnel. Si tel Ă©tait le cas, par quel prodige y Ă©tait-il parvenuâ? Jâimaginais mal de malheureux ouvriers du Moyen ge creuser la roche sur des kilomĂštres avec les outils rudimentaires de lâĂ©poque. Je ne voulais pas contrarier davantage Thomas et je nâai rien dit. Nous avons fini par nous garer en bordure de la forĂȘt de MorguĂšre oĂč les rĂ©seaux mobiles sont tous devenus muets. Par sĂ©curitĂ©, jâavais Ă©teint le mien, de peur dâĂȘtre gĂ©olocalisĂ© par la police. Thomas a dĂ©crĂ©tĂ© que nous devions avancer droit devenant nous, Ă travers ce bois millĂ©naire, si nous voulions avoir la chance de trouver une quelconque embouchure de tunnel. Dans la forĂȘt sauvage, lâhumiditĂ© des arbres, loin de rafraĂźchir lâatmosphĂšre, la rendait suffocante et on se serait presque cru dans la jungle. Thomas a enlevĂ© son tee-shirt le premier et nous nous sommes vite retrouvĂ©s torse nu, tous les quatre, comme de vĂ©ritables aventuriers.
Thomas a enlevĂ© son tee-shirt le premier et nous nous sommes vite retrouvĂ©s torse nu, tous les quatre, comme de vĂ©ritables aventuriers. Câest lĂ que jâai remarquĂ© le tatouage dâune petite Ă©toile de David sur la nuque de Creeps.
â Quâest-ce que câestâ? a demandĂ© Thomas, Ă©galement intriguĂ© par ce signe.
â Câest un hommage aux juifs tuĂ©s pendant la Seconde Guerre mondiale, a-t-il rĂ©pondu, habituĂ© Ă cette question.
â Je ne savais que tu Ă©tais juif, a poursuivi Thomas.
Creeps a souri, heureux que lâon sâintĂ©resse Ă ce symbole qui trĂŽnait fiĂšrement en haut de sa colonne vertĂ©brale.
â Je ne le suis pas. Mais plutĂŽt que choisir un idĂ©ogramme chinois ou une phrase philosophique, jâaie prĂ©fĂ©rĂ© cela. Mon pĂšre mâa emmenĂ© visiter les camps dâAuschwitz quand jâĂ©tais plus jeune et jâai aussi lu plusieurs livres Ă ce sujet. Ăa mâa beaucoup remuĂ© dâimaginer toutes les horreurs ce qui se sont dĂ©roulĂ©es pendant la guerre. Jâavais mĂȘme honteâŠ
â Tu nâas pas Ă avoir honte pour quelque chose dont tu nâes pas responsable, a dit Thomas. Câest du passĂ© tout çaâŠ
â Jâai honte dâĂȘtre europĂ©en et de savoir que mes ancĂȘtres de tous les pays nâont rien fait pendant quâon exterminait et dĂ©shumanisait des gens pour des idĂ©ologies absurdes et criminelles. Les gens qui savaient ont laissĂ© faire pour ne rien changer Ă leurs habitudes. La passivitĂ© est parfois aussi scandaleuse que lâaction la plus terribleâŠ
â Je suis dâaccord avec toi, ai-je ajoutĂ©. La religion, la couleur de peau, les diffĂ©rences, sont toujours prĂ©textes Ă la barbarie humaine. Rien ne nous promet quâon ne connaĂźtra pas cela un jourâ!
â Exactementâ! a dit Creeps, heureux que je partage son opinion. Tu vois, mon petit tatouage nâest pas aussi anodin que cela.
Jâai regardĂ© Creeps et jâĂ©tais soudain fier de marcher aux cĂŽtĂ©s de quelquâun dâengagĂ© et qui assumait franchement ses positions.
Lâexcursion sâest poursuivie et je dois avouer que si jâĂ©tais trĂšs motivĂ© au dĂ©part, lâinterminable marche au milieu des ronces, des orties et des trous dans la terre, ont fini par calmer mon exaltation. Nous nous sommes finalement arrĂȘtĂ©s vers quatorze heures dans une petite clairiĂšre oĂč nous avons Ă©talĂ© les victuailles que nous avions apportĂ©es. Pour ma part, plusieurs salades en boĂźtes, deux paquets de chips, du coca et des Granola fondus par cette chaleur. Comme dâhabitude, Jules en avait amenĂ© trois fois trop dans sa miniglaciĂšre, avec de quoi faire des grillades pour toute une famille. Nous avons partagĂ© les repas froids en dĂ©cidant de garder le barbecue pour la soirĂ©e.
â Alors Thomasâ? Toujours pas de petite amieâ? a commencĂ© Ă le brancher Jules.
Celui-ci sâest mis Ă rougir. Je nâai jamais vu Thomas avec une fille sans penser que cela pouvait ĂȘtre un problĂšme.
â JâĂ©tais amoureux de Tiffany, a-t-il dĂ©clarĂ© en me regardant de son air coupable, craignant ma rĂ©action. Je nâai jamais osĂ© lâavouer. Quentin est arrivĂ© dans le groupe et elle est aussitĂŽt tombĂ©e dans ses bras. Alors jâai laissĂ© tomberâŠ
Je suis demeurĂ© silencieux. Jamais je nâavais dĂ©celĂ© le moindre dĂ©sir de Thomas envers Tiffany. En tous les cas, il avait Ă©tĂ© loyal avec moi sur ce coup-lĂ .
â Pauvre chĂ©riâ! a repris Jules en mangeant bruyamment, un brin moqueur. Tu ne pouvais pas tâen trouver une autreâ?
â Je ne suis pas comme vous, a rĂ©pondu Thomas. Jâai du mal Ă les aborder. Je ne sais pas comment vous faites, mais moi je suis plutĂŽt du genre timideâŠ
â Je nâai pas besoin de les aborder, sâest aussitĂŽt vantĂ© Jules en dĂ©ployant les bras pour se tendre et bayer, elles viennent vers moi toutes seules. Elles sont attirĂ©es par mon fumet de beau gosse.
Il commençait Ă mâĂ©nerver Ă se la jouer tombeur, alors quâil Ă©tait loin dâĂȘtre lui-mĂȘme un top-modĂšleâ:
â Tu veux parler de Darianne, celle qui a attrapĂ© la gale aprĂšs avoir piquĂ© de lâargent chez mes parentsâ? lui ai-je lancĂ©.
Les autres se sont tournés vers moi avec un sourire en coin, tandis que Jules semblait désarmé par ma petite anecdote.
AprĂšs quelques plaisanteries qui ont apaisĂ© lâatmosphĂšre, nous avons repris notre randonnĂ©e forestiĂšre Ă une allure plus rapide. Thomas avait sorti son iPad, et mĂȘme sâil ne captait aucun rĂ©seau, il Ă©tait persuadĂ© que nous devions nous diriger plus au sud, lĂ oĂč les bois sont les plus accidentĂ©s. La chaleur de lâaprĂšs-midi battait son plein et je nâen pouvais plus de marcher au pas de course au milieu des fourrĂ©s Ă©pineux quand Creeps sâest mis Ă crierâ:
â Waowâ! Regardezâ! GĂ©nialâ!
En contrebas dâun dĂ©nivelĂ© de forĂȘt, un haut mur de rocailles envahi de vĂ©gĂ©tation sâĂ©levait devant nous. Une cascade sâĂ©coulait dans un lac rond, dont lâeau bleu pĂąle Ă©tait transpercĂ©e par les rayons du soleil. Jules a enlevĂ© son short en moins de temps quâil nâen faut pour le dire et sâest retrouvĂ© nu pour plonger comme une furie dans lâeau calme.
â Tous Ă poilâ! a criĂ© Creeps qui en a fait autant.
Je les ai imitĂ©s en essayant dâoublier ma pudeur pour les rejoindre. Thomas est celui qui sâest baignĂ© le dernier et nous lâavons encouragĂ© en lui jetant de lâeau tandis quâil avançait timidement, les deux mains plaquĂ©es pour cacher son bas-ventre. Une fois dans lâeau, il sâest dĂ©contractĂ© et nous avons tous profitĂ© de ce bain frais pour nous dĂ©tendre dans ce cadre magnifique. Nous nâaurions pas pu espĂ©rer escale plus plaisante. Thomas a fait lâimbĂ©cile et sâest mis Ă hurler quâune bestiole lâavait attaquĂ© sous lâeau. Câest lĂ que je me suis souvenu de mon rĂȘve de mardi soir. JâĂ©tais en train de vivre exactement la mĂȘme scĂšne. Cela signifiait donc que, comme me lâavait suggĂ©rĂ© mon pĂšre, jâĂ©tais capable de faire de vĂ©ritables rĂȘves prĂ©monitoires. Je me suis tournĂ© vers Thomasâ:
â Il nây a pas de bestiole dans ce lac, par contre, je sais par oĂč il faut passer pour trouver des traces du diable du Forgrisantâ!
Les trois autres se sont tournĂ©s vers moi, stupĂ©faits de mon assurance qui, du coup, plombait un peu les rĂ©jouissances. Jâai plongĂ© et je me suis rendu sous la cascade dâeau. Comme je le supposais, une grotte assez profonde Ă©tait dissimulĂ©e derriĂšre une barriĂšre de vĂ©gĂ©tation. Je suis revenu vers le reste du groupe pour les inviter Ă me suivre. Ils Ă©taient un peu sceptiques au dĂ©but, mais lorsque nous sommes tous passĂ©s derriĂšre la chute dâeau, le doute a laissĂ© place Ă la surprise.
â Câest chouette, une caverneâ! a commentĂ© Jules en observant la grotte dâun air amusĂ©. Vous allez voir quâon va rentrer avec des ossements de dinosauresâ!
Creeps est reparti chercher une lampe torche en espĂ©rant quâelle soit rĂ©ellement Ă©tanche et nous avons commencĂ© notre exploration. La caverne faisait peut-ĂȘtre une quinzaine de mĂštres de profondeur, mais rien nâindiquait un quelconque ouvrage fait des mains de lâhomme ou du diable. En mĂȘme temps, une Ă©paisse couche de vĂ©gĂ©tation masquait la pierre et il nâĂ©tait pas facile dâen juger.
Lorsque Creeps a passĂ© au dĂ©tail la caverne avec sa lampe de poche, il mâa semblĂ© que jâavais peut-ĂȘtre surestimĂ© mes rĂȘves prĂ©monitoires. Nous nous trouvions simplement face Ă un banal phĂ©nomĂšne naturel plutĂŽt joli, mais sans grand intĂ©rĂȘt archĂ©ologique. Nous allions repartir quand Jules sâest criĂ©â:
â Vous avez vu çaâ? On dirait une niche creusĂ©e dans la rocheâ!
Nous sommes revenus sur nos pas et Creeps a dirigĂ© sa lumiĂšre vers lâendroit que Jules pointait du doigt.
â Tu as une bonne vue, sâest moquĂ© Thomas. Moi je vois plutĂŽt de la mousse, pleine de rĂ©pugnants insectesâ!
â Justement, pour voir ce que câest, il faut nettoyer la paroi, a dĂ©clarĂ© Jules. Sinon, comment savoirâŠ
Une fois encore, câest Creeps qui sâest dĂ©vouĂ© Ă cette tache dĂ©goĂ»tante. Rien quâĂ entendre le bruit, on devinait lâĂ©paisse couche de vermine quâil arrachait Ă mains nues pour sâen dĂ©barrasser dans lâeau du lac. Il nous a lancĂ© un regard assassin qui signifiaitâ: «âŻPlutĂŽt que de me regarder, vous pourriez mâaiderâ!âŻÂ»
Jâai passĂ© outre mes haut-le-cĆur pour plonger ma main dans cette mĂ©lasse visqueuse et lâĂ©pauler. Mais jâai aussitĂŽt regrettĂ© cet Ă©lan de solidaritĂ© lorsque plusieurs insectes ont commencĂ© Ă me ramper sur les bras. Ăvidemment, ma rĂ©action, et surtout mon cri qui a rĂ©sonnĂ©, a fait rire tout le monde. Mais Ă force de patience, nous sommes parvenus Ă rĂ©vĂ©ler un rectangle Ă lâintĂ©rieur de la niche.
â Ăa sonne creux, a remarquĂ© Creeps en frappant quelques coups contre ce qui devait ĂȘtre une boĂźte mĂ©tallique. On doit essayer de tirer dessus pour lâextraire.
Je lâai regardĂ© joindre le geste Ă la parole en introduisant sa main dans lâinterstice entourant le mystĂ©rieux objet. Il a bandĂ© ses muscles au maximum et la boĂźte sâest dĂ©crochĂ©e en envoyant un jet visqueux de vĂ©gĂ©taux en putrĂ©faction et dâinsectes Ă©cĆurants sur son torse et ses jambes.
â Câest bonâ! Je lâaiâ! sâest-il rĂ©joui en la soulevant comme un trophĂ©e avant de redescendre agilement dans lâeau.
Nous lâavons tous suivi pour traverser le lac et gagner la rive. Creeps a montrĂ© lâexemple en sâessuyant sommairement avec son short avant de lâenfiler. Nous avons alors entendu un bruit sourd provenant de derriĂšre le haut mur de rocailles et nous nous sommes tous regardĂ©s, interdits.
â On dirait quâune grosse pierre sâest dĂ©placĂ©e, comme dans le tunnelâ! a remarquĂ© Thomas.
â Câest vraiment bizarre, a surenchĂ©ri Jules. La derniĂšre fois, une partie de la falaise du Gibran sâest dĂ©crochĂ©e. Que va-t-il se passer Ă prĂ©sentâ? On ne devrait pas trop traĂźner dans le coin.
Creeps Ă©tait au bord de lâeau et frottait la boĂźte avec de lâherbe pour la dĂ©barrasser du rĂ©sidu visqueux qui collait presque comme du chewing-gum. Au bout dâun moment, un coffret en mĂ©tal trĂšs rouillĂ© sâest rĂ©vĂ©lĂ©.
â Fantastiqueâ! a criĂ© Thomas. Quentin, tu devrais le prendre en photo dĂšs maintenant. Câest un moment exceptionnelâ!
â ArrĂȘtez de dĂ©lirer, a dit Jules en croquant dans une pomme, câest peut-ĂȘtre un vestige de la Seconde Guerre mondiale ou lâhĂ©ritage cachĂ© dâun papy souffrant dâAlzheimer.
Creeps sâest tournĂ© vers lui dâun air amusĂ©.
â Ăa mâĂ©tonnerait beaucoup. regardez plutĂŽt lâinscription qui est gravĂ©e sur le couvercle «âŻquinque separata diversas pro aeternoâŻÂ». Câest du latin. Cela signifieâ: «âŻCinq morceaux sĂ©parĂ©s pour lâĂ©ternitĂ©âŻÂ».
â GĂ©nialâ! a presque sautĂ© de joie Thomas. GrĂące aux prĂ©monitions de Quentin, nous avons fait une trouvaille inespĂ©rĂ©eâ!
Les autres mâont regardĂ© comme si jâĂ©tais soudain dotĂ© dâun pouvoir extraordinaire et jâai pensĂ© aux ennuis quâavait connus mon pĂšre en rĂ©vĂ©lant ses talents mĂ©diumniques.
â Câest un coup de bolâ! ai-je aussitĂŽt modĂ©rĂ©. Dans tous les films, dĂšs quâil y a une cascade dâeau, tu peux ĂȘtre sĂ»r quâil y a quelque chose de planquĂ© derriĂšreâ!
Thomas a levĂ© les yeux au ciel, peu convaincu, tandis que je commençais Ă mitrailler avec mon appareil photo le coffret en mĂ©tal rendu presque noir par lâoxydation et la rouille.
â Tiens, prends çaâ! a dit Jules en tendant son canif Ă Creeps. On va vite savoir ce quâil y a dedans.
â On ne peut pasâ! lâa-t-il prĂ©venu. Si on force lâouverture et quâon y trouve un trĂ©sor inestimable, que vont dire les adultes en voyant quâon lâa bousillĂ©â?
â Il a raison, a poursuivi Thomas. Pourquoi pas un pied-de-biche, tant quâon y estâ? On doit respecter les rĂšgles et procĂ©der comme des archĂ©ologues. Pas de brutalitĂ© ni de prĂ©cipitation. Cette boĂźte a peut-ĂȘtre attendu mille ans, on peut bien attendre encore vingt-quatre heures.
Chacun sâest inclinĂ© devant sa sagesse et nous avons rassemblĂ© nos affaires pour reprendre lâexcursion. Thomas a dĂ©cidĂ© que nous devions contourner la falaise pour voir ce qui se cachait derriĂšre. En toute logique, nous Ă©tions sur la bonne voie. Une fois encore, la marche mâa semblĂ© pĂ©nible. En plus des ronces et des orties, nous marchions maintenant sous un soleil accablant et sur un sol trĂšs accidentĂ©. Je ne me suis pas plaint une seule fois. Creeps portait le coffret, en plus de son sac Ă dos, tout en Ă©coutant les vannes foireuses de Jules et il nâen faisait pas tout un foin. AprĂšs un dĂ©nivelĂ© trĂšs inĂ©gal et une nouvelle clairiĂšre, nous nâavons pas trouvĂ© la moindre trace dâouvrage humain.
â Il y a une nouvelle forĂȘt, juste en face, a dit Creeps. DâaprĂšs la carte, ça sâappelle le bois du val et câest une propriĂ©tĂ© abandonnĂ©e. Nous ne pourrons pas aller plus loin, car il y a un domaine clĂŽturĂ©, juste aprĂšs.
â On va oĂč vous voulez, tant quâon marche Ă lâombre, a soupirĂ© Thomas avec qui jâĂ©tais bien dâaccord. Nous sommes toujours dans lâaxe de la cascade et du centre mĂ©diĂ©val de Meridiart. Sâil y a quelque chose Ă dĂ©couvrir, câest sous nos pieds ou devant nous. On va bien finir par trouver une vĂ©ritable embouchure.
â Je crois que vous rĂȘvez, ai-je soudain avouĂ©. Comment voulez-vous quâun tunnel ait Ă©tĂ© creusĂ© jusquâiciâ? Entre le centre de Meridiart et les falaises du Gibran, cela tenait dĂ©jĂ du prodige, mais nous sommes ici Ă des kilomĂštres de la ville. Les pointillĂ©s sur la carte nâindiquaient pas un tunnel, mais une direction.
â De toute façon, nous avons le coffret, a dit Creeps devant nous en Ă©cartant les fourrĂ©s pour nous frayer un passage. Je suis dâaccord avec Quentin. Sâil y avait quelque chose Ă trouver, câĂ©tait cette boĂźte en fer.
Thomas mâa toisĂ©, comme si ma remarque venait de dĂ©truire toute la part de rĂȘve qui entourait notre expĂ©dition. Il nous a tournĂ© le dos pour reprendre la marche vers la forĂȘt.
Le bois du val Ă©tait finalement encore plus inhospitalier que tout ce que nous avions vu et nous commencions Ă regretter notre baignade dans le si joli lac dâeau transparente. Des nuĂ©es de petits insectes bizarres nous ont piquĂ©s Ă de multiples reprises, provoquant de telles dĂ©mangeaisons que nous avons tous enfilĂ© nos tee-shirts. Câest Ă ce moment que nous avons entendu un hĂ©licoptĂšre sâapprocher de nousâ:
â On devrait se planquerâ! ai-je dit en me dissimulant sous dâĂ©pais branchages. Je vous rappelle que je me suis barrĂ© ce matin. La police est peut-ĂȘtre Ă ma recherche.
Les autres ont hĂ©sitĂ© avant de se planquer Ă leur tour contre des troncs dâarbres. Lâappareil sâest immobilisĂ© au-dessus de nos tĂȘtes et les autres ont bien Ă©tĂ© obligĂ©s de constater que jâavais vu juste. LâhĂ©licoptĂšre est descendu de quelques mĂštres et jâai pu distinguer un homme grand aux cheveux blonds qui se penchait en regardant dans notre direction. AprĂšs quelques instants, lâengin a repris de lâaltitude avant de sâĂ©loigner progressivement.
â Ce nâĂ©tait pas la police, a remarquĂ© Creeps. Jâai cru reconnaĂźtre un appareil de prĂȘt comme on peut en louer pour quelques heures Ă lâhĂ©liport de Meridiart.
â Tu crois que câĂ©tait la bande Ă Monroeâ? mâa demandĂ© Thomas.
â Comment veux-tu que ces assassins sachent que je suis dans cette forĂȘtâ? ai-je rĂ©pondu. Je nâen ai parlĂ© quâĂ Barbara.
La marche sâest poursuivie encore une bonne heure et jâai fini par ne plus sentir mes jambes. Nous avons fait halte au milieu dâune petite clairiĂšre en dĂ©but de soirĂ©e et nous avons dĂ©cidĂ© de nous y Ă©tablir pour la nuit. Je suis allĂ© ramasser du petit bois et Jules a vite allumĂ© un foyer autour duquel nous nous sommes enfin assis en tailleur.
â Tu nous fais ton barbecueâ? a demandĂ© Creeps qui, comme moi, avait le ventre qui criait famine.
â Oui, a rĂ©pondu fiĂšrement Jules en sortant ses victuailles de la petite glaciĂšre enfoncĂ©e dans son sac Ă dos. Et jâai pensĂ© Ă toutâ! Merguez, knacks, chipolatas au poulet pour ceux qui ne mangent pas de porc, le tout en quatre exemplaires.
Jâai sorti mes paquets de chips et nous avons bu du coca tiĂšde tout en regardant le spectacle hypnotisant des flammes.
â Quâon est bienâ! a lĂąchĂ© Thomas Ă la fin du repas, alors que nous savourions le mĂȘme sentiment. Il faudrait que toute la vie soit comme ça.
â Oui, tu as raison, a confirmĂ© Creeps en coupant un ananas en quatre avec le canif de Jules. Mais qui sait ce qui nous attend comme vie, plus tard. Les adultes font tout pour rĂ©aliser leur idĂ©al, mais une fois quâils ont goĂ»tĂ© Ă la vie matĂ©rielle, ils ne se souviennent mĂȘme plus de ce qui aurait pu les rendre heureux.
â Le mariage est le meilleur moyen de sâencroĂ»ter, a dit Thomas. Je ne marierai jamais. La libertĂ© est trop prĂ©cieuse.
â Tu parles, lâa coupĂ© Creeps. Ma mĂšre sâest mariĂ©e trois fois, dont deux avec mon pĂšre. Câest un truc de ouf, vous trouvez pasâ?
â Ils doivent vachement sâaimer, a commentĂ© Jules en mangeant sa part dâananas comme un goinfre. Il faut en vouloir pour se marier deux fois avec la mĂȘme personne.
â On devrait pouvoir se marier sur diffĂ©rents niveaux, a poursuivi Thomas. Un super-mariage pour ceux qui ont passĂ© leur vie ensemble et qui sâaiment toujoursâ! Un mariage Ă durĂ©e renouvelable. Tous les mois, tous les ansâŠ
â Un mariage pour un week-end, ça doit ĂȘtre chouetteâ! a poursuivi Creeps. Comme ça, on a moins de mauvaises surprisesâŠ
JâĂ©tais tellement fatiguĂ© par cette longue journĂ©e et cette interminable randonnĂ©e, que je me suis endormi par terre, dans lâherbe, sous les yeux de mes amis, Ă la chaleur bienfaisante du feu, ne regrettant pas un instant cette fugue.
Je me suis Ă nouveau plongĂ© dans ce rĂȘve oĂč je gravis des marches invisibles, au-dessus de la mer, face aux falaises du Gibran. Mais cette fois, mon pĂšre, Cyriac de More, mâattendait en haut, devant un Ă©norme tombeau en or massif. Il portait une soutane de prĂȘtre avec une capuche qui descendait sur son front. Un coup de vent a fait voler sa mĂšche rebelle et jâai Ă nouveau aperçu cette curieuse tache de vin remontant sur sa joue. Il a dĂ©signĂ© le sarcophage de lâindex et je mâen suis approchĂ©. Câest lĂ que jâai reconnu cette voix grave et sombre qui me rĂ©veille presque chaque nuit.
â More, ton destin va enfin sâaccomplir et tu seras libĂ©rĂ©. Ouvre ce cercueil et tu connaĂźtras enfin la paix.
Le tombeau Ă©tait magnifiquement travaillĂ© avec des dizaines de saynĂštes et dâornements gravĂ©s. Jâai vu mon reflet sur un sceau reprĂ©sentant un bouc aux yeux humains, sauf que ces yeux-lĂ Ă©taient les miens. Lorsque jâai touchĂ© le cercueil, jâai senti une incroyable chaleur me parcourir le bras et remonter jusquâĂ mon cĆur. Le couvercle sâest ouvert plus facilement que je ne lâaurais supposĂ© et un vent glacial a traversĂ© mon corps. CâĂ©tait comme si toute ma vie Ă©tait aspirĂ©e par le sarcophage et que je vieillissais de quatre-vingts ans en lâespace dâune seconde. Je suis tombĂ© Ă terre, vieux et dĂ©jĂ mourant, sous le regard impassible de Cyriac de More. Et en dessous de moi, jâai vu les falaises sâabĂźmer dans la mer, les unes aprĂšs les autres, dans un vacarme assourdissant. Des pans de roches de plusieurs milliers de tonnes sâentrechoquaient sans merci. Et au loin, la petite ville de Meridiart a sombrĂ© dans le chaos. Ăboulements, glissements de terrain, incendies, inondations. Les Ă©vĂ©nements se dĂ©chaĂźnaient dans une destruction post-punk digne des pires films catastrophes. Jâai senti une larme couler sur ma joue et jâai dit «âŻTant pis, câĂ©tait bienâŻÂ» et mon cĆur a cessĂ© de battre...
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Les EnquĂȘtes dâEmilie Frinch
Ados et Ă crans
de Jimmy Sabater
 Tout Ă lâheure, Maman est rentrĂ©e de son travail pour se prĂ©cipiter dans ma chambre tel un ouragan. JâĂ©tais allongĂ©e sur mon lit, les pieds nus collĂ©s contre le mur, dans la parfaite posture de la fille qui ne fait rien de sa vie. Jâavais oubliĂ© de faire rĂ©chauffer le dĂźner et elle hurlait comme si jâĂ©tais sourde. Ă sa plus grande exaspĂ©ration, je nâai mĂȘme pas tentĂ© de me dĂ©fendre. Je me suis levĂ©e sans un mot pour me traĂźner jusquâĂ mon bureau avant dâouvrir un livre de classe tout en soupirant.
La vĂ©ritĂ©, câest quâils ont retrouvĂ© le corps dâune fille de quatorze ans, en bordure du Marais des Verraq, hier matin. Je suis encore sous le coup. Cette ado Ă©tait la fille de mes voisins qui la recherchaient depuis plus dâune semaine.
Je les avais aidĂ©s en postant des annonces assorties de photos un peu partout sur internet en espĂ©rant quâon la reconnaĂźtrait. Au dĂ©but, tout le monde a pensĂ© Ă une fugue suite Ă un conflit entre son pĂšre et son petit copain. Mais non. Perrine Jourdan est morte sans quâon ne sache pourquoi ni comment. Au collĂšge, les Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© choquĂ©s dâapprendre cette nouvelle. Personne ne sait ce quâelle faisait lĂ -bas. On peut comprendre quâune touriste ou une passionnĂ©e de nature sâaventure dans ce marais par ignorance, mais pas quelquâun du coin. Nous savons tous que lâĂ©paisse vĂ©gĂ©tation dissimule de profondes crevasses qui peuvent nous capturer avant de nous aspirer dans ces eaux sombres, profondes et dangereuses. MĂȘme les plantes alentour ne sont dâaucun recours, plus on se dĂ©bat, plus le marais nous dĂ©vore. Câest la rĂšgle. Seule une aide extĂ©rieure venue de la terre ferme peut nous sortir de lĂ . Si personne nâintervient, câest la fin.
Je nâarrĂȘte pas de penser Ă Perrine, Ă ce quâelle a pu ressentir au moment de mourir. Est-ce quâelle Ă©tait seule ? Est-ce quâelle a souffert ? Sâagit-il dâun accident ou dâun meurtre ?
Ce matin, avant de quitter le couloir de lâimmeuble pour me rendre au collĂšge, jâai entendu des voix masculines provenant de chez la voisine. Comme dit Maman, « les murs sont en papier crĂ©pon. Quand tu parles dans les communs, tout le monde sait ce que tu racontes Ă tes copines ». Elle a raison. Mais dans la conversation dâĂ cĂŽtĂ©, le sujet Ă©tait autrement plus grave et je suis trop curieuse pour ne pas avoir tendu lâoreille :
â Pourrions-nous voir le corps ? a demandĂ© Madame Jourdan. Nous voudrions juste lui dire adieuâŠ
â Ne vous infligez pas cette torture, Madame, lui a rĂ©pondu une voix virile. Il vaut mieux que vous gardiez de Perrine une jolie image. Lâidentification ADN est catĂ©gorique. Sans marque de coup ou de rĂ©sistance, il ne fait aucun doute quâil sâagit dâune noyade. Nous vous tiendrons au courant si nous avons des Ă©lĂ©ments nouveaux. Mais il vaut mieux vous faire une raison. Courage !
Accroupie dans lâentrĂ©e, je faisais mine de chercher des affaires dans mon cartable quand la porte de Madame Jourdan sâest ouverte brusquement et que deux hommes sont sortis.
Ă voir son air plein dâassurance, le plus petit devait ĂȘtre le chef.
Une longue mĂšche noire raide descendait sur son front et il la rabattait continuellement derriĂšre son oreille de façon nerveuse. Le plus grand, plutĂŽt mignon, avait le visage fermĂ©. Il mâa lancĂ© un regard perçant, comme sâil me jugeait, et jâai vu quâil avait compris que jâĂ©tais en train de les Ă©pier. Je me suis aussitĂŽt sentie rougir et jâai quittĂ© le couloir en deux temps trois mouvements, sans mĂȘme les saluer.
Pauvre Perrine. Câest encore plus triste de savoir que les policiers ne croient pas Ă une mauvaise rencontre. Cette fille nâĂ©tait pas vraiment une amie. On se parlait souvent parce quâelle habitait Ă cĂŽtĂ© et que nous avions presque le mĂȘme Ăąge, mais nous nâĂ©changions pas de rĂ©elles confidences. Cela nâĂ©tait pas nĂ©cessaire. Nos mĂšres passaient suffisamment de temps Ă comparer leurs ados respectives. Jâai surpris plus dâune conversation oĂč Maman cherchait la situation la plus cocasse Ă rapporter Ă sa consĆur, comme si elles Ă©taient des anthropologues et nous, des animaux de laboratoires. Câest le genre de situation que nous impose la dĂ©pendance aux adultes. Il faut ĂȘtre patiente jusquâau jour bĂ©ni oĂč je serai majeure et enfin libre, câest tout.
Au collĂšge, MĂ©lodie mâa racontĂ© que Perrine sortait avec Alban Zbornak, un troisiĂšme trĂšs grand. Selon elle, un mercredi aprĂšs-midi, le pĂšre de Perrine les aurait surpris en train de sâembrasser dans sa chambre et il aurait virĂ© Alban sur-le-champ, un coup de pied au derriĂšre en prime. Depuis cet incident, les deux ados ne se voyaient quasiment plus. Ăvidemment, mĂȘme si elle avait Ă©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e, Perrine ne se serait jamais suicidĂ©e et certainement pas au bord du Marais. Cela me semble la plus impensable de toutes les hypothĂšses. Je suis certaine quâelle nâĂ©tait pas seule Ă ce moment-lĂ . Je veux dire que je suis persuadĂ©e quâelle a Ă©tĂ© assassinĂ©e. Ce nâest pas possible autrement.
Jâai de nouveau passĂ© la soirĂ©e toute seule. Je sais bien quâĂ quinze ans je nâai plus besoin de nounou, mais tout de mĂȘme. Ce nâest pas marrant de dĂźner accompagnĂ©e dâun plateau-repas devant la tĂ©lĂ©, trois soirs par semaine. Il y a bien Moka, le chat que Maman a « sauvĂ© de la mort », mais il ne mâaime pas. Depuis son arrivĂ©e, il me lance de drĂŽles de regards. Il mâĂ©vite, se tient Ă distance, sâenfuit dĂšs que je mâapproche de son pĂ©rimĂštre dâespace vital. Peut-ĂȘtre que jâai une aura dont les chats se mĂ©fient. Câest vrai, il y a des personnes que les animaux adorent dĂšs le premier contact. Malheureusement, pas moi. Mais je prĂ©fĂšre plaire aux humains. Sans ĂȘtre la fille la plus populaire du collĂšge, jâai pas mal de copains. Il faut dire que je ne rĂ©pĂšte rien de ce que lâon me raconte, alors les gens me font plus facilement confiance.
Ma meilleure amie sâappelle Wendy. Nous sommes comme deux sĆurs. Elle est intelligente, intĂ©ressante, ouverte, charmante, sensible, originale. Lâennui câest que Wendy habite Reudor, de lâautre cĂŽtĂ© de la ville, et quâon ne peut se voir quâau collĂšge. Heureusement, il y a Messenger. Nous sommes comme deux folles Ă nous raconter nâimporte quoi pendant des heures. Parfois on allume nos camĂ©ras tout en faisant nos devoirs et nous Ă©changeons tous les ragots du collĂšge. Oui, de vraies folles. Mais on sâamuse bien. Maman dit que toutes nos conversations sont enregistrĂ©es sur des serveurs et quâun jour elles referont surface. Elle est complĂštement parano et croit que les grimaces que Wendy fait devant sa camĂ©ra peuvent intĂ©resser quelquâun Ă lâautre bout du monde.
Aujourdâhui en classe, un nouveau est arrivĂ©. Il sâappelle Alexandre et il est super-mignon. Ăvidemment toutes les filles lâont dans le collimateur. Il sâest installĂ© prĂšs dâune fenĂȘtre et un rayon de soleil lâa illuminĂ©, comme si câĂ©tait un ange. Il a des cheveux blonds tout Ă©bouriffĂ©s, un polo et un short de tennis, des baskets et des chaussettes, le tout parfaitement blanc. Sa peau est lĂ©gĂšrement dorĂ©e sous les petits poils clairs de ses jambes. Ă la rĂ©crĂ©, câest Antoine qui est allĂ© le trouver le premier, au grand dĂ©sespoir de Sarah et de sa bande qui partageaient les mĂȘmes intentions. Antoine a essayĂ© de capter son attention en lui montrant des vidĂ©os sur son portable, mais Alexandre nâa pas semblĂ© intĂ©ressĂ©. Il est reparti vers lâallĂ©e de peupliers, les mains dans les poches, avec lâair de trĂšs bien supporter sa solitude. IntriguĂ©e, je me suis renseignĂ©e auprĂšs des garçons Ă qui il nâa pas prononcĂ© un mot de toute la journĂ©e. Eux aussi ont trouvĂ© cela bizarre de la part dâun garçon de notre Ăąge. Câest fou comme on peut sâintĂ©resser Ă ceux qui cachent quelque chose, alors quâon ne trouve aucun intĂ©rĂȘt Ă celles et Ă ceux qui se livrent sans aucun filtre.
Maman est rentrĂ©e Ă vingt-trois heures dix-sept en faisant sa tĂȘte dâenterrement :
â Tu nâes pas encore couchĂ©e ? mâa-t-elle demandĂ©e dâun ton contrariĂ©.
â On est vendredi soir, Maman ! Tu tâes bien amusĂ©e ? lâai-je coupĂ© pour dĂ©tourner lâattention.
Jâai tout de suite senti quâelle allait me lancer un bobard sans chercher un instant Ă trouver quelque chose de crĂ©dible.
â Oh ! Tu sais, câĂ©tait un dĂźner dans un restaurant chinois avec mes anciennes collĂšgues du bureau⊠Rien de spĂ©cialâŠ
â Câest amusant, lui ai-je aussitĂŽt rĂ©pondu avec mon petit air espiĂšgle, tu mâas dĂ©jĂ racontĂ© la mĂȘme chose, avant-hier. Il faut te renouveler ma petite Maman chĂ©rie !
Elle mâa lancĂ© un regard furieux et a presque jetĂ© son sac Ă main sur la table de la cuisine en soupirant.
â Ăa suffit ! Je nâai pas de comptes Ă rendre Ă une gamine de quinze ans ! Alors maintenant va faire ta toilette et couche-toi. Je ne veux plus tâentendre ! Demain matin il va encore falloir une grue pour te tirer du lit !
â Je nâai Ă©tĂ© en retard quâune seule fois, depuis la rentrĂ©e, me suis-je rĂ©voltĂ©e. Et encore, câest le bus qui nâavançait pas Ă cause des inondations ! Je nâai pas Ă©cole, demainâŠ
â Tais-toi et fiche le camp ! a-t-elle fini par crier, sans autre argument, Ă bout de nerfs.
Pendant quâelle pestait dans la salle de bains, je me suis rendue dans ma chambre pour Ă©crire ce journal sur ma tablette. Maman nâa pas besoin de faire tant de mystĂšres. La vĂ©ritĂ©, je la connais. Un jour, lorsque jâĂ©tais petite, elle a posĂ© ses mains de chaque cĂŽtĂ© de mon menton en prenant un air solennel :
â Tu sais, ma chĂ©rie, un jour je referai ma vie. Ăa ne sera pas avec Papa, mais je tomberai amoureuse dâun homme et nous formerons une nouvelle famille. Et moi, je serai toujours ta Maman, quoi quâil arrive, parce que je tâaime !
Elle sâĂ©tait relevĂ©e avant de poursuivre, se parlant Ă elle-mĂȘme, comme si je ne lâentendais plus :
â Remarque, je dis ça, mais au train oĂč vont les choses, vous allez voir que tu seras mariĂ©e avant moiâŠ
Maman nâavait pas tout Ă fait tort. Les annĂ©es dĂ©filaient comme des gifles, jâatteignais mes quinze printemps et personne ne partageait sa vie, Ă part un chat rebelle et moi qui la rappelait Ă la rĂ©alitĂ© des choses. CĂŽtĂ© cĆur, câĂ©tait morne plaine.
La vĂ©ritĂ© câest quâĂ coups de Meetic et autres soirĂ©es dĂ©biles de speed dating, elle cherchait dĂ©sespĂ©rĂ©ment un homme pour rompre sa solitude de femme. Elle considĂ©rait que tous nos problĂšmes provenaient de lâabsence dâun mĂąle (autre que Moka) Ă la maison. Comment jâen Ă©tais si persuadĂ©e ? Simplement parce que jâai commencĂ© Ă enquĂȘter sur Maman, il y a dĂ©jĂ pas mal dâannĂ©es.Â
Jâai toujours Ă©tĂ© forte Ă ce petit jeu-lĂ .
Jâai Ă©tĂ© la premiĂšre Ă percer le secret de Papa. Je me souviendrai toujours de son regard mĂȘlant terreur et tristesse, lorsque je lâai dĂ©couvert. Ăvidemment, je nâai rien dit Ă personne. Si jâai le don de dĂ©couvrir ce que cachent les autres, je sais aussi rester Ă ma place. Câest la seule condition pour quâils continuent Ă me faire confiance. Et si Maman a tendance Ă me considĂ©rer comme un animal de laboratoire, elle oublie parfois que je lis en elle et en Papa comme dans un livre. Et leur histoire est tout ce quâil y a de plus original.
Hier soir, pendant que je descendais la poubelle dans le local situĂ© Ă cĂŽtĂ© de lâescalier menant Ă la cave, Moka a profitĂ© de la porte ouverte pour sâĂ©vader. Câest Ă croire que lâappartement est pour lui un camp de concentration, alors que sa vie consiste simplement Ă manger, dormir et Ă©pier mes moindres faits et gestes comme sâil Ă©tait un espion Ă la charge de Maman. Mais pendant que je me dĂ©barrassais de mon sac dans un bac de recyclage, jâai entendu quelquâun faire tomber quelque chose sur la moquette des escaliers. Une voix inconnue masculine a dit : « Bordel ! » dâun ton excĂ©dĂ© avant de ramasser lâobjet et de dĂ©valer les marches Ă toute vitesse. Comme son timbre viril si inhabituel mâavait effrayĂ©e, je suis restĂ©e cachĂ©e dans lâencadrement de la porte. Mais je lâai bien reconnu. Ce grand homme plutĂŽt soignĂ© dâune trentaine dâannĂ©es Ă©tait lâun des deux policiers sortis de chez Perrine, la veille. Ce flic mâavait fusillĂ©e du regard quand il avait dĂ©couvert que je lâespionnais. Les cheveux blonds, lâallure sportive, vĂȘtu dâun jeans et dâun blouson en cuir noir, il avait lâair prĂ©occupĂ©. Comme il pleuvait Ă lâextĂ©rieur, jâai attendu quâil reparte pour remonter lâescalier et dĂ©couvrir oĂč sâarrĂȘtaient ses pas. Jâai caressĂ© la moquette pour dĂ©celer que les traces dâhumiditĂ© prenaient fin au second Ă©tage, devant la porte de Madame Abramovici. Quâest-ce que ce flic Ă©tait venu faire chez elle, Ă prĂšs de vingt et une heures ? Lâinterroger Ă propos de la disparition de Perrine ? Pourquoi sâĂ©tait-il enfui au pas de course, comme un voleur ?
Je redescendais Ă notre appartement, le chat dans les bras, quand jâai entendu de nouveaux bruits provenant du couloir. Je suis vite rentrĂ©e chez moi pour repousser la porte discrĂštement. Mais dans lâentrebĂąillement, jâai vu quelquâun Ă©quipĂ© de gants, dâun chiffon et dâune bouteille dâalcool mĂ©nager se diriger aux Ă©tages supĂ©rieurs. JâĂ©tais tellement surprise que jâai fait claquer la porte dâentrĂ©e. Soit je me faisais un film, soit il se passait quelque chose dâanormal au-dessus de chez nous.
Maman regardait la tĂ©lĂ©vision et je nâai pas osĂ© lui faire part de ce que je venais de voir. Moka sous le bras, je suis retournĂ©e dans ma chambre oĂč Wendy avait tentĂ© de me joindre Ă plusieurs reprises via ma tablette :
â Tu es vraiment cinglĂ©e, ma pauvre Ămilie, mâa-t-elle dĂ©clarĂ© aprĂšs ces confidences. Tu devrais arrĂȘter les romans Ă suspense, ils dĂ©teignent sur toi. Elle sâest regardĂ©e sur lâĂ©cran de son ordinateur en faisant une âduck faceâ. Tu me trouves comment, physiquement ? mâa-t-elle demandĂ©e comme si cela avait un quelconque intĂ©rĂȘt.
Wendy Ă©tait une petite brune plutĂŽt jolie, mais qui ne faisait pas dâefforts surhumains, comme dâautres filles de la classe, pour ressembler Ă une youtubeuse ou une star de la tĂ©lĂ©.
â Ăa va, lui ai-je rĂ©pondu. Franchement, il y a pire, mĂȘme quand tu fais ta moue de canard botoxĂ©. Tu veux une note de zĂ©ro Ă dix ? Alors deux ! ai-je dit avant dâĂ©clater de rire.
â Je te remercie pour les compliments. Au moins je suis certaine quâils sont sincĂšres, a-t-elle lancĂ© avant de me faire une vilaine grimace. Je mâappelle Wendy Zagadon et je suis laiiiide ! Bouh ! Personne ne veut de moiiiiiâŠ
Maman a fait irruption dans ma chambre au moment oĂč je riais Ă nouveau.
â Ăa te dirait du pop-corn avec de la dĂ©licieuse glace Ă la vanille aux noix de pĂ©can ? mâa-t-elle demandĂ©.
â Beurk ! lui ai-je rĂ©pondu. Pourquoi pas une choucroute, tant que tu y es ?
Maman a disparu presque aussi promptement, sans doute vexée que je ne partage pas avec elle sa crise de boulimie.
â Quâest-ce quâil y a ? mâa demandĂ© Wendy qui continuait Ă peaufiner ses poses de starlette devant sa webcam.
â Non, rien. Câest juste ma mĂšre. Elle essaie de combler son manque affectif en sâempiffrant de sucre. Câest classique. Jâai vu une Ă©mission lĂ -dessus. Tu vas Ă lâenterrement de Perrine, lundi ?
â Oh ! Non, ça ne va pas ? a-t-elle protestĂ©. Pourquoi pas dans une morgue, tant que tu y es ! Câest trop flippant !
â Je te comprends, ai-je rĂ©pondu. Maman pense que câest un million de fois plus atroce pour ses parents. Tu imagines si en plus il nây avait personne Ă la cĂ©rĂ©monie ? Moi jâirai, rien que pour ça.
â Bon, OK, a continuĂ© Wendy dâun air royal. Mais je risque de pleurer comme une madeleine, câest sĂ»r.
Son portable a sonnĂ© et comme câĂ©tait son pĂšre, nous avons dĂ©connectĂ© sans plus de commentaire. Je suis ensuite allĂ©e voir Maman qui digĂ©rait son gueuleton avec sa mine coupable. Elle lisait lâun de ses romans sentimentaux, allongĂ©e sur le canapĂ© en mode zen, dans son pantalon de jogging et son sweater gris achetĂ© Ă Disneyland, entourĂ©e de photophores et de son brĂ»le-parfum diffusant du patchouli.
â Il reste de la glace ? ai-je demandĂ©, presque par solidaritĂ©, sans en avoir vraiment envie.
Elle a levĂ© les yeux vers moi, lâespace dâun instant :
â Bien sĂ»r, ma petite chĂ©rie, mâa-t-elle rĂ©pondu. Mais ne te sens pas obligĂ©e de mâimiter, sâest-elle reprise. Tu es jolie, Ămilie, tu as toute la vie devant toi pour te laisser aller.
Ce qui est bien parfois, avec Maman, câest quâon a mĂȘme plus besoin de mots pour se comprendre.
Je suis dans mon lit et je vais reprendre ma lecture de « Nos Ă©toiles contraires » tout en Ă©coutant Petit Biscuit que jâadore.
Maman mâa de nouveau pris la tĂȘte ce matin Ă propos des tĂąches mĂ©nagĂšres. Elle estime quâĂ quinze ans, je devrais faire mon lit, repasser mon linge, Ă©tendre les lessives et passer lâaspirateur. Deux mille ans de lutte fĂ©ministe et voilĂ mon hĂ©ritage ! Ă ce train-lĂ pourquoi ne pas repeindre les plafonds et changer le carrelage de la salle de bains ? Mais dans le fond Maman nâa pas complĂštement tort. Elle travaille comme une malade pour un salaire qui lui permet Ă peine de payer les factures, dâacheter la nourriture et de mâĂ©lever dĂ©cemment, bien que je lui coĂ»te beaucoup moins cher que certaines de mes copines. Si je lâaidais un peu, je rendrais peut-ĂȘtre sa vie moins difficile. Mais je prĂ©pare souvent le dĂźner, je lave la vaisselle, je passe aussi parfois lâaspirateur dans ma chambre. Elle Ă©tait Ă©nervĂ©e et il lui fallait quelquâun sur qui dĂ©verser toute son animositĂ© : ça tombait bien, jâĂ©tais lĂ !.
Ă midi, nous avons dĂ©jeunĂ© chez Claire, ma tante du cĂŽtĂ© maternel. Elle habite une maison de maĂźtre avec une belle vĂ©randa et un grand jardin dans un petit village paysan au nord de Mortevor. Câest la premiĂšre fois que nous y allions en deux ans. Depuis quâelle a arrĂȘtĂ© de boire, Claire est franchement devenue trĂšs sympa. Elle ne fait rien de spĂ©cial pour sâarranger. Cependant, mĂȘme sans maquillage, avec un simple jeans, un tee-shirt noir et un gilet gris, elle est jolie. Claire a de longs et superbes cheveux bouclĂ©s noirs. Elle partage avec Maman le fait que le temps ne semble pas avoir dâemprise sur son visage. Moi jâai les cheveux roux vif comme des poils de renard au soleil. Par contre, jâai les mĂȘmes yeux expressifs et en amande que Maman et Claire. Malheureusement, je ne suis pas trĂšs grande pour mon Ăąge. Je rĂȘve de dĂ©couvrir un aliment qui me permettrait dâavoir la taille et la silhouette dâune top-modĂšle, mais la glace aux noix de cajou de Maman nâa pas vraiment cet effet sur moi. Je grossis plus vite que je ne grandis. Et puis, jâai la peau criblĂ©e de taches de rousseur, comme si jâavais bronzĂ© sous une passoire aux trous minuscules serrĂ©s. Quand jâĂ©tais petite, les filles de lâĂ©cole me donnaient toutes sortes de surnoms mĂ©chants Ă cause de cette rousseur. DĂšs que je nâĂ©tais pas dâaccord, on me traitait de âsale roukmoutâ, de carotte et mĂȘme dâalbinos. Cela me faisait mal au cĆur dâĂȘtre ainsi rejetĂ©e pour quelque chose que je nâavais pas choisi. Les enfants sont cruels, mais je ne me suis jamais laissĂ©e faire. Câest ça qui compte.
Claire nous a prĂ©sentĂ© sa compagne qui est tout Ă fait son opposĂ©e. Martine est vieille, grosse, lente, mais tirĂ©e Ă quatre Ă©pingles, avec un air strict qui ne donne pas du tout envie de se confier Ă elle. Je prĂ©fĂšre nettement Claire qui confectionne des bijoux fantaisie et les vend plutĂŽt chers sur les marchĂ©s ou sur les plages du sud de la France. Elle aime surtout la vie en plein air, le contact avec les gens, les animaux, mais aussi les livres dâart. Câest une artiste nĂ©e. Sa maison est pleine de ses peintures, sculptures, meubles personnalisĂ©s et autres crĂ©ations inattendues. Elle mâa offert un joli bracelet en sequins multicolores. Je lâadore mĂȘme sâil fait du bruit Ă chacun de mes gestes.
En rentrant, jâai croisĂ© Corentin, un voisin avec qui je partage pas mal de temps. Lui aussi, il sâennuie grave les dimanches Ă Mortevor, oĂč il nây a pas grand-chose Ă faire pour les jeunes. Ses parents Ă©taient partis visiter un appartement et nous nous sommes dâabord installĂ©s dans le canapĂ© du salon. Corentin sâest assis devant le synthĂ© de son pĂšre et il a jouĂ© du piano comme un pro pendant que je jetais un Ćil sur Facebook.
Je suis aussitĂŽt tombĂ©e sur une vidĂ©o horrible de singes quâon forçait Ă respirer des gaz de pots dâĂ©chappement. Les pauvres bĂȘtes faisaient pitiĂ© Ă voir. Jâai aussitĂŽt commentĂ© : « Un homme qui ne respecte ni les hommes, ni les animaux, nâest pas un animal, câest un monstre ! »
Jâai ensuite regardĂ© les derniĂšres salades des filles de ma classe. Cette petite peste de Sarah a postĂ© une photo dâAlexandre prise Ă son insu, de dos, au milieu de la cour du collĂšge avec la mention « Je parie que je vais ĂȘtre la premiĂšre Ă sortir avec lui ». Il y avait Ă©videmment quarante commentaires des plus douteux avec les pronostics fantaisistes de la part des filles de sa bande. Elles se comportent comme des ogresses assoiffĂ©es de romance. Entre leurs griffes, Alexandre ne fera sans doute pas long feu. Elles lâont surnommĂ© « Nadal » Ă cause de son look de tennisman.
Quand le verrou de la porte dâentrĂ©e a cliquĂ©, nous nous sommes levĂ©s prĂ©cipitamment comme si nous Ă©tions coupables de quelque chose. Le pĂšre de Corentin nous a vus et il a rougi en imaginant probablement quâil venait dâinterrompre un moment de bĂ©atitude sentimentale. Nâimporte quoi. Mais Corentin est aussitĂŽt allĂ© chercher des cocas et nous nous sommes rendus dans sa chambre oĂč il sâest tournĂ© vers son bureau :
â Tu as vu cet article sur la Gruve dont tout le monde parle en ce moment ? mâa-t-il demandĂ©.
â La quoi ?
Il a tournĂ© son Ă©cran vers moi pour lire lâarticle Ă voix haute :
â La Gruve revient-elle hanter Mortevor ?
Selon une lĂ©gende moyenĂągeuse, Mortevor serait construite sur des marais appartenant jadis Ă des sorciĂšres. Les paysans y cultivaient une terre fertile, lâeau coulait en abondance et la forĂȘt recelait de gibiers et de bois utile pour construire et chauffer leurs maisons. AprĂšs plusieurs gĂ©nĂ©rations de paix et de prospĂ©ritĂ©, le village se dĂ©veloppa et on chassa les sorciĂšres les unes aprĂšs les autres. On ne leur laissa pas grand choix. Soit elles fuyaient, soit on les conduisait au bĂ»cher. Lorsque la derniĂšre fut disparue, les villageois organisĂšrent un bal oĂč lâon mangea de la viande et but du vin tout en dansant autour dâun grand feu oĂč on brĂ»la une fausse sorciĂšre faite de vieux vĂȘtements et de paille. Mais avant de disparaĂźtre, les femmes bannies avaient laissĂ© derriĂšre elles la Gruve, crĂ©ature mi-femme, mi-plante, qui vivait au fond des marais. VĂȘtue dâun lourd manteau cousu dâalgues et de rĂ©sidus marĂ©cageux, elle errait dans le brouillard des marais Ă la tombĂ©e de la nuit. Lors de cette grande fĂȘte, les rires, la musique et les cris de bonheur rĂ©veillĂšrent la Gruve. La crĂ©ature traversa le village sous les yeux terrorisĂ©s des paysans et, sans prononcer un mot, sâempara dâune imprudente jeune fille qui passait sur son chemin. Cette annĂ©e-lĂ , elle vint Ă trois reprises et Ă chaque fois, la Gruve enleva une jeune vierge pour lâimmerger avec elle dans les eaux insondables du Marais des Verraq. On retrouva leurs corps quelque temps plus tard, sans blessure, ni marque de coup, mais sans vie. La Gruve aspirait lâĂąme de ses victimes en leur donnant un baiser mortel. On dit que ce rituel rĂ©pĂ©tĂ© depuis des siĂšcles lui permet de vivre Ă©ternellement. Un chercheur de lâuniversitĂ© de Meridiart a mis en Ă©vidence que ce culte se dĂ©roulait tous les soixante-dix ans. Il a trouvĂ© des traces de trois adolescentes mortes noyĂ©es dans les marais Ă intervalle presque mĂ©tronomique. Les disparitions surviennent toujours Ă lâapproche de lâautomne et sur une pĂ©riode de quelques semaines. Si ce scientifique a publiĂ© cet article, câest justement pour avertir la population que nous sommes dans lâune des annĂ©es oĂč la Gruve devrait rĂ©apparaĂźtre.
Corentin sâest tournĂ© vers moi comme sâil venait de faire une dĂ©couverte magistrale :
â Tu vois ! Cette histoire coĂŻncide exactement avec la mort de Perrine ! Peut-ĂȘtre que de nouvelles adolescentes ont Ă©tĂ© tuĂ©es et que nous ne le savons mĂȘme pas !
â Tu crois Ă ces lĂ©gendes ? ai-je demandĂ© en rallumant mon tĂ©lĂ©phone. Cela mâĂ©tonne de toi.
â Pourquoi pas, a-t-il rĂ©pondu avant de me rejoindre avec son Coca sur le lit. Je te rappelle quâils nâont trouvĂ© aucune trace de dĂ©fense de la part de Perrine, pas de marque, rien. Normalement quand on se dĂ©bat, on se retrouve avec des griffures ou des bleus. Imagine que tu ne noies. Tu vas essayer de te raccrocher Ă des plantes, des branches, des cailloux, quelque chose ! On ne coule comme ça dans lâeau glacĂ©e sans rien faire. Ăa laisse forcĂ©ment des traces !
â Justement, je ne crois quâĂ ce que je vois. Si des ĂȘtres mi-femme mi-plante existaient, ça se saurait ! Pourquoi pas des vampires, des loups-garous ou Godzilla, tant que tu y es ?
â Dis plutĂŽt que tu prĂ©fĂšres garder tes ĆillĂšres et te limiter Ă ce que rapportent les journaux traditionnels, câest plus facile. Je ne prĂ©tends pas que la Gruve est rĂ©elle, mais quâil y a peut-ĂȘtre un rapport entre cette lĂ©gende et la mort de Perrine.
â Et alors ? Que voudrais-tu faire ?
â On sait que la Gruve sort du brouillard Ă la tombĂ©e de la nuit et que le soleil se couche en fin dâaprĂšs-midi, en cette saison. Il nây aurait quâĂ le vĂ©rifier nous-mĂȘmes en nous rendant sur place avec des camĂ©ras. Nous serions tout de suite fixĂ©s.
â Ah ? Quelle drĂŽle dâidĂ©e ! Pourquoi sortirait-elle justement Ă ce moment-lĂ . Et puis je me demande bien comment tu vas convaincre quelquâun de tâaccompagner.
â Les gens ne sont pas tous flippĂ©s Ă la premiĂšre occase, mâa-t-il lancĂ© avec un air de dĂ©fi dans le regard. On ne risque pas grand-chose. Il suffit de bien nous prĂ©parer, en emportant des lampes torches, des camĂ©ras et des tĂ©lĂ©phones portables. Nous avons besoin de jeunes vierges pour lâattirer, câest comme ça quâelle viendra. Si la Gruve apparaĂźt, il ne nous restera plus quâĂ prouver que câest elle qui a assassinĂ© Perrine. Ce nâest ni compliquĂ©, ni dangereux. Pense un peu Ă elle, a-t-il terminĂ© en montrant le portrait de lâavis de recherche de la pauvre Perrine sur internet.
Jâai un peu hĂ©sitĂ©, mais Corentin semblait tellement convaincu par cette histoire et il Ă©tait si sympa avec moi, que jâai dĂ©cidĂ© de lui apporter mon soutien.
â Je vais sans doute le regretter, ai-je repris, mais je veux bien venir avec toi, sâil y a dâautres personnes. Jâai tout de mĂȘme beaucoup de points communs avec les victimes de la Gruve.
Son visage sâest Ă©clairĂ© :
â Merci, Ămilie. Perrine serait heureuse de savoir que tu ne laisses pas tomber son affaire et que tu veux dĂ©couvrir avec moi comment elle est rĂ©ellement morte !
***
En rentrant Ă la maison, jâavais envie de manger quelque chose de bon et ma gourmandise mâa suffisamment motivĂ©e pour que je prĂ©pare un roulĂ© Ă la confiture de fraises. AprĂšs la cuisson, la cuisine embaumait un dĂ©licieux parfum et jâĂ©tais impatiente de goĂ»ter Ă mon Ćuvre jusquâĂ ce que Maman arrive :
â Tu ne vas pas manger du gĂąteau maintenant ? On dĂźne dans moins dâune heure ! sâest-elle Ă©criĂ©e en dĂ©plaçant mon gĂąteau comme si jâĂ©tais un ogre et quâil fallait immĂ©diatement lâĂ©loigner de ma vue. Claire et Martine nous ont prĂ©parĂ© une soupe Ă base de lĂ©gumes bio de leur jardin. Tu vas te rĂ©galer !
Beurk, ai-je pensĂ©, pourquoi pas de la sciure au vinaigre, tant quâon y est.
â Tu devrais aller porter un petit tupperware Ă Madame Abramovici, pour une fois quâon a quelque chose dâĂ©laborĂ© Ă Ă©changer contre les bons petits plats quâelle nous donne de temps en temps, a-t-elle dit en joignant le geste Ă la parole.
Je nâavais pas tellement envie de le faire, mais pour Ă©viter de nouvelles disputes, je me suis rendue au second Ă©tage. Jâai sonnĂ© Ă de multiples reprises, mais la porte est demeurĂ©e close.
Je suis maintenant dans ma chambre aprĂšs avoir mangĂ© lâhorrible soupe et mâĂȘtre rĂ©compensĂ©e par une copieuse portion de mon dĂ©licieux roulĂ© Ă la fraise.
Ce soir jâai terminĂ© « Voyage en Arcturus », un roman dâanticipation oĂč David Lindsay a rĂ©inventĂ© le moindre dĂ©tail dâun monde imaginaire. Tout y passe, de la flore Ă la faune en passant par les rites. Ce qui mâa le plus impressionnĂ©e, câest que lâauteur a publiĂ© ce roman pour la premiĂšre fois en 1920. Quelle imagination quand on pense quâĂ lâĂ©poque, les gens prenaient Ă peine lâavion !
Jâai mes pĂ©riodes pour la lecture, mais jâessaie de ne pas me cantonner Ă un style. Parfois, quand jâai Ă©puisĂ© tous mes stocks de lectures, je pioche dans les romans sentimentaux de Maman. Câest toujours un peu la mĂȘme histoire, la pauvre fille seule et dĂ©sespĂ©rĂ©e qui tombe sur un beau sportif qui a une fortune cachĂ©e oĂč une ex-femme jalouse qui va les empĂȘcher de sâaimer. Jâaime autant lire de la science-fiction, câest souvent plus rĂ©aliste. Il est tard et demain risque dâĂȘtre une rude journĂ©e.
Bonne nuit, mon petit journal.
Ce matin Maman a rĂ©digĂ© un billet dâexcuse pour que je puisse me rendre Ă lâenterrement de Perrine avec Wendy. Ă ma grande surprise, lâĂ©glise Ă©tait comble, me donnant le sentiment quâelle avait des quantitĂ©s dâamis que je ne soupçonnais mĂȘme pas. Je la voyais souvent seule et ses parents ne recevaient que rarement.
La cérémonie était un peu longue, car de nombreuses personnes avaient décidé de lui rendre un ultime hommage.
â Tu as vu ? mâa chuchotĂ© Wendy, Alban Zbornak, le petit copain de Perrine est juste derriĂšre nous.
Jâai essayĂ© de lui faire comprendre par une petite grimace que ce nâĂ©tait pas le moment pour faire des commentaires, mais elle sâest tournĂ©e Ă nouveau et a manquĂ© de pouffer de rire.
â ArrĂȘte ! lui ai-je dit dâun ton ferme. Tu me fous la honte !
â Mais il y a un grand type au fond qui sourit, lâair benĂȘt, il est dingue ou quoi ?
Je me suis retournĂ©e Ă mon tour pour dĂ©couvrir Ă qui elle faisait rĂ©fĂ©rence. Il sâagissait dâun jeune qui avait quelques annĂ©es de plus que nous, mais qui, en vĂ©ritable attardĂ©, sâĂ©tait incrustĂ© en maternelle assez longtemps pour quâil se retrouve dans ma classe avant dâĂȘtre officiellement reconnu comme dĂ©ficient mental :
â Ne te moque pas de lui, ai-je continuĂ©, câest Louis, un handicapĂ©, ce nâest pas de sa faute. Il est comme ça etâŠ
Ma voisine de gauche, une vieille dame rousse qui empestait le parfum, a brusquement attrapé mon bras :
â Voulez-vous bien vous taire, jeunes filles mal Ă©levĂ©es. Câest un enterrement, pas une cour de rĂ©crĂ©ation ! Vous raconterez vos histoires et vous ricanerez dehors !
JâĂ©tais hypervexĂ©e dâĂȘtre ainsi remise Ă ma place alors que jâĂ©tais justement en train dâessayer de calmer Wendy. Ăvidemment, cette derniĂšre nâa mĂȘme pas remarquĂ© que je venais de me faire agresser Ă cause dâelle.
Ă la fin de la cĂ©rĂ©monie, la prof de français nous a fait comprendre quâil Ă©tait temps de reprendre les cours et que nous nâavions rien Ă faire Ă la mise en terre. Nous ignorions que ce rituel Ă©tait davantage rĂ©servĂ© au cercle familial ou aux proches. Nous nous sommes donc rendues au collĂšge Ă pied. Il faisait un froid de canard. Ă Mortevar, il y a seulement deux saisons, lâĂ©tĂ© qui dure trois mois et lâautomne qui sâĂ©tend sur les 9 restant. En chemin, Wendy mâa parlĂ© dâun groupe dâados de prĂšs de cinquante mille membres sur lequel elle sâest inscrite sur Facebook. Les jeunes publient des selfies et demandent lâavis des autres qui ne prennent pas de gants pour commenter « moche », « poubelle », « mort de rire ». Les garçons dĂ©voilent leurs biceps, leurs abdominaux et les filles montrent le stade dâĂ©volution de leur poitrine ou leurs fesses, selon leur niveau dâimpudeur. Elle mâa expliquĂ© que certains parlaient ouvertement de leurs addictions aux drogues ou Ă lâalcool. Des filles de douze ans, maquillĂ©es Ă outrance, jouent les aguicheuses en proposant des « live » oĂč tout est permis. JâĂ©tais un peu choquĂ©e et aprĂšs que Wendy mâait Ă©talĂ© ce festival de dĂ©bauche virtuelle, je nâavais quâune idĂ©e en tĂȘte, mâinscrire sur ce groupe et juger de son degrĂ© de dĂ©cadence par moi-mĂȘme.
En arrivant dans la cour du collĂšge, le brouillard sâĂ©tait Ă©paissi comme si le jour avait finalement renoncĂ© Ă se lever. Dans la salle dâanglais, jâai instinctivement parcouru les Ă©lĂšves du regard pour retrouver le bel Alexandre qui portait exactement le mĂȘme short et le mĂȘme polo blanc que la veille. Je me suis dit quâil avait bien du courage de garder les jambes et les bras nus par un temps si frisquet. Une fois encore, il est demeurĂ© distant, se contentant de copier les cours, sans jamais intervenir ou sâintĂ©resser Ă qui que ce soit. Autant Alexandre mâintriguait que je commençais Ă le juger limitĂ© et agaçant avec son comportement de premier de la classe.
Le soir venu, jâai pris le bus pour rentrer. En apercevant une voiture de police garĂ©e au pied de notre immeuble avec les gyrophares allumĂ©s, jâĂ©tais loin de me douter de ce qui se passait.
Je me croyais seule Ă la maison et je commençais mes devoirs sur la table de la cuisine, tout en finissant la glace aux noix de pĂ©can, lorsque Maman mâa rejointe, en larmes :
â Madame Abramovici est morte, mâa-t-elle aussitĂŽt dĂ©clarĂ©e tout en essuyant son rimmel avec un mouchoir en papier dĂ©jĂ bien usagĂ©. JâĂ©tais Ă©tonnĂ©e que ses volets ne soient pas ouverts, depuis vendredi soir⊠Jâai pensĂ© quâelle Ă©tait malade ou quâelle ne voulait voir personne, avec son caractĂšre soupe au laitâŠ
â VoilĂ pourquoi elle nâa pas rĂ©pondu lorsque je lui ai apportĂ© le tupperware, hier soir. De quoi est-elle morte ? ai-je demandĂ©.
â Elle a fait une attaque, mâa rĂ©pondu Maman en me reprenant la cuillĂšre des mains pour se couper un bon morceau de glace et lâengloutir comme pour Ă©touffer ses pleurs.
Tout en regardant manger Maman avec ses yeux aux contours baveux, jâai pensĂ© au policier qui sâĂ©tait rendu chez Madame Abramovici, vendredi soir. Cette visite avait-elle un rapport avec la mort brusque de la vieille dame ? Je nâai pas osĂ© en parler Ă Maman, aprĂšs que Wendy se soit moquĂ© de moi et mâait traitĂ© de « parano ». Dâailleurs jâĂ©tais contente de nâavoir rien dit quand on a sonnĂ© Ă la porte une heure plus tard. CâĂ©tait justement le policier que jâavais vu sortir de chez la mĂšre de Perrine. Il ne mâa pas remarquĂ©e et je me suis Ă©clipsĂ©e tandis quâil bavardait avec Maman des deux dĂ©cĂšs dans notre immeuble en lâespace de quelques jours. Vivre ici commençait Ă devenir flippant. Je nâĂ©tais plus Ă©tonnĂ©e que les parents de Corentin cherchent Ă quitter le quartier. Le policier sâest un peu attardĂ© et jâai remarquĂ©, Ă travers les intonations de leurs voix, quâils avaient dĂ©viĂ© de sujets de conversation puisquâils plaisantaient et que je les entendais rire depuis le salon.
Lorsque je me suis rendue Ă la cuisine, la faim au ventre, il Ă©tait peut-ĂȘtre vingt heures. Les deux adultes ont fini par me rejoindre. Lâadjoint du commissaire, avec son sourire jusquâaux oreilles, avait tout lâair dâun beau gosse pris en flagrant dĂ©lit de numĂ©ro de charme. Ăvidemment Maman Ă©tait dĂ©jĂ conquise et ne manquait pas de se montrer pleine dâassurance face Ă lui :
â VoilĂ ma vedette, Ămilie.
Jâai scrutĂ© lâhomme qui mâa alors lancĂ© un regard perçant, tout Ă fait Ă lâopposĂ© de lâair sympa quâil affichait devant Maman. Ses yeux signifiaient « Je sais exactement ce que tu manigances, Ămilie Frinch ». Il mâa tellement troublĂ©e que jâen ai perdu tous mes moyens et jâai laissĂ© tomber par terre le plateau en mĂ©tal que je voulais rentrer dans le four. Maman a rĂ©alisĂ© que jâĂ©tais impressionnĂ©e et elle sâest aussitĂŽt baissĂ©e pour ramasser la pizza surgelĂ©e dure comme du bois et son rĂ©cipient. Le sourire du commissaire adjoint sâest effacĂ© et jâai bien compris quâil jouait la comĂ©die et ne pouvait pas me voir en peinture. Il sâest tournĂ© vers Maman avant de reprendre son attitude charmeuse :
â Vous voulez que je vous aide Ă vous relever ? lui a-t-il demandĂ© dâune voix se voulant rassurante mais hypocrite.
â Non, merci, a rĂ©pondu lâintĂ©ressĂ©e en se redressant dâun bond souple. Ămilie, est-ce que tu sais des choses Ă propos de la disparition de Perrine ? Il y a une enquĂȘte, alors autant te confier Ă LĂ©onard⊠Enfin, le commissaire adjoint⊠Les ados sont si cachottiers, peut-ĂȘtre quâelle tâa signalĂ© quelque chose ?
Jâai dĂ©visagĂ© un instant le commissaire adjoint. Ăvidemment, il attendait avec impatience que je mĂąche son travail. Jâaurais trĂšs bien pu le surprendre en lui avouant que je lâavais vu vendredi soir dans la cage dâescalier avec un chiffon et une bouteille dâalcool mĂ©nager en train de monter Ă lâĂ©tage. Mais je nâĂ©tais pas aussi naĂŻve.
â Je⊠Je ne sais rien, ai-je balbutiĂ© pour me dĂ©barrasser de cet interrogatoire. La pauvre⊠Pauvre PerrineâŠ
Jâai observĂ© LĂ©onard et son visage devenu rayonnant, presque bienveillant, et jâai commencĂ© Ă me demander si jâavais des hallucinations. Jâaurais pu lui parler du pĂšre de Perrine qui avait virĂ© Alban Zbornak de chez lui dâun coup de pompe, mais il savait sans doute dĂ©jĂ cela.
â Si tu entends parler de quelque chose, nâhĂ©site pas Ă venir me le rapporter, a-t-il rĂ©pĂ©tĂ©, avant de se tourner vers Maman et de lui adresser un nouveau sourire. Je crois que nous aurons trĂšs vite lâoccasion de nous revoirâŠ
Je nâai pas tout de suite mesurĂ© ce que cela signifiait et lorsquâil est parti, Maman est revenue vers moi, les yeux brillants de mille feux. Elle en tenait enfin un :
â Alors quâest-ce que tu en penses ? SĂ©duisant, nâest-ce pas ? Il est divorcĂ©, lui aussiâŠ
Jâallais lui rĂ©pondre quâil ne mâinspirait pas confiance, que jâĂ©tais persuadĂ©e de lâavoir vu sortir de chez Madame Abramovici vendredi soir quelques heures avant sa mort.
â Ce nâest pas mon style, ai-je rĂ©pondu Ă Maman, comme pour lui rappeler que jâĂ©tais en Ăąge de sortir avec un garçon.
â Je lâai invitĂ© Ă dĂźner demain soir, a-t-elle poursuivi, comme si elle ne mâentendait pas. Je ferai quelque chose de simple Ă dĂźner. Tu verras, Ămilie, tu lâapprĂ©cieras. Il est vĂ©ritablement adorable. Jâai un bon feeling pour lui.
AprĂšs avoir dĂźnĂ© une pizza surgelĂ©e, je me suis rendue dans ma chambre oĂč jâai allumĂ© Messenger pour bavarder avec Wendy :
â Ce type me terrorise, me suis-je confiĂ©e. Il nâest pas clair. Quelque chose en lui est malsain. Et voilĂ que Maman tombe sous son charme. Lâhorreur intĂ©grale !
â Tu as vu quâAlexandre portait les mĂȘmes vĂȘtements depuis quâil est arrivĂ© ? mâa coupĂ© Wendy qui ne devait pas avoir Ă©coutĂ© un mot de ce que je venais de prononcer. Câest tout de mĂȘme bizarre, tu ne trouves pas ?
â Et alors ? Quâest-ce que ça peut faire ? lui ai-je rĂ©torquĂ©. Tant quâil est propreâŠ
â Je sais, mais il y a des filles qui racontent quâil nâa pas assez dâargent pour se payer des fringues de rechange et que câest un « cassosse ».
Jâai soupirĂ© avant de refermer mon agenda, consciente que je nâarriverais pas Ă me concentrer sur mon travail scolaire :
â Câest Ă celle qui inventera le plus gros bobard pour faire son intĂ©ressante, ai-je dit. Lâautre jour sur Facebook elles pariaient Ă celle qui parviendrait Ă sortir la premiĂšre avec lui. Elles ne se rendent mĂȘme plus compte quâelles sont simplement bĂȘtes et mĂ©chantes⊠Je pourrais peut-ĂȘtre lui filer des fringues de mon frĂšre, pour le dĂ©panner. Il en a plein lâarmoire et il ne sâen sert pas !
â Ton frĂšre ? Tiens, câest vrai, tu nâen parles jamais ! mâa reprise Wendy.
â Il habite avec mon pĂšre, enfin⊠Comme on savait que nos parents se feraient la guerre pour nous avoir, Clark et moi, nous nous sommes sacrifiĂ©s en allant chacun de notre cĂŽtĂ©. Il me manque. Mais les garçons prĂ©fĂšrent souvent leur pĂšre.
â Il a quel Ăąge ?
â Mais enfin, Wendy ! Parfois je me demande Ă quoi ça sert de te parler pendant des heures, tu nâĂ©coutes jamais rien ! Nous sommes des faux jumeaux, nous avons donc forcĂ©ment le mĂȘme Ăąge ! Quinze ans ! Tu veux un dessin ?
â Ăa va, tâĂ©nerve pas. Je ne lâai jamais vu, câest tout. Dâailleurs tu ne me parles pas plus de ton pĂšre. Il fait quoi dans la vie ?
â Ăcoute Wendy, ai-je lĂąchĂ© avec beaucoup de difficultĂ©s, je nâai pas beaucoup de tabous, mais⊠Mais mon pĂšre⊠Mon pĂšre, câen est un. Je veux dire que⊠Jâai⊠jâai encore beaucoup de mal Ă me situer vis-Ă -vis de lui⊠EtâŠ
Elle mâa regardĂ©e avec un air de dĂ©ception, comme si elle pensait que jâĂ©tais en train de la trahir en lui inventant un bobard.
â Câest bon, pas la peine de te fatiguer, a-t-elle dit. On a toutes des trucs bizarres dans nos vies. Ma mĂšre est bien un zombie. Elle est accro aux voyantes et elle prend des trucs pour dormir et des autres pour tenir debout⊠Je croyais juste que nous Ă©tions amies et que lâon ne se cachait rien du toutâŠ
â Non, mais lĂ , câest vraiment trĂšs particulier, ai-je insistĂ©, je ne sais mĂȘme pas comment tâen parlerâŠ
â Oh ! Ăa va, tu ne vas pas mâen faire un fromage de ton pĂšre. Je mâen fous. Bon, allez, bonne nuit !
Elle ne mâa mĂȘme pas laissĂ©e le temps de lui rĂ©pondre quâelle sâĂ©tait dĂ©connectĂ©e. Câest seulement aprĂšs que je me suis mise Ă pleurer.
DĂšs que je suis arrivĂ©e au collĂšge, ce matin, Wendy mâa parlĂ© dâun type qui lâavait branchĂ©e sur son forum dâados, hier soir. Elle semblait aussi excitĂ©e que si elle lâavait rencontrĂ© en vrai et quâelle en Ă©tait dĂ©jĂ presque amoureuse :
â Il a dix-sept ans, mais il fait plus mature, mâa-t-elle exposĂ©. Il est beau et il travaille les week-ends dans le bar de son pĂšre dans le centre de Mortevor pour se faire un peu dâargent de poche. Câest dingue parce que sur internet on rencontre toujours des garçons qui vivent loin dâici et lui, il est du coin. Et en plus il me plaĂźt ! Il mâa proposĂ© un « live » sur Facebook demain aprĂšs-midi, histoire de faire connaissance. Tu ne trouves pas ça gĂ©nial ?
Ăvidemment, jâai fait mine de partager son enthousiasme. Mais en rĂ©alitĂ©, jâĂ©tais surtout contente quâelle ne me pose plus de question Ă propos de mon pĂšre et quâelle ne mâen veuille pas Ă cause de mes petites cachotteries.
Un peu plus tard, pendant le cours de math, la prof mâa mis la honte devant toute la classe :
â Dis ! Tu ne veux pas quâon porte tous des gris-gris pour faire encore plus de bruit ? sâest-elle Ă©nervĂ©e.
Ăvidemment, tout le monde a Ă©clatĂ© de rire quand jâai rĂ©alisĂ© quâelle sâadressait Ă moi et que les sequins de mon bracelet ont Ă nouveau tintĂ©. HumiliĂ©e, je me suis sentie exclue pour le reste de lâheure et câest ainsi que jâai aperçu Ă travers les fenĂȘtres un vĂ©hicule de police qui se garait devant les portes du collĂšge. Deux flics ont traversĂ© lâallĂ©e menant Ă lâadministration et une dizaine de minutes plus tard, la proviseur a interrompu notre cours.
â Ne vous levez pas, a-t-elle dit en ouvrant la main, comme pour nous rappeler que nous Ă©tions supposĂ©s le faire. Qui est Alexandre Ventura ? a-t-elle poursuivi en parcourant les Ă©lĂšves masculins du regard.
AprĂšs un peu dâhĂ©sitation, le nouveau sâest levĂ© et a scrutĂ© lâassemblĂ©e un peu gĂȘnĂ© avant de me lancer un sourire dĂ©solĂ©. JâĂ©tais si surprise par cette petite attention particuliĂšre, que je me suis mis Ă rougir devant les autres filles, dont Sarah, dĂ©jĂ verte de jalousie qui nâavait pas ratĂ© cette faveur. Alexandre a rangĂ© ses affaires dans son cartable, lâair rĂ©signĂ©, et il a emboĂźtĂ© le pas sur la proviseur qui a regardĂ© la prof en haussant les sourcils comme si tous ces ennuis la dĂ©passaient.
Le beau blond nâest revenu quâen dĂ©but dâaprĂšs-midi, laissant planer le plus grand mystĂšre autour de sa disparition au moment oĂč la police faisait irruption dans lâĂ©tablissement. Vivien est allĂ© lui demander ce qui sâĂ©tait passĂ©, mais il lui aurait rĂ©pondu « Câest pas tes oignons. » La sonnerie des cours menaçait de sonner quand jâai rassemblĂ© tout mon courage pour aller moi-mĂȘme Ă sa rencontre :
â Alexandre, je voulais te dire que jâai les cours de bio et de maths que tu as manquĂ©s. Je peux te faire une photocopie avec lâimprimante de ma mĂšre ce soir, si tu veux.
Son visage fermĂ© a esquissĂ© un petit sourire jovial et jâaurais presque sautĂ© de joie tellement jâĂ©tais heureuse de ne pas me faire remballer. Il Ă©tait si beau en souriant que jâaurais donnĂ© nâimporte quoi pour quâil recommence :
â Câest vrai ? mâa-t-il demandĂ© aussi surpris par ma proposition que moi par sa rĂ©action. Tu ferais ça pour moi ? Ce serait vachement sympa de ta part !
â Bien sĂ»r, ai-je confirmĂ©, Ă©tonnĂ©e quâil soit si consciencieux. Jâhabite au Salençon, entre les marĂ©cages et lâusine de glaces. Si tu veux mâaccompagner ce soir, je te les donnerai. Câest lâaffaire de deux minutes.
Il a acceptĂ© dâun hochement de tĂȘte et je nâai pas eu le temps de parler davantage avec lui puisque lâeffroyable sonnerie a mis un terme Ă notre si agrĂ©able conversation. Pendant tout lâaprĂšs-midi, je me suis faite des films sur les suites possibles de ce premier contact. LâidĂ©e quâil ait Ă©tĂ© sympa avec moi a encore plus mis en Ă©veil lâintĂ©rĂȘt que jâavais dĂ©jĂ pour lui. Je voulais tellement en savoir plus Ă son sujet, mais il semblait si secret, si solitaire, que je risquais de tout mettre par terre en me montrant trop curieuse. Je craignais Ă©galement une remarque ou une plaisanterie dĂ©placĂ©e de la part de Wendy, la reine des gaffeuses, car elle m'accompagnait chaque mardi soir afin de se rendre Ă un cours de danse dans mon quartier.
Ă dix-sept heures trente, Alexandre mâa rejointe dans le couloir et nous avons traversĂ© lâallĂ©e centrale du bahut cĂŽte Ă cĂŽte, ne manquant pas dâĂ©veiller la curiositĂ© des autres Ă©lĂšves. En nous apercevant, Sarah a levĂ© le menton et nous a observĂ©s de son Ćil hautain, comme si Alexandre ne valait brusquement plus un clou.
Wendy nous attendait devant les grilles Ă lâextĂ©rieur avec un garçon de notre classe qui fumait un joint en le tenant bien au bout de ses doigts pour que tout le monde voie quâil faisait un truc dâadulte.
Alexandre sâest arrĂȘtĂ© et a posĂ© sa main sur mon Ă©paule avant de me regarder avec ses grands yeux verts :
â Est-ce que je pourrais abuser et te demander de photocopier un autre document important pour mon pĂšre ? mâa-t-il demandĂ©. Le seul problĂšme, câest que je ne lâai pas avec moi et que je dois aller le chercherâŠ
â Bien sĂ»r, aucun problĂšme, ai-je rĂ©pondu alors que Wendy venait de nous rejoindre.
â Tu habites quel coin ? lâa aussitĂŽt questionnĂ© cette derniĂšre qui craignait dâĂȘtre retardĂ©e.
â Tu connais le Marais des Verraq ?
â Oui, câest pourri comme secteur, a-t-elle lĂąchĂ© brutalement. Moi jâhabite Reudor, de lâautre cĂŽtĂ© de la ville.
Nous nous sommes mis en route tous les trois. Je sentais bien quâAlexandre avait envie de me parler, mais que la prĂ©sence de Wendy rendait les choses un peu plus difficiles pour lui. Je cherchais un sujet de conversation afin de le mettre en confiance, quand Wendy a pris les devants :
â Pourquoi tu es toujours habillĂ© en tennisman ? lui a-t-elle demandĂ©. Tu nâas pas dâautres vĂȘtements ? Tout le monde te surnomme Nadal !
Jâai trouvĂ© quâau niveau subtilitĂ©, Wendy se situait entre le bulldozer et le diplodocus.
â Si, mais je⊠sâest interrompu Alexandre, comme sâil ne trouvait pas ses mots.
Comme si cela ne suffisait pas, Wendy en a rajouté une couche :
â Que te voulait la police, ce matin ? Ăa aussi câest bizarre, a-t-elle poursuivi. Dâailleurs, tu fais tout pour rester dans ton coin, comme si les autres ne tâintĂ©ressaient pas.
Au lieu de lui rĂ©pondre, Alexandre a paru trĂšs ennuyĂ©, comme sâil ne parvenait pas Ă trouver une explication valable. Le silence a persistĂ© et cela mâa brisĂ© le cĆur :
â Alexandre nâa pas de compte Ă te rendre, me suis-je sĂšchement interposĂ©e pour le dĂ©fendre. Il nâa pas Ă se justifier et il a le droit de sâhabiller comme il veut.
Wendy a levĂ© les yeux au ciel avant de soupirer. Jâai cassĂ© lâambiance alors que jâaurais justement voulu crĂ©er un climat de confiance. Du coup nous nâavons plus parlĂ© jusquâĂ ce quâAlexandre sâarrĂȘte subitement Ă proximitĂ© dâun bosquet.
â Attendez-moi ici, je ne serai pas long, a-t-il prĂ©venu avant de sâenfoncer dans le bois au pas de course.
Wendy mâa lancĂ© un sourire malicieux :
â Tu ne crois pas que je lis clairement dans ton petit jeu, Ămilie Frinch ? mâa-t-elle dit dâun ton accusateur. Je te connais par cĆur ! Tu en pinces pour Nadal, ça se sent Ă plein nez comme un vieux munster qui pue !
â Oh ! Ăa va. Fous-moi la paix ! lui ai-je rĂ©torquĂ©. Je fais encore ce que je veux, non ? Tu prĂ©fĂšres quâon parle de ton petit ami imaginaire de tes « live » sur Facebook ?
â Ăa va, pas la peine de monter sur tes grands chevaux. Il nây a pas de quoi sâĂ©nerver ! Tu sais quoi ? Je crois quâAlexandre nâa pas envie que lâon sache oĂč il habite, mâa-t-elle dit, comme si cette cachotterie Ă©tait insupportable.
â Et moi je pense que nous allons vite dĂ©couvrir pourquoi ! ai-je rĂ©pondu en souriant.
Sans plus attendre, nous nous sommes mises Ă sa poursuite, Ă©vitant les fougĂšres et autres troncs couchĂ©s, difficilement dĂ©celables dans lâobscuritĂ©. En contrebas du petit bois, derriĂšre un chemin de terre et une rangĂ©e dâarbustes, nous avons vu un coin de terre battue sur lequel Ă©tait parquĂ©e une minuscule caravane aux hublots Ă©clairĂ©s.
â Tu crois quâil habite lĂ -dedans ? mâa chuchotĂ© Wendy.
Un chien sâest mis Ă aboyer.
â Tais-toi, tu vois bien que tu excites ce chien dĂšs que tu parles.
Elle a fait la grimace.
â Franchement, Ămilie, je ne vois pas pourquoi ça aurait un rapport ?
Les jappements ont repris de plus belle.
â Je ne sais pas, tu as peut-ĂȘtre mauvaise haleine, ai-je dit avant de pouffer de rire. Jâai immĂ©diatement essayĂ© de retenir mon fou rire entre mes mains.
Nous avons vu Alexandre quitter la caravane au trot et nous nous sommes mises Ă courir comme des folles pour revenir dans la rue voisine, comme si de rien nâĂ©tait. MalgrĂ© nos rires et notre souffle coupĂ©, le beau blond nâa semblĂ© se rendre compte de rien.
â Merci de mâavoir attendu, nous a-t-il dit avant de reprendre tranquillement notre route. Chez moi, ce nâest pas trĂšs prĂ©sentable, en ce moment. Je pourrai vous inviter dĂšs que nous aurons dĂ©mĂ©nagĂ©.
Nous nâavons pas fait de commentaire, Ă la fois coupables de lâavoir trahi et honteuses de connaĂźtre la vĂ©ritable raison de ses cachotteries.
Wendy a fini par briser le silence et a manquĂ© de vendre la mĂšche en racontant quâelle avait fait du camping quand elle Ă©tait petite, mais que cela sâĂ©tait terminĂ© Ă lâhĂŽpital aprĂšs que son pĂšre eĂ»t dĂ©rangĂ© une ruche dâabeilles.
Autant ses histoires me font rire, que cette fois, jâĂ©tais moins bon public. Elle est tellement imprĂ©visible et brutale que jâavais peur quâelle ruine ma nouvelle relation avec Alexandre. Mais son flot de paroles ne sâest arrĂȘtĂ© que lorsque nous sommes arrivĂ©s dans ma rue et quâelle est partie Ă son cours de danse avec finalement vingt minutes de retard.
Alexandre semblait presque gĂȘnĂ© de dĂ©couvrir mon immeuble et surtout, lâappartement. Il dĂ©taillait le moindre bibelot comme sâil photographiait la dĂ©coration pour ne rien en oublier. Moi, jâĂ©tais nerveuse comme jamais :
â Jâen ai pour une minute, ai-je dit en sortant maladroitement le classeur de mon sac pour aller allumer lâimprimante dans la chambre de Maman. Tu peux me passer ta feuille ?
Alexandre me lâa tendue et, en toute honnĂȘtetĂ©, je nâai pas cherchĂ© Ă lire ce qui Ă©tait Ă©crit dessus. Ăa ressemblait Ă un papier officiel pliĂ© en trois. Mais par souci de loyautĂ©, jâai dĂ©cidĂ© de dĂ©tourner les yeux Jâavais dĂ©jĂ trahi sa confiance en le suivant dans le bois et je ne voulais pas en rajouter.
Ăvidemment, lâimprimante ayant choisi de rĂ©aliser un nettoyage en profondeur, lâattente a Ă©tĂ© interminable.
â Tu veux boire quelque chose ? lui ai-je demandĂ©. Un coca ? Un verre de lait ?
â Oh ! Oui, un verre de lait ! Super ! sâest-il exclamĂ©, comme sâil en avait rĂȘvĂ©.
Je lâai servi tandis que nous avions droit Ă un concert de grincements de la part du mĂ©canisme de lâimprimante qui ne mâavait jamais paru aussi long. Si jâĂ©tais ravie de partager un peu de temps avec Alexandre, je craignais le retour inopinĂ© de Maman. Moka nous a rejoints et il sâest aussitĂŽt frottĂ© affectueusement contre les mollets de mon visiteur.
â Quâil est cĂąlin ! a-t-il constatĂ©, câest Ă toi ?
â Oui, enfin, câest plutĂŽt le chat de ma mĂšre. Elle lâa trouvĂ© dans une poubelle un soir, en rentrant du travail. Il miaulait, emprisonnĂ© sous un couvercle surmontĂ© de gros sacs de dĂ©tritus.
â Oh ! Non ! Les gens sont si cruels, a poursuivi Alexandre soulevant Moka pour le prendre dans ses bras. Pourquoi ne pas lâavoir laissĂ© en libertĂ© ? Je crois que je pourrais tuer quelquâun qui fait du mal aux animaux, a-t-il lĂąchĂ© tout en embrassant le chat qui ronronnait presque plus fort que lâimprimante.
Je lâai regardĂ©, les cheveux blonds en bataille, les joues roses, le sourire aux lĂšvres, en train de caresser Moka. JâĂ©tais presque jalouse du chat. Jâai fini par faire les trois photocopies et les lui remettre tandis quâil terminait son verre de lait.
â En tous les cas, tu es trĂšs sympa, Ămilie, mâa-t-il dĂ©clarĂ© avant dâessuyer le fin duvet blond surmontant ses lĂšvres du revers de la main.
Je me suis sentie rougir. Je lâai raccompagnĂ© dans le couloir tout en ajustant mon pull Ă lâintĂ©rieur de mon pantalon. Câest Ă ce moment-lĂ que la porte dâentrĂ©e sâest brutalement ouverte. Maman mâa regardĂ©e de haut en bas, se faisant dĂ©jĂ des films :
â Jâai pourtant Ă©tĂ© claire Ă ce sujet, sâest-elle emportĂ©e en dĂ©signant Alexandre dâun mouvement du menton, ne prenant aucun gant devant mon invitĂ©. Je ne veux pas de garçon Ă la maison, et encore moins quand je suis absente.
â Je lui ai juste donnĂ© des photocopies parce quâil a manquĂ© des cours, quâest-ce que tu tâimagines ?
Alexandre est reparti en me faisant des gros yeux et un signe discret de la main. JâĂ©tais couverte de honte.
â Tu es punie ! a continuĂ© Ă crier Maman en pĂ©nĂ©trant dans la cuisine, trĂšs en colĂšre.
Je me suis enfermĂ©e dans ma chambre avec lâenvie de hurler, dâarracher les affiches sur les murs et de jeter par terre tous mes bibelots dans un vacarme infernal. CâĂ©tait trop injuste. Je nâavais fait quâaider un camarade de classe.
Mais je suis restĂ©e immobile et silencieuse, rĂ©alisant que je tenais trop Ă Alexandre pour prendre le risque dâenvenimer les choses.
Maman sâest radoucie un peu plus tard, alors quâelle prĂ©parait un « truc vite fait » pour son LĂ©onard.
Celui-ci est arrivĂ© vers vingt heures avec un bouquet de fleurs, une bouteille de vin et son sourire faux de tombeur professionnel gravĂ© aux coins des lĂšvres. Maman sâĂ©tait changĂ©e pour porter une robe dâĂ©tĂ© plus moulante. Je les ai trouvĂ©s pathĂ©tiques Ă se faire un numĂ©ro digne dâun mauvais tĂ©lĂ©film amĂ©ricain. Ăvidemment, jâai boudĂ© pendant tout le repas, me faisant disputer Ă chaque fois que je mâabstenais de rĂ©pondre aux questions que les deux adultes me posaient. Ă la fin de ce calvaire, je suis allĂ©e Ă la salle de bains. Jâai entendu LĂ©onard qui allait aux toilettes. Les portes des deux piĂšces Ă©tant voisines, jâai vu LĂ©onard sortir le premier et pousser Moka dâun coup de pied :
â Tu nâen as plus pour trĂšs longtemps ici, a-t-il grommelĂ© en le regardant dâun Ćil mauvais.
Il est reparti vers la cuisine sans mĂȘme remarquer ma prĂ©sence. JâĂ©tais outrĂ©e. Pourquoi avait-il agressĂ© ce chat qui ne lui demandait rien ? Et pourquoi le menacer de le virer de la maison ? Comme sâil avait lâintention de vite sâincruster chez nous. Quel culot !
Sentant la rage monter en moi, jâai traversĂ© le couloir pour me rendre dans ma chambre oĂč jâai regardĂ© les derniĂšres vidĂ©os de mes artistes prĂ©fĂ©rĂ©s en espĂ©rant me changer les idĂ©es. Mais rien nây a fait, car la proximitĂ© de ce type mâĂ©nervait trop. Et lorsque jâai voulu retourner Ă la cuisine, jâai vu Maman qui embrassait LĂ©onard sur les lĂšvres avant de rire. Jâai senti mon cĆur sâarrĂȘter. Jâai rebroussĂ© chemin, imaginant aussitĂŽt comment deviendrait ma vie avec un tel beau-pĂšre. Non, câĂ©tait impossible.
De retour devant ma tablette, jâai constatĂ© que Wendy Ă©tait connectĂ©e sur Messenger, mais je nâai pas eu envie de lui confier quoi que ce soit. Ces derniers temps, elle semblait ne pas considĂ©rer mes petits soucis avec sĂ©rieux. Jâavais trouvĂ© quâelle nâavait pas Ă©tĂ© correcte avec Alexandre. Du coup, jâai prĂ©fĂ©rĂ© ruminer mes idĂ©es noires tout en regardant une rediffusion de « Fatal » avec MichaĂ«l Youn. Comme je mâennuyais, jâai terminĂ© la soirĂ©e sur Facebook oĂč les membres dâun groupe local se sont amusĂ©s Ă imaginer Ă quoi ressemblerait la Gruve, si elle existait vraiment. La plupart des illustrations Ă©taient humoristiques, mais la toute premiĂšre gravure historique de la crĂ©ature Ă©tait flippante. Elle portait un rĂ©pugnant manteau visqueux et dĂ©goulinant et sous une haute capuche, on voyait juste deux horribles yeux blancs entre des cheveux noirs qui se mĂȘlaient Ă la vĂ©gĂ©tation.
Ătrangement, lorsque je me suis rendue Ă la salle de bains pour faire ma toilette, LĂ©onard parlait justement de la Gruve :
â Moi jây crois, disait-il avec sa voix de charmeur de serpents. Je nâen ai pas fait Ă©tat Ă Monsieur et Madame Jourdan, mais je suis certain quâelle est responsable de la noyade de la jeune Perrine. Jâen ai parlĂ© avec le PĂšre Laurent, qui sâintĂ©resse de prĂšs Ă tous ces phĂ©nomĂšnes irrationnels. Les anciens lui ont confirmĂ© que Perrine a subi le mode opĂ©ratoire de cette crĂ©ature des marais. Les coĂŻncidences sont trop nombreusesâŠ
Maman, prĂȘte Ă tout pour combler le vide dans sa vie, faisait semblant dâadhĂ©rer Ă ces histoires Ă dormir debout et rĂ©pondait par des « hum, hum », comme si elle acquiesçait, tout en le dĂ©vorant des yeux. Je suis malade Ă lâidĂ©e quâelle entre dans le jeu de ce type que je ne supporte pas.
Il est tard, je me couche.
Jâai reçu un SMS dâEmmanuelle, pendant que je prenais mon petit-dĂ©jeuner, ce matin : « Comment vas-tu, ma petite princesse ? Ăa te dirait de venir passer le week-end de la semaine prochaine Ă la maison avec ton frĂšre ? Je passe te chercher ou tu prĂ©fĂšres venir en bus ? RĂ©ponds-moi vite ! »
Maman sâest levĂ©e Ă ce moment-lĂ avec la mine de quelquâun qui avait mal dormi et je me suis empressĂ©e de finir mes tartines pour Ă©viter toute conversation fĂącheuse. Elle ne devait pas ĂȘtre bien rĂ©veillĂ©e et jâai pris ma douche Ă la vitesse de lâĂ©clair avant de quitter la maison avec au moins vingt minutes dâavance. Du coup, jâai zappĂ© la rĂ©ponse Ă Emmanuelle.
Alexandre mâa fait un petit signe de la main, ce matin, lorsque je suis arrivĂ©e dans la cour du collĂšge accompagnĂ©e de Wendy. JâĂ©tais contente quâil ne mâen veuille pas pour lâaccueil plus que glacial que lui avait rĂ©servĂ© ma mĂšre. Avec lâĂ©pais brouillard, le pauvre garçon avait lâair frigorifiĂ© dans son sempiternel short et son polo blanc. La nouveautĂ© câest quâil portait un blouson gris un peu trop large pour lui. Nous sommes restĂ©s quelques instants devant le portail dâentrĂ©e du collĂšge :
â On se les gĂšle dans ce pays de malade, a-t-il pestĂ©, avant de souffler dans ses poings serrĂ©s pour se rĂ©chauffer.
â Tu sais, je pourrais te prĂȘter les sweaters de mon frĂšre, lui ai-je spontanĂ©ment proposĂ©. Il ne les met pas souvent, car il ne vient quâun week-end sur deux et vous avez Ă peu prĂšs la mĂȘme corpulence.
Il a baissĂ© les yeux, comme sâil allait rougir, mais il a aussitĂŽt relevĂ© le menton avant de dĂ©voiler ce sourire que jâaime tant.
â Pourquoi es-tu sympa comme ça, avec moi, hein ? mâa-t-il demandĂ© dâun ton soupçonneux avec son regard espiĂšgle. Ăa cache quelque chose, hum ?
Jâai aussitĂŽt perdu tous mes moyens et je me suis mise Ă rougir :
â Ne sois pas idiot, lui ai-je rĂ©pondu brusquement. Je ferais la mĂȘme chose pour nâimporte qui !
Il ne sâattendait sans doute pas Ă une rĂ©ponse si maladroite de ma part puisquâil a ensuite esquivĂ© mon regard. Je me suis sentie stupide de le remballer alors que je cherchais justement Ă lui faire comprendre quâil ne me laissait pas indiffĂ©rente. Ăvidemment que je ne prĂȘterais pas les vĂȘtements de mon frĂšre Ă nâimporte qui. Le problĂšme, quand un garçon me plaĂźt, câest que jâessaie dâĂȘtre naturelle avec lui, mais je dois avouer que je suis une trĂšs mauvaise comĂ©dienne.
Nous avons franchi le portail du collĂšge tous les trois, passant devant des troupeaux dâĂ©lĂšves lorsque quelquâun a subitement criĂ© : « cassosse ! »
Nous nous sommes retournĂ©s, mais la plupart des personnes prĂ©sentes ont immĂ©diatement fait mine que rien ne sâĂ©tait passĂ©. Nous avons poursuivi notre marche vers lâentrĂ©e du bĂątiment principal, quand une fille a continuĂ© : « Les rousses ça pue ! ». Une fois encore, impossible de localiser dâoĂč provenait cette voix, car la majeure partie des spectateurs souriait bĂ©atement sans nous regarder. Je me suis sentie terriblement humiliĂ©e par cette insulte moyenĂągeuse dont jâavais dĂ©jĂ Ă©tĂ© victime Ă©tant petite :
â Câest du racisme ! ai-je lancĂ© en Ă©levant la voix au-dessus de la mĂȘlĂ©e.
Wendy a affectueusement posĂ© sa main sur mon Ă©paule pour me rĂ©conforter et montrer Ă tout le monde quâelle Ă©tait de mon cĂŽtĂ©, mais jâai senti quâAlexandre et moi partagions le mĂȘme sentiment dâinjustice. Nous venions de pĂ©nĂ©trer ensemble dans le cercle fermĂ© des pestifĂ©rĂ©s du collĂšge. Sarah et ses copines nâavaient sans doute pas digĂ©rĂ© quâAlexandre choisisse notre bande et pas la sienne. Ces sales pestes sâĂ©taient aussitĂŽt senties obligĂ©es de faire fonctionner radio ragots Ă plein rĂ©gime pour se venger de cet affront. Je dois avouer que leur stratagĂšme Ă©tait redoutablement efficace.
â La haine des autres, lâintolĂ©rance, câest souvent de la jalousie dĂ©guisĂ©e, a marmonnĂ© Alexandre pour me rassurer et faire oublier quâil avait Ă©tĂ© insultĂ©, lui aussi.
â De quoi veux-tu quâelles soient jalouses ? ai-je soupirĂ©. Elles viennent toutes plutĂŽt de milieux favorisĂ©s. Elles nâont absolument rien Ă mâenvier.
â Tu es une fille vraiment spĂ©ciale, Ămilie, mâa interrompu Wendy en me caressant affectueusement les cheveux. Tu es jolie, tu as du caractĂšre, tu es diffĂ©rente, tu es bien dans ta peau, alors forcĂ©ment tu attires la curiositĂ© des autres. Câest ça qui les dĂ©frise.
Ă la rĂ©crĂ©, Doris, lâune des copines de Sarah, mâa demandĂ© si elle pouvait faire Ă©quipe avec moi pendant les travaux pratiques du cours de bio. JâĂ©tais un peu surprise quâelle montre brusquement un peu dâintĂ©rĂȘt pour moi, mais jâai acceptĂ©. Doris nâest pas fonciĂšrement mĂ©chante, mais elle est assez influençable et serait capable de nâimporte quoi pour se faire accepter par les autres. Je ne me suis pas posĂ© plus de question, car elle sâest comportĂ©e normalement pendant presque tout le cours. Mais Ă un moment, alors que Madame Robert faisait une dĂ©monstration, elle est passĂ©e prĂ©cipitamment entre Alexandre et moi. Jâai levĂ© les yeux pour rĂ©aliser que Doris venait dâasperger le dos dâAlexandre de ketchup. Son polo blanc Ă©tait maculĂ© de rouge. Et celui-ci sâest tournĂ© vers moi, sentant probablement la sauce traverser le coton.
â Mais enfin ! sâest exclamĂ©e Doris Ă voix haute en revenant vers nous pour pointer la tache du doigt, quâas-tu fait, Ămilie ? Mais tu es tarĂ©e ou quoi ? Regardez ce quâelle a fait au nouveau !
Une bonne moitiĂ© de la classe sâest mise Ă pouffer rire et la prof est venue constater ce qui troublait le dĂ©roulement de son cours avec son air pincĂ© :
â Câest Ămilie Frinch qui a lancĂ© du ketchup sur Nadal ! a dĂ©binĂ© Sarah, triomphante, en me pointant du doigt.
Madame Robert mâa regardĂ©e dâun Ćil mauvais, croisant les bras dans lâattente dâune explication Ă la hauteur du dĂ©rangement occasionnĂ©.
Mais la colĂšre mâa submergĂ©e et, Ă la stupĂ©faction gĂ©nĂ©rale, alors que tous les yeux Ă©taient tournĂ©s vers moi, je me suis emparĂ©e du sac de classe de Doris et je lâai retournĂ© du geste sur sa table.
â Eh ! Mais tu es complĂštement cinglĂ©e, ou quoi ? sâest Ă nouveau exclamĂ©e Doris en espĂ©rant interrompre ma dĂ©monstration. Câest pas moi !
Ses livres et ses cahiers sont tombĂ©s lourdement sur le bureau avant quâune serviette hygiĂ©nique, un paquet de cigarettes et des dosettes de ketchup, suivent la mĂȘme course.
â Doris tu nâes quâune menteuse et une faiseuse dâhistoires ! me suis-je indignĂ©e devant la prof et les Ă©lĂšves pour qui la coupable venait dâĂȘtre dĂ©masquĂ©e. Il te faut un test ADN pour que tu reconnaisses tes trucs de dĂ©gueu ? lui ai-je demandĂ© en montrant les dosettes de sauce Ă toute la classe qui a de nouveau Ă©clatĂ© de rire.
AprĂšs de telles preuves, Doris a Ă©tĂ© envoyĂ©e chez la proviseure accompagnĂ©e du dĂ©lĂ©guĂ© de classe et on ne les a plus vus jusquâĂ la fin de lâheure.
Alexandre est allĂ© laver son polo discrĂštement dans un lavabo des toilettes. Jâavais mal au cĆur pour lui. Ăa faisait deux agressions dans la mĂȘme matinĂ©e. Il sâĂ©tait dâabord fait traiter de « cassosse » et voilĂ quâon lui portait atteinte physiquement. Il est revenu avec son polo trempĂ© et une belle aurĂ©ole rose au milieu du dos.
â Je suis dĂ©solĂ©e, lui ai-je dit pendant lâinterclasse, alors que nous nous trouvions dans le couloir aux baies vitrĂ©es, jamais je nâaurais fait une chose pareille. Sarah et sa bande sont jalouses que nous soyons amis. Elles cherchent juste Ă crĂ©er la discorde entre nous pour quâon se brouille, câest Ă©vident.
â Ăa nâa pas marchĂ©, a-t-il dĂ©clarĂ© en sâarrĂȘtant un instant pour me regarder droit dans les yeux. Elles ne sont pas assez subtiles pour nous atteindre. Du coup, je crois que je vais ĂȘtre obligĂ© dâaccepter le sweater que tu mâas proposĂ© tout Ă lâheure. Si tu es toujours dâaccord.
Il Ă©tait juste en face de la fenĂȘtre et ses grands yeux clairs mâont tellement impressionnĂ©e que je nâai pas pu soutenir ce regard trop hypnotisant. Il Ă©tait simplement magnifique !
Les deux derniĂšres heures mâont semblĂ© interminables et, Ă la fin des cours, jâĂ©tais presque contente que Wendy rentre directement Ă Reudor. Le brouillard descendait lentement sur les trottoirs mouillĂ©s de Mortevor et les Ă©clairages publics transformaient les silhouettes en dâinquiĂ©tantes crĂ©atures informes. Seule aux cĂŽtĂ©s dâAlexandre, je ne craignais rien. Au contraire, jâĂ©tais la plus heureuse des adolescentes.
â Je dois te faire une confidence, ai-je commencĂ©, alors quâil emboĂźtait le pas pour mâaccompagner Ă la maison. Hier soir nous tâavons suivi, Wendy et moi. Jâai vu oĂč tu habites et⊠Heu⊠Tu nâas pas Ă avoir honte⊠Nous⊠Nous ne sommes pas responsables des choix de nos parents.
Il a rougi et je me suis demandĂ©e si jâavais bien fait dâĂȘtre dâemblĂ©e si sincĂšre avec lui. Alexandre avait lâair terriblement embarrassĂ©.
â Tu sais⊠Enfin, câest compliquĂ© et⊠Dâaccord, je te raconte, mais tu dois dâabord me jurer de ne rien rĂ©pĂ©ter Ă personne. Dâaccord ? Ăa doit absolument rester entre nous. Tu le promets ?
â Câest jurĂ©, tu peux me faire confiance. Je sais garder un secret, ai-je promis.
Il a vigoureusement frotté son polo blanc toujours humide pour se réchauffer :
â Il y a des choses qui sont difficiles Ă exprimer, surtout quand on ne les a jamais confiĂ©es Ă quelquâun, tu comprends ?
â Bien sĂ»r, ai-je acquiescĂ© spontanĂ©ment, sans rĂ©ellement voir oĂč il voulait en venir.
Il a repris son souffle avant de se lĂącher :
â Mes parents ont eu un accident de voiture, il y a un an et demi. Câest mon pĂšre qui conduisait. Ma mĂšre est morte sur le coup, mon petit frĂšre a eu des cĂŽtes et une jambe sectionnĂ©e et moi⊠Je⊠Je nâai rien eu. VoilĂ la vĂ©ritĂ©âŠ
â Waow ! Je nâimaginais pas queâŠ
Il a levé ses grands yeux clairs au bord des larmes, dévoilant un air fragile que je ne lui connaissais pas et il a froncé les sourcils avant de poursuivre :
â Mon pĂšre sâest mis Ă boire, a-t-il enchaĂźnĂ©, comme sâil ne pouvait plus arrĂȘter son flot de paroles. Au dĂ©but ça allait, mais il a fini par ĂȘtre ivre du matin au soir et il a arrĂȘtĂ© de travailler. Il ne gĂ©rait aucun document administratif et nous avons fini par ĂȘtre expulsĂ©s de lâappartement. On a Ă©tĂ© logĂ©s Ă lâhĂŽtel quelque temps et puis, comme nous nâavions plus un sou, ils nous ont virĂ© au dĂ©but du printemps. Ensuite, nous faisions tellement pitiĂ© quâon nous a prĂȘtĂ© cette caravane, en attendant mieux. Chaque matin je me rends Ă la piscine municipale oĂč je fais ma toilette. On doit faire super gaffe Ă tout. Mon pĂšre touche une allocation depuis peu. Maintenant on arrive presque Ă manger tous les jours, mais câest limite.
Alexandre a tournĂ© la tĂȘte et jâai bien vu quâil se retenait pour ne pas pleurer, autant de tristesse que de honte. Je ne savais pas comment rĂ©agir sans ĂȘtre excessive, alors jâai Ă©vitĂ© son regard :
â Je suis vraiment dĂ©solĂ©e, Alexandre. Je ne me doutais pas de⊠de tes problĂšmes. Le chagrin de ton pĂšre est immense et il doit aussi se sentir coupable puisquâil conduisait. Mais il y a toujours une solution ! Il faut tâaccrocher, tu nâes plus seul !
Il mâa souri aprĂšs cette derniĂšre remarque, comme si ma bienveillance le rassurait. Je me sentais tellement bien avec lui que je redoutais dĂ©jĂ le moment oĂč nous allions nous sĂ©parer. Jâavais envie que notre conversation, que cette nouvelle complicitĂ©, ne sâarrĂȘte jamais.
â Si tu as besoin dâune amie, de quelquâun Ă qui parler, je serai lĂ , Alexandre. Je ne suis peut-ĂȘtre pas hyper psychologue, mais je suis sincĂšre et on est toujours plus forts quand on est entourĂ©âŠ
Il a hochĂ© du menton comme sâil considĂ©rait cette proposition comme dĂ©jĂ approuvĂ©e.
Ses yeux Ă©taient si expressifs que jâavais lâimpression de pouvoir y lire toutes ses Ă©motions. Et Ă ce moment, lâangoisse qui lâanimait semblait plus intense que jamais.
â Si tu es mon amie, tu ne dois dire Ă personne, mâa-t-il rĂ©pĂ©tĂ©. Si des adultes apprennent que nous sommes dans cette situation, on va nous placer, mon frĂšre et moi. Et il y a peu de chances pour quâon nous envoie dans la mĂȘme famille. Jâai rĂ©ussi Ă supporter lâaccident, la mort de ma mĂšre, les sĂ©quelles et lâaddiction de mon pĂšre Ă lâalcool, mais si on me sĂ©parait de ma famille, je crois que jâen mourraisâŠ
Je me sentais tellement en confiance avec Alexandre qui se livrait Ă moi que jâai eu envie de lui rĂ©vĂ©ler la vĂ©ritĂ© Ă propos de mon pĂšre. Mais il a continuĂ© avant que je nâaie eu lâoccasion de lui dire quoi que ce soit :
â Tu sais Ămilie, tu devrais Ă©viter le coin du marais des Verraq, ces prochaines semaines, mâa-t-il suggĂ©rĂ© le plus sĂ©rieusement du monde.
JâĂ©tais surprise de ce conseil quâil me donnait subitement comme pour me remercier de lâavoir Ă©coutĂ© sans le juger.
â Pourquoi ? ai-je demandĂ©, rĂ©alisant du mĂȘme coup que vivant dans le secteur oĂč le corps de Perrine avait Ă©tĂ© retrouvĂ©, il savait peut-ĂȘtre quelque chose en rapport avec sa disparition.
â Jâai vu la Gruve, un soir, a-t-il avouĂ© dâune voix presque sourde.
â La Gruve ? me suis-je Ă©criĂ©e. Ne me dis pas que toi aussi tu crois Ă ces histoires de crĂ©ature aquatique ?
â Oui, jâai croisĂ© sa route plusieurs fois. Je lâai encore aperçue la semaine derniĂšre dans sa barque, Ă travers le brouillard. Mais je ne mâen suis pas approchĂ©.
Je nâen croyais pas mes oreilles. Comment un garçon qui avait lâair si intelligent pouvait se laisser possĂ©der par de telles chimĂšres ? Il y avait Ă©videmment une explication rationnelle Ă ces coĂŻncidences. La Gruve ne pouvait pas exister.
En arrivant devant mon petit immeuble, une fenĂȘtre de lâappartement Ă©tait Ă©clairĂ©e et jâai rĂ©alisĂ© que Maman devait ĂȘtre dĂ©jĂ rentrĂ©e. Si elle me voyait Ă nouveau en compagnie dâAlexandre, ça allait ĂȘtre ma fĂȘte.
â Je ne peux pas te faire monter, lui ai-je dit, mais je vais tâenvoyer un sweater par la fenĂȘtre de mon frĂšre, juste lĂ , ai-je fait en pointant du doigt la façade. Je nâen ai pas pour longtemps.
Jâallais repartir, mais il a saisi mon poignet et sâest avancĂ© vers moi pour humer mon cou :
â Câest pas vrai que tu pues, Ămilie, a-t-il dĂ©clarĂ© en me regardant droit dans les yeux. Tu⊠Tu sens la groseilleâŠ
JâĂ©tais stupĂ©faite de ce contact si rapprochĂ© et son visage Ă©tait si proche du mien que jâai cru un instant quâil allait mâembrasser. Jâai senti mon cĆur sâemballer et je suis repartie aprĂšs un simple signe de la main, nâosant plus lui faire la bise. Dans lâescalier, jâavais envie dâexploser de joie, tant jâĂ©tais heureuse. Non seulement jâavais gagnĂ© lâamitiĂ© dâAlexandre, mais en plus il trouvait que je sentais⊠La groseille !
Une fois Ă la maison, jâai dĂ» revenir Ă la rĂ©alitĂ©, car les choses ne se sont pas dĂ©roulĂ©es comme je lâespĂ©rais.
â Tu as vu lâheure ? mâa aussitĂŽt agressĂ© ma mĂšre depuis la cuisine. OĂč es-tu allĂ©e traĂźner alors que tu es supposĂ©e rentrer directement aprĂšs tes cours ? Tu te moques de moi ou quoi ? Ici, il y a des rĂšgles !
â Câest bon, jâai juste un peu discutĂ© en chemin, câest tout, ai-je tentĂ© de lâamadouer en posant mon cartable et en la rejoignant dans la cuisine. Pas de quoi en faire un drame !
â Jâen ferai un drame si jâen ai envie ! a repris Maman avec son air de dictateur frustrĂ© et en contournant la table dĂ©jĂ dressĂ©e pour venir se poster devant moi les deux poings serrĂ©s dans le creux de ses hanches. Je nâai pas oubliĂ© la mauvaise image que tu as donnĂ©e de nous Ă LĂ©onard, hier soir. Franchement, tu as Ă©tĂ© au-dessous de tout. VautrĂ©e sur ta chaise, tu as passĂ© la moitiĂ© du repas Ă soupirer et Ă lever les yeux au ciel telle une ado dĂ©testable ! Il faut vraiment quâil soit motivĂ© pour accepter de me revoir !
â De toute façon, ce flic ne me plaĂźt pas. Je lâai vu traĂźner dans les escaliers vendredi soir, il me lance de drĂŽles de regards et il a donnĂ© un coup de pied Ă Moka.
Maman a Ă©clatĂ© dâun rire nerveux.
â Non mais, Ă©coutez-moi ça ! De quoi viens-tu te mĂȘler ? LĂ©onard est allergique aux poils de chats, ce nâest pas de sa faute ! Quâest-ce que tu vas imaginer ? Et puis il me plaĂźt Ă moi, câest tout ce qui compte ! Tu tâimagines que je vais sacrifier toute ma vie pour une gamine qui ne fait aucun effort et un chat qui griffe mes invitĂ©s ? Jâai dĂ©jĂ supportĂ© le summum avec ton pĂšre, alors sâil te plaĂźt, accorde-moi juste le droit de vivre un peu ma vie de femme !
Je ne supportais plus de lâentendre crier Ă un mĂštre de mes oreilles, alors jâai traversĂ© le couloir pour me rendre dans la chambre de Clark. Jâai rapidement scrutĂ© les piles de sweaters de son armoire. Câest vrai quâil en possĂšde des dizaines. Jâai choisi le plus moelleux et le plus chaud, un bleu avec une capuche et lâinscription « Chicago Paradise » en lettres rouges et blanches. Jâai aussitĂŽt ouvert la fenĂȘtre pour voir Alexandre qui mâattendait en grelottant, juste en dessous.
â Hey ! ai-je criĂ©. Attrape !
Jâai lancĂ© le sweater et Alexandre lâa rĂ©ceptionnĂ© avec le geste souple et assurĂ© dâun sportif agile. Mais Ă peine lâavait-il en main quâil est parti en courant, presque effrayĂ©. Je me suis retournĂ©e pour tomber nez Ă nez avec Maman qui semblait proche de la crise de nerfs :
â Jâai rĂȘvĂ© ou tu viens dâenvoyer un pull de Clark par la fenĂȘtre ? mâa-t-elle aussitĂŽt interrogĂ© en refermant brusquement les deux battants, comme si nous Ă©tions en pleine tempĂȘte.
â Câest un prĂȘt, ai-je rĂ©pondu. Il est dĂ©muni. Il faut bien lâaider !
â Qui est ce garçon ? mâa-t-elle demandĂ© sĂšchement, le regard noir et glaçant. Câest le mĂȘme quâhier soir ? Câest ton petit ami ? Il tâa promis des choses ? Il te harcĂšle ?
â Non, ce nâest pas mon petit ami, ai-je rĂ©pondu. Et dâailleurs quâest-ce que ça peut faire ?
â Tu es beaucoup trop jeune pour avoir un petit ami ! sâest-elle insurgĂ©e. Câest tout ! Ce nâest pas toi qui dĂ©cides.
â Quinze ans, câest lâĂąge normal, Maman ! On ne vit plus au Moyen Ăge !
â Oui, eh bien chez nous, on est moins pressĂ©es ! a-t-elle poursuivi en allant ranger les pulls dans lâarmoire de mon frĂšre. Regarde ta Tante. Elle sâest casĂ©e Ă plus de cinquante ans !
â Ha ! Oui, bravo ! Je te remercie pour la comparaison ! me suis-je Ă©criĂ©e.
â Quoi ? Ăa te dĂ©range quâelle soit avec une femme ? mâa-t-elle reprise de son air hautain.
â Pas du tout, Maman. JâespĂšre juste que je nâattendrai pas la cinquantaine pour trouver quelquâun qui me convienne !
â CharitĂ© bien orchestrĂ©e commence par soi-mĂȘme ! a-t-elle tranchĂ© en refermant brutalement les deux portes en chĂȘne massif de lâarmoire. Nous nâavons pas les moyens de subvenir Ă tous les nĂ©cessiteux de Mortevor. Tu demanderas Ă ton petit cas social de nous rendre le sweater de Clark dĂšs demain.
Cette derniĂšre exigence mâa mise hors de moi et jâai commencĂ© Ă pleurer :
â Câest quoi la vĂ©ritĂ© ? Quâest-ce qui te dĂ©range au fond ? me suis-je mise Ă hurler. Tu as peur que je trouve quelquâun, alors que tu galĂšres et que tu es prĂȘte Ă tout pour te caser avec nâimporte qui !
Je nâai pas eu le temps de la voir arriver quâune gifle terrible a enflammĂ© ma joue gauche. Jâai aussitĂŽt perçu le regret dans le regard de Maman, avant que je ne fonde totalement en larmes. HumiliĂ©e et anĂ©antie, je me suis prĂ©cipitĂ©e dans ma chambre en claquant violemment la porte derriĂšre moi.
â Ne fais pas lâidiote, a criĂ© Maman depuis le couloir, tu sais bien que tu lâas mĂ©ritĂ©e. Ăa fait un moment que tu me cherches. Cette fois, tu lâas eue !
Elle est entrée tandis que je sortais précipitamment une valise de mon dessous de lit, mes larmes coulant à flots.
â Ămilie, ça suffit ! Calme-toi ! sâest-elle de nouveau mise Ă hurler. Tu nâes plus une gamine. OĂč comptes-tu aller comme ça ? Câest ce garçon qui tâa mis cette idĂ©e en tĂȘte ? Tu veux fuguer avec lui, câest ça ? Reviens un peu Ă la rĂ©alitĂ© !
Je ne pouvais pas la laisser délirer et accuser à nouveau Alexandre de tous les problÚmes :
â Ăa nâa rien Ă voir avec lui ! Je pars vivre chez mon pĂšre !
Les yeux de Mamans ont semblé sortir de leurs orbites :
â Ton pĂšre ? Mais quel pĂšre ? Tu nâas pas encore compris quâil nâexiste plus ! Et puis Clark habite chez Emmanuelle⊠On avait dĂ©cidĂ© que⊠Et⊠EtâŠ
Maman semblait totalement dĂ©semparĂ©e et jâai compris que je venais de franchir avec elle la limite du supportable. Je me suis retournĂ©e pour la voir affreuse dans ses pleurs, grimaçant et se recroquevillant sur elle-mĂȘme comme une gamine. Je ne pouvais pas accepter de la savoir si triste, alors je lâai prise dans mes bras. Jâai senti ses larmes couler dans mon cou, son parfum et sa chaleur tout contre moi. Ăa mâa fait un bien fou. Je lâai serrĂ©e un peu plus fort et elle mâa imitĂ©e, Ă tel point quâĂ la fin je nâarrivais plus Ă respirer.
â Je tâaime, petite impertinente, mâa-t-elle murmurĂ©. Ne mâabandonne pas, mon trĂ©sor. Jâen ai dĂ©jĂ trop bavĂ©. Je nâarriverais pas Ă surmonter une telle Ă©preuve.
â Jamais, Maman, ai-je dit avant de lâembrasser, mystĂ©rieusement rĂ©conciliĂ©e par les liens invisibles du sang.
***
Jâai rangĂ© mes affaires, fait mes devoirs et ensuite nous avons dĂźnĂ© dans le salon avec Moka devant « Jurassic Park », comme si rien ne sâĂ©tait jamais passĂ©. Maman a envoyĂ© des SMS toute la soirĂ©e Ă LĂ©onard qui lui rĂ©pondait aussi vite des messages qui la faisaient rire ou sourire. Je suis demeurĂ©e silencieusement dans mon coin Ă penser Ă Alexandre, cherchant le moyen de lâaider un peu. Câest vrai, on nâimagine pas que les gens qui sont Ă cĂŽtĂ© de nous ont des vies si malheureuses. Alexandre connaĂźt une vĂ©ritable misĂšre et cela me fait mal au cĆur. Maman nâest peut-ĂȘtre pas trĂšs argentĂ©e, mais je ne manque de rien dâessentiel. Câest sĂ»r que je nâai pas de tĂ©lĂ©phone dernier cri ou de vĂȘtements de super marques, mais il y a bien pire. Alexandre doit ĂȘtre bien malheureux. Jâai dĂ©cidĂ© que jâallais essayer de lâaider, coĂ»te que coĂ»te.
Jâai rĂ©pondu Ă Emmanuelle : « Je serai lĂ . Je suis trop impatiente de te serrer contre moi. Je tâaime ! »
Les fortes Ă©motions dâhier avaient dĂ» mâĂ©puiser, car jâai dormi comme un loir. Je nâai pas entendu mon rĂ©veil et je me suis prĂ©cipitĂ©e sous la douche telle une tornade dĂšs que jâai vu lâheure. Je ne voulais surtout pas donner raison Ă Maman qui mâaccuse dĂ©jĂ de traĂźner au lit. Et jâavais surtout trop envie dâĂ©changer quelques mots avec Alexandre avant de commencer la journĂ©e. Jâai zappĂ© tous les rituels cosmĂ©tiques, me lavant comme Ă lâĂ©poque fĂ©odale, me savonnant de la tĂȘte aux pieds, utilisant le pommeau de douche sur la position âmassageâ pour un rinçage au jet Ă puissance maximale. Jâai sautĂ© le petit-dĂ©jeuner et me suis rendue Ă la boulangerie pour acheter deux pains au lait. En approchant du collĂšge jâai aperçu la silhouette isolĂ©e dâAlexandre au milieu du brouillard matinal et mon cĆur sâest emballĂ© en me remĂ©morant le moment oĂč il avait saisi mon poignet pour sentir mon parfum.
â Tu en veux un ? lui ai-je demandĂ© tout en dĂ©glutissant une grosse bouchĂ©e avant de lui faire la bise.
â Je crĂšve la dalle, a-t-il rĂ©pondu avec un sourire, tu nâas pas besoin de beaucoup insister !
Je lui ai tendu le petit pain quâil a avalĂ© en quelques secondes. JâĂ©tais trop heureuse de lui avoir Ă©tĂ© utile.
â Tu sais, jâai des unitĂ©s dâavance sur mon pass de cantine, lui ai-je dĂ©clarĂ©. Je peux tâinviter Ă midi.
Alexandre a écarquillé les yeux avant de rougir :
â Câest gentil, mais je ne peux pas accepter. Je ne veux pas ĂȘtre une charge pour toi. Ă la fin, tout le monde va encore se moquer de moi.
â Personne nâen saura jamais rien, ai-je insistĂ©. Tu passeras Ă la cantine avec moi et je tâenregistrerai sur ma clĂ©.
â Ăa serait super sympa ! a-t-il finalement acquiescĂ© avant dâafficher une expression de vive reconnaissance.
JâĂ©tais presque plus heureuse Ă lâidĂ©e de manger avec lui plutĂŽt que de faire une bonne action. Ma gĂ©nĂ©rositĂ© fut immĂ©diatement rĂ©compensĂ©e par un regard de reconnaissance qui mĂ©ritait tous les sacrifices de la Terre.
Wendy a traversĂ© lâĂ©pais brouillard pour nous rejoindre et nous embrasser :
â Il paraĂźt que Doris sâest faite exploser par la proviseure, a-t-elle dit en Ă©teignant son tĂ©lĂ©phone. Elle est collĂ©e deux mercredis de suite. Câest bien fait pour cette sale petite peau de vache !
Alexandre a Ă©clatĂ© de rire et je lâai trouvĂ© trop beau dans le sweater bleu de Clark.
Nous avons traversĂ© lâallĂ©e principale du lycĂ©e sans entendre la moindre insulte. Les sanctions de la proviseure semblaient couronnĂ©es de succĂšs, mĂȘme si je me doutais bien que lâaffront allait se payer trĂšs cher. Sarah nâavait sans doute toujours pas digĂ©rĂ© quâAlexandre se lie dâamitiĂ© avec moi et que nous soyons dĂ©sormais insĂ©parables. Sarah Ă©tait une orgueilleuse de la pire espĂšce. Fille gĂątĂ©e jusquâĂ la moelle, Sarah disposait dâun don pour la comĂ©die que beaucoup lui enviaient. Jolie et Ă©lĂ©gante, elle savait charmer son auditoire et fondre en larmes si la situation lâexigeait. Sportive plusieurs fois mĂ©daillĂ©e, elle nâhĂ©sitait pas Ă se battre Ă coups de poings, si le besoin se faisait sentir. Bref, elle Ă©tait redoutablement dangereuse et avait dĂ©cidĂ© dâĂȘtre mon ennemie.
Les cours mâont semblĂ© interminables, mĂȘme si avoir Alexandre dans la mĂȘme salle que moi rendait le monologue de la prof de français moins ennuyeux.
â ArrĂȘte un peu de le dĂ©vorer des yeux comme ça ! mâa sommĂ© Wendy Ă un moment oĂč je ne mây attendais pas et me donnant un coup de coude. Jâai sursautĂ© et cela a attirĂ© lâattention de la prof qui nous a immĂ©diatement demandĂ© de changer de place. JâĂ©tais furax, car Ă cause dâelle, je ne voyais plus du tout Alexandre.
Jâai passĂ© le reste de la matinĂ©e Ă attendre le dĂ©jeuner avec lui en espĂ©rant profiter dâun tĂȘte-Ă -tĂȘte. Mais comme jâavais pu le prĂ©voir, une fois que nous nous sommes installĂ©s Ă la cantine, un Ă©vĂ©nement a anĂ©anti tout espoir de partager un peu dâintimitĂ© avec lui. Cette fois, câest Corentin qui sâest attablĂ© avec nous sans mĂȘme nous demander notre avis. JâĂ©tais verte, mĂȘme si je nâen nâai rien laissĂ© paraĂźtre :
â Tu es toujours dâaccord pour cette excursion nocturne dans le Marais des Verraq avec moi ? mâa-t-il demandĂ© en posant son plateau Ă cĂŽtĂ© des nĂŽtres.
â Quâest-ce que vous voulez y faire ? lâa coupĂ© Alexandre, tout en dĂ©vorant ses frites avec de la moutarde.
â Corentin est persuadĂ© que la Gruve existe, ai-je rĂ©pondu. Il voudrait quâon la prenne en photo ou quâon la filme. Selon lui, ce serait la preuve que Perrine Jourdan nâest pas morte accidentellement.
â La Gruve ? Je lâai dĂ©jĂ vue ! a rĂ©pĂ©tĂ© Alexandre avec son air mystĂ©rieux. Et si vous la croisez un jour, je peux vous jurer que vous ne voudrez plus jamais traĂźner sur son chemin.
Corentin a Ă©carquillĂ© les yeux de surprise et dâintĂ©rĂȘt :
â Tu es dĂ©jĂ tombĂ© dessus ? lâa-t-il aussitĂŽt questionnĂ©. Tu plaisantes ou tu es lâun des rares tĂ©moins qui lâa rĂ©ellement croisĂ©e ?
Alexandre a terminé sa bouchée avec un petit air malin comme pour faire durer le suspense :
â Oui, câĂ©tait pendant lâĂ©tĂ©. La nuit fourmillait dâĂ©toiles et Ă©clairait le dĂ©dale de sentiers entourant le marais. Je me promenais pour profiter de la fraĂźcheur nocturne lorsque jâai remarquĂ© quelque chose dâĂ©trange qui brillait dans les fourrĂ©s. La lueur se reflĂ©tait Ă la surface de lâeau et cela a attisĂ© ma curiositĂ©. Je mâen suis lentement approchĂ© sans faire de bruit. Mais une odeur de pourri a commencĂ© Ă me rĂ©vulser. Câest alors que jâai dĂ©couvert une bougie posĂ©e sur un petit Ăźlot au milieu du marais et de ses hautes herbes qui sortaient de partout. Et lĂ jâai vu une imposante masse sombre se mouvoir. Elle Ă©tait impressionnante avec des plantes et des branches qui craquaient sur son dos au moindre de ses mouvements. Elle sâest tournĂ©e vers moi et je nâai pas pu voir son visage sous sa capuche, mais elle a poussĂ© un cri horrible qui mâa glacĂ© le sang. Ăa ne ressemblait pas au hurlement dâune bĂȘte ou dâun humain. On aurait plutĂŽt dit une voix qui venait de lâau-delĂ . Je nâai pas traĂźnĂ© et je suis rentrĂ© chez moi en courant. Jâai tellement flippĂ© quâil mâa fallu au moins une semaine avant de pouvoir dĂ©crire ce que jâavais vu.
â Le truc de malade ! sâest Ă©criĂ© Corentin qui rĂȘvait de cette rencontre. Tu nâas pris aucune photo ?
â Non, jâai mĂȘme pas de portable, a dit Alexandre avant de me jeter un petit regard complice Ă moi qui savais bien quâil Ă©tait dĂ©jĂ trop pauvre pour acheter des vĂȘtements. Mais je crois que si jâen avais eu un, je nâaurais pas perdu mon temps Ă la photographier. Quand tu es face Ă un tel monstre, tu ne penses pas Ă faire un selfie !
Wendy est arrivĂ©e Ă ce moment et elle sâest installĂ©e Ă cĂŽtĂ© de moi, face Ă Corentin.
â Vous en faites des tĂȘtes ! sâest-elle Ă©criĂ©e. Vous nâavez jamais vu un top modĂšle dans une cantine, ou quoi ?
â Corentin veut aller au Marais des Verraq, samedi soir, ai-je expliquĂ©. Il pense quâon pourrait prendre en photo la Gruve et prouver quâelle a assassinĂ© Perrine.
â Bon ! Qui est-ce qui vient ? a lancĂ© Corentin en levant la main.
Jâai pensĂ© un instant Ă Maman qui mâavait privĂ©e de sorties, mais je me suis souvenue quâelle passait la soirĂ©e chez LĂ©onard, samedi. Avec un peu de chance, elle nâen saurait jamais rien.
â Câest bon, je viens, ai-je dĂ©clarĂ© avant dâĂȘtre imitĂ©e par Alexandre.
Wendy sâest tournĂ©e vers moi et a levĂ© les yeux au ciel :
â Je sais bien que tu es comme une sĆur, a-t-elle soupirĂ©, mais franchement, parfois je me demande oĂč tu vas chercher tout ça ! Tu fais exprĂšs ou pas ?
â ArrĂȘte un peu, petite froussarde ! me suis-je moquĂ©e. Tu ne risques aucun ennui ! Je suis certaine quâon ne verra rien. Au pire tu prendras lâair avec nous et basta ! Ces rencontres nâarrivent que dans les films dâhorreur !
Je faisais mine de vouloir la rassurer, mais en vĂ©ritĂ© jâĂ©tais ravie que nous soyons assez nombreux pour une expĂ©dition qui menaçait dâĂȘtre flippante. AprĂšs tout, si nous trouvions la Gruve, tout ce quâon raconte Ă propos de cette crĂ©ature deviendrait rĂ©alitĂ© du mĂȘme coup.
Wendy a vu passer Sarah affichant son air pincĂ© de lâautre cĂŽtĂ© du rĂ©fectoire et elle sâest aussitĂŽt amusĂ©e Ă rire Ă gorge dĂ©ployĂ©e comme si nous passions un moment exceptionnel tous ensemble. Ăvidemment, son cinĂ©ma nous a fait rĂ©ellement rire Ă notre tour et du coup nous sommes passĂ©s pour la table la plus sympathique de la cantine. Je ne me suis pas retournĂ©e, mais jâimaginais Sarah qui devait nous haĂŻr et souhaiter secrĂštement les pires catastrophes Ă chacun dâentre nous.
Ă la fin du repas, les garçons sont partis de leur cĂŽtĂ© et je me suis retrouvĂ©e seule sous le prĂ©au. Jâallais rĂ©viser mon cours dâhistoire quand Alban est venu me saluer :
â Salut, poil de carotte ! mâa-t-il taquinĂ© en me faisant la bise.
â Je suis dĂ©solĂ©e pour ce qui est arrivĂ© Ă Perrine, lui ai-je dit. Je sais que vous vous Ă©tiez fĂąchĂ©s Ă cause de son pĂšre, mais jeâŠ
â Ha ? Toi aussi, on tâa mise au parfum ? Tu sais, Ămilie, jâaimerais bien quâon me foute la paix avec ça ! sâest-il aussitĂŽt braquĂ©.
Alban est un grand brun plutĂŽt maigre qui gesticule beaucoup en parlant et cela a eu pour effet de mâimpressionner, car jâai carrĂ©ment eu peur de me prendre un coup. Il sâen est rendu compte et sâest calmĂ© avant de reprendre :
â Il se passe un truc bizarre, en ce moment, a-t-il repris en haussant les Ă©paules tout en plongeant les mains dans ses poches. Avec Perrine, nous nous sommes quittĂ©s il y a deux mois dâun commun accord. Il nây a jamais eu de dispute entre nous. Câest juste quâon nâĂ©tait pas en phase. On sâennuyait ensemble, alors on a prĂ©fĂ©rĂ© arrĂȘter. Câest tout. On ne sâest mĂȘme pas fait la gueule. Et maintenant Monsieur Jourdan raconte quâil mâa expulsĂ© de chez lui parce que jâavais eu un comportement indĂ©cent avec sa fille ! Jâai toujours respectĂ© Perrine, nous nâavons mĂȘme jamais fait la chose. Le pire câest que je ne sais mĂȘme pas ce qui me rend le plus triste entre ces fausses rumeurs et la disparition de Perrine. On dirait que son pĂšre veut faire croire que je pourrais avoir tuĂ© sa progĂ©niture et ça me fout les boules ! Tu te rends compte ? Pourquoi jâaurais noyĂ© mon ex ? Câest du grand nâimporte quoi !
â Ăa va aller, Alban, lui ai-je rĂ©pondu. Il faut beaucoup de temps. Mais au bout dâun moment, les vrais coupables font toujours une erreur qui permet de les dĂ©masquer.
â JâespĂšre que tu as raison, Ămilie, mĂȘme si câest mal barrĂ©. Pour la police lâaffaire est close. Perrine a eu un accident, il nây a pas Ă chercher dâautre responsable. Dans quinze jours tout le monde aura oubliĂ©.
Je lâai regardĂ© sâĂ©loigner vers un couloir donnant sur les salles de cours. Son tĂ©moignage mâavait un peu perturbĂ©. Pourquoi Monsieur Jourdan aurait-il inventĂ© cette histoire ? Lorsque je lâavais Ă©piĂ©, dans le couloir de notre immeuble, il semblait totalement abattu et rĂ©signĂ©. Et voilĂ quâon le dĂ©peignait comme un menteur et un manipulateur. Pourquoi cherchait-il un coupable pour la disparition de sa fille ? Souhaitait-il attirer lâattention de la police qui nâavait retenu que la thĂšse de lâaccident ? Voulait-il brouiller les pistes et cacher autre chose ?
Je me suis ensuite rendue aux toilettes des filles. Jâallais pĂ©nĂ©trer tranquillement dans lâune des cabines quand on mâa violemment dĂ©tournĂ©e de ma route en mâempoignant par les cheveux.Â
Dans la prĂ©cipitation, je me suis cognĂ©e contre un tuyau ou le carrelage mural, je ne sais plus. CâĂ©tait cette dingue de Sarah qui a approchĂ© son visage tout prĂšs du mien pour me menacer :
â Ăcoute-moi bien, Ămilie Frinch, mâa-elle avertie, les dents serrĂ©es, tellement elle semblait Ă©nervĂ©e. Jâen ai marre que tu me nargues avec le nouveau. Alors je te prĂ©viens, si câest la guerre que tu veux, tu vas lâavoir, mais tu vas vite le regretter !
â AĂŻe ! Tu es complĂštement cinglĂ©e ! ai-je hurlĂ© de douleur en sentant mon cuir chevelu se dĂ©coller.
Je me suis dĂ©battue avant de lui administrer un terrible coup de coude dans le ventre pour Ă©chapper Ă son emprise. Elle a reculĂ© dâun pas avant de revenir vers moi, posant ses mains autour de mon cou en faisant mine de mâĂ©trangler :
â Doris est collĂ©e deux mercredis de suite Ă cause de toi et ça, tu vas nous le payer ! a-t-elle poursuivi, rouge de colĂšre. Je peux te jurer quâon va te faire la peau, carâŠ
Deux filles dâune autre classe ont interrompu son discours en pĂ©nĂ©trant dans les toilettes et Sarah, prise sur le vif, mâa lĂąchĂ©e avant de se rĂ©fugier prĂ©cipitamment dans une cabine en prenant lâair de rien. Mais avec son teint dâĂ©crevisse, on aurait vraiment dit une folle. Et elle nâa trompĂ© personne puisque lâune des deux filles mâa lancĂ© un regard compatissant.
JâĂ©tais encore sous lâemprise de la terreur lorsque jâai quittĂ© les toilettes en me massant le cou. Il mâa fallu plusieurs minutes avant que je retrouve mon calme et que jâoublie cette agression idiote.
Je nâai rien dit de lâincident Ă Alexandre qui a dĂ©jĂ suffisamment de problĂšmes avec son Papa et ses conditions de vie. Dâailleurs, nous avions sport et les garçons et les filles Ă©taient sĂ©parĂ©s en des groupes distincts.
AprĂšs les cours, jâai fait mes devoirs avec Moka qui mâobservait dâun regard accusateur depuis le lit. Ce chat est trĂšs curieux, car il semble mâapprĂ©cier seulement depuis que LĂ©onard lâa menacĂ© de le mettre Ă la porte. Câest Ă croire quâil a compris quâil valait mieux pour sa survie quâil devienne ami avec moi. Jâai pu le caresser et mĂȘme le porter sur mes genoux. Il sâest endormi en ronronnant pendant que je regardais la tĂ©lĂ©vision dans le salon et jâĂ©tais trop heureuse quâil me fasse enfin confiance.
Jâai reçu un Snap de Clark :
â Câest quoi cette histoire de sweater ? mâa-t-il demandĂ©.
â Jâen ai prĂȘtĂ© un Ă un copain qui a Ă©tĂ© aspergĂ© de ketchup. Câest rien.
â Câest vrai que Maman a un nouveau fiancĂ© ?
â Oui et câest pas un cadeau.
Clark ne mâa plus rĂ©pondu aprĂšs cette remarque. Mais je nâai pas Ă mâinquiĂ©ter. En tant que jumeaux, nous bĂ©nĂ©ficions dâune complicitĂ© que les autres ne comprennent pas. Bien souvent nous tombons dâaccord sans mĂȘme nous ĂȘtre concertĂ©s. Je nâaime pas ĂȘtre sĂ©parĂ©e de lui, mais le divorce Ă©tait un cas de force majeure. Papa nâest plus Papa et câest encore maintenant quâil a le plus besoin dâĂȘtre soutenu par ceux qui lâaiment. Les gens sont mĂ©chants avec lui. Ils le jugent, lâinsultent, lui font subir toutes sortes dâhumiliations, par pure cruautĂ©. Maman a raison, Papa nâest plus. Je dois arrĂȘter de lâappeler ainsi. Il est temps que je me fasse une raison. Je nâai plus de Papa.
Ce matin, en me regardant dans le miroir de la salle de bains, jâai constatĂ© que lâattaque de Sarah dans les toilettes du collĂšge mâavait laissĂ© un bleu agrĂ©mentĂ© dâune petite cicatrice en haut de mon front. Le plus ennuyeux Ă©tant encore de donner des explications Ă Maman, jâespĂ©rais bien Ă©chapper Ă lâinspection de la mĂšre supĂ©rieure. Mais je lâai croisĂ©e juste pile au moment de partir pour le collĂšge :
â Mais quâest-ce qui tâes arrivĂ©e ? mâa-t-elle demandĂ© avec son ton dictatorial.
Comme je venais de constater le dĂ©sastre, je nâavais pas encore inventĂ© un bobard suffisamment convaincant :
â Je me suis cognĂ©e⊠Cette nuit⊠En dormant, ai-je tentĂ©.
â Tu me prends pour une gourde ? Tu en as vu beaucoup des gens qui se font de tels bleus en dormant. Dis plutĂŽt que tu tâes battue ? Câest encore avec ce garçon ?
â Mais non, jeâŠ
Maman a soupiré :
â Quoi que jâai pu dire ou faire, hier soir, tu restes punie. Tu es interdite de sortie jusquâĂ nouvel ordre !
â Oui, câest ça ! ai-je fait en ramassant mon cartable et mon manteau avant de me diriger vers le couloir. Toi aussi, bonne journĂ©e ! ai-je terminĂ© avant de claquer super bruyamment la porte dâentrĂ©e.
En chemin vers le collĂšge, jâai reçu un SMS de Wendy : « Jâai aussi mal au ventre que si une armĂ©e de grenouilles y faisaient un feu dâartifice. PrĂ©viens les profs que je nâirai pas en cours aujourdâhui. Dâailleurs je ne sais pas si je pourrai venir avec vous Ă votre excursion pour trouver la Gruve, demain soir. »
Comme si cela ne suffisait pas, Alexandre bavardait avec Corentin devant les grilles du lycĂ©e. Ils se racontaient des histoires autour de films dâanimation que je nâavais jamais vus et jâavais lâimpression de tenir la chandelle Ă leurs cĂŽtĂ©s. Ils se sont installĂ©s ensemble pendant le cours dâanglais et je me suis retrouvĂ©e toute seule Ă ma table habituelle. Au fil de la journĂ©e, il mâa semblĂ© quâAlexandre et Corentin se dĂ©couvraient toutes sortes de points communs, dont un certain humour et un intĂ©rĂȘt marquĂ© pour les lĂ©gendes de Mortevor.
Ă la rĂ©crĂ© de dix heures, Alexandre mâa tout de mĂȘme rejointe, accompagnĂ© de son nouvel ami.
â Quâest-ce qui tâes arrivĂ©e ? mâa-t-il soudain demandĂ© en passant dĂ©licatement son pouce sur la cicatrice de mon front. Ăa te fait mal ?
Ce simple geste a suffi Ă balayer toute ma mauvaise humeur.
â Câest⊠Câest Sarah qui mâa agressĂ©, hier midi, dans les toilettes, ai-je lĂąchĂ©. Elle ne supporte pas que nous nous entendions. Wendy a raison. Câest une jalouse maladive. Elle a manquĂ© de mâĂ©trangler et mâa dit quâelle ne comptait pas en rester lĂ .
Les grands yeux verts dâAlexandre ont fouillĂ© les miens, Ă la recherche de ce que je ressentais au plus profond de moi et jâai eu beaucoup de mal Ă soutenir son regard. Il semblait si protecteur, si prĂ©venant, si gentil, si comme jâaime. Mais Corentin a tout gĂąchĂ© en Ă©clatant de rire :
â Ăa va aller, les tourtereaux ? a-t-il demandĂ©. Vous voulez que je vous laisse ?
â Quâest-ce que tu vas imaginer ? sâest immĂ©diatement dĂ©fendu Alexandre en plongeant les mains au fond des poches de son jeans, avant de rire Ă son tour. Je mâinquiĂšte pour elle, câest tout !
Ăvidemment cette remarque mâa beaucoup blessĂ©e, mais je nâen ai rien laissĂ© paraĂźtre. Alexandre ne mâa pas posĂ© davantage de questions Ă propos de cette agression de la part de Sarah. Les deux garçons ont ensuite orientĂ© leur conversation autour des cicatrisants, puis des progrĂšs de la mĂ©decine en gĂ©nĂ©ral et enfin de la vie Ă©ternelle, comme si je nâĂ©tais pas lĂ . Il nây a quâĂ la fin de la rĂ©crĂ©ation quâAlexandre sâest tournĂ© vers moi :
â Je peux venir Ă la cantine avec toi ? mâa-t-il questionnĂ©, en prenant son petit air malheureux.
Je ne pouvais pas rĂ©pondre nĂ©gativement, mĂȘme si jâavais un peu le sentiment dâĂȘtre le pigeon de service.
â Oui, Ă©videmment. Il faudra juste que je vĂ©rifie combien il me reste dâunitĂ©s sur ma carte.
Nous sommes retournĂ©s en cours comme si de rien nâĂ©tait. Fort heureusement, les deux heures dâhistoire-gĂ©o Ă©taient passionnantes et, seule dans mon coin, je nâai pas vu le temps passer.
Ă midi, je me suis demandĂ©e si Corentin ne faisait pas exprĂšs de monopoliser lâattention dâAlexandre tellement je me sentais invisible. Je bouillais sur ma chaise et jâavais beaucoup de mal Ă faire semblant dâĂȘtre aussi souriante que la veille, mĂȘme si je me doutais que Sarah ne devait pas ĂȘtre loin et jubilait du spectacle misĂ©rable que ma mine frustrĂ©e lui offrait. Câest Ă ce moment quâAmbre sâest joint Ă notre table. Je ne le connaissais que de rĂ©putation et je pensais quâil nâavait jamais prĂȘtĂ© la moindre attention Ă moi. Ambre est le fils dâun chirurgien trĂšs rĂ©putĂ© Ă Mortevor. Câest un peu le garçon modĂšle du collĂšge, toujours tirĂ© Ă quatre Ă©pingles, avec des vĂȘtements de marques flambant neufs. Il est brillant dans ses Ă©tudes puisquâil a dĂ©jĂ sautĂ© deux classes pour se retrouver directement en troisiĂšme. Ambre est un grand brun au teint mat et aux yeux noirs, plutĂŽt filiforme. Il est beau, dĂ©licat, sensible, dans un style complĂštement diffĂ©rent dâAlexandre.
â Jâaimais bien Perrine, a-t-il commencĂ© en me regardant droit dans les yeux. Comme je sais que câĂ©tait ta voisine et quâelle mâavait parlĂ© de toi, je voulais que tu saches que je suis dĂ©solĂ© pour ce qui lui est arrivĂ©.
JâĂ©tais surprise quâil mâaborde avec ce sujet si triste et si morbide, et en mĂȘme temps ravie quâil se confie Ă moi, surtout Ă un moment oĂč jâavais le sentiment de nâavoir aucune importance aux yeux de ceux de mon entourage :
â Je te remercie, ai-je rĂ©pondu. Cela mâa beaucoup affectĂ©e, câest sĂ»r, mais en rĂ©alitĂ© nous nâĂ©tions pas trĂšs proches. On ne se faisait pas beaucoup de confidences. Ce sont surtout nos mĂšres qui Ă©changeaient des choses Ă notre sujetâŠ
â Cet accident a choquĂ© beaucoup de monde, a-t-il poursuivi tout en poussant sur le cĂŽtĂ© de son assiette ses pommes de terre rĂŽties. Il faut dire quâelle Ă©tait trĂšs jeune et menait une vie plutĂŽt dissolueâŠ
â Ah ? Bon ? Dissolue ? Comment ça ? Que veux-tu dire ?
Alexandre et Corentin, qui Ă©coutaient dâabord par politesse, ont commencĂ© Ă ĂȘtre beaucoup plus intĂ©ressĂ©s par cette conversation.
â Vous nâavez pas entendu parler de ces rumeurs selon lesquelles Perrine attendait un enfant ? a poursuivi Ambre sans sourcier.
â Nâimporte quoi ! sâest aussitĂŽt indignĂ© Corentin. Ce ne sont que de stupides ragots, a corrigĂ© Corentin. Les gens colportent nâimporte quoi. Perrine nâest plus lĂ pour se dĂ©fendre, alors chacun y va de son petit scĂ©nario dĂ©goĂ»tant. Elle nâavait que quatorze ans !
Ambre a saisi la carafe dâeau, avec lâair sĂ»r de lui et a pris son temps pour se servir, conscient que chacun attendait impatiemment des dĂ©tails sur cette dĂ©claration brĂ»lante :
â Mon pĂšre travaille dans la clinique oĂč le corps de Perrine a Ă©tĂ© autopsiĂ©, a-t-il repris. Il paraĂźt quâelle nâĂ©tait pas belle Ă voir, la peau toute bleue, les membres gonflĂ©s Ă outrance⊠à cause de lâeauâŠ
â Et alors, elle Ă©tait enceinte ou pas ? sâest agacĂ© Alexandre.
â Oui, tu sais quelque chose ou pas ? a enchaĂźnĂ© Corentin.
Ambre a dĂ©voilĂ© un petit sourire malin avant dâenlever calmement le couvercle de son yaourt.
â Je sais des trucs, mais je nâai pas le droit dâen parler Ă cause du secret professionnelâŠ
â Tu parles dâune info, ai-je soupirĂ©. Tu cherches juste Ă te faire mousser, mais en rĂ©alitĂ©, tu ne sais rien de plus que ce qui est Ă©crit dans le journal.
Son air suffisant sâest voilĂ© et il a semblĂ© contrariĂ© par ma remarque :
â Jâen sais certainement plus que vous trois rĂ©unis ! a-t-il commencĂ© Ă sâĂ©nerver. Je veux bien vous confier un truc, mais il faut absolument me jurer de ne le rĂ©pĂ©ter Ă personne, OK ? Et surtout pas Ă des adultes ! OK ?
Nous avons tous immédiatement acquiescé.
â Bon, voilĂ , a-t-il repris plus sĂ©rieusement en sâexprimant Ă voix basse pour que les autres Ă©lĂšves ne puissent pas lâentendre. Dans ce genre dâaffaire, la police sâarrange pour garder secret un ou plusieurs Ă©lĂ©ments de lâenquĂȘte. Ainsi, si jamais un prĂ©sumĂ© coupable est interrogĂ© dans le futur, les enquĂȘteurs pourront facilement lui tendre un piĂšge et le conduire aux aveux. Dans le cas prĂ©sent, Perrine portait une bague et deux boucles dâoreilles⊠Des anneaux en argent. Ces bijoux Ă©taient absents lorsque les pompiers ont repĂȘchĂ© son cadavre. Quelquâun les a donc volĂ©s !
â Waow ! Impressionnant, a commentĂ© doucement Corentin. Je ne pensais pas que la police prĂ©parait de tels piĂšges dĂšs le dĂ©but de lâenquĂȘteâŠ
â Ce sont des professionnels, a poursuivi Alexandre, si les investigateurs le faisaient six mois aprĂšs, ça nâaurait plus aucun sens.
â Il y a autre chose, a ajoutĂ© Ambre. Perrine Ă©tait trĂšs proche de ChloĂ© avec qui elle passait le plus clair de son temps. Perrine sâĂ©tait confiĂ©e Ă elle et lui avait laissĂ© entendre quâelle se sentait en dangerâŠ
â ChloĂ© ? Celle qui vivait dans le mĂȘme pĂątĂ© de maisons que moi ? ai-je demandĂ©.
â Oui, dans lâimmeuble mitoyen du parking, Ă vingt mĂštres de chez toi. ChloĂ© pratiquait lâĂ©quitation tous les mercredis avec Perrine, mais elle Ă©tudiait dans un collĂšge privĂ©. Jâai parlĂ© avec elle, mardi en fin dâaprĂšs-midi. Elle mâa rĂ©vĂ©lĂ© quâelle connaissait des Ă©lĂ©ments qui prouveraient que Perrine a bien Ă©tĂ© assassinĂ©e, mais quâelle avait peur dâaller tĂ©moigner Ă la police.
â Elle tâa dit quoi dâautre ? a insistĂ© Corentin.
â Elle semblait vraiment tĂ©tanisĂ©e, a continuĂ© Ambre. ChloĂ© ne dort plus depuis le dĂ©cĂšs de Perrine, car elle a peur quâune autre fille connaisse le mĂȘme sort. Elle mâa mĂȘme demandĂ© si je pouvais rĂ©cupĂ©rer des somnifĂšres dans le cabinet de mon pĂšre.
â Ăa a un rapport avec la Gruve ? a surenchĂ©ri Alexandre. Câest ça qui lâeffraie ?
â Je ne sais pas, a prĂ©cisĂ© Ambre. Jâai surtout essayĂ© de la convaincre dâaller faire une dĂ©position Ă la police. Elle paraissait vraiment terrorisĂ©e Ă cette idĂ©e. Jâai voulu la rassurer en lui expliquant que les flics ne sont pas comme ceux des sĂ©ries tĂ©lĂ©s et quâils pourraient conserver son anonymat coĂ»te que coĂ»te.
Ă la fin du repas, jâai prĂ©textĂ© vouloir rĂ©viser la physique pour quitter le groupe et voir quelle serait la rĂ©action dâAlexandre. Le test a fonctionnĂ© Ă merveille, si jâose dire, car le beau blond nâa mĂȘme pas semblĂ© remarquer mon absence.
FrustrĂ©e, jâai envoyĂ© un SMS Ă Wendy sur qui je me suis hypocritement rabattue : « Tu me manques, le collĂšge est triste quand tu nâes pas lĂ . » Mais je nâai obtenu aucune rĂ©ponse, Ă croire que jâĂ©tais soudain devenue totalement inexistante pour tous mes amis. Ce constat mâa laissĂ© un goĂ»t amer et en remontant en classe, jâai dĂ©cidĂ© de me reprendre en main, de perdre moins de temps avec des amis qui me relayaient au second plan dĂšs quâils en avaient lâoccasion. Il fallait que je me concentre davantage sur mes Ă©tudes. Jâavais tendance Ă faire passer les histoires de Perrine, dâAlexandre ou de Wendy, avant mes notes et mes devoirs. Cette situation ne pouvait plus durer. Je devais cesser de me disperser et me remettre Ă travailler sĂ©rieusement.
En me concentrant toute lâaprĂšs-midi, je suis presque parvenue Ă oublier Alexandre dont la beautĂ© me charmait pourtant toujours beaucoup. Vers dix-sept heures trente, il est venu me dire quâil ne pouvait pas me raccompagner, car il devait se rendre dans une laverie pour la corvĂ©e de linge familial. Jâai fait mine de nâen avoir rien Ă faire, mĂȘme si en rĂ©alitĂ© jâavais la gorge nouĂ©e Ă lâidĂ©e de ne pas pouvoir bavarder avec lui.
En rentrant Ă la maison, jâai croisĂ© la Maman de Perrine.
â Bonsoir Ămilie, mâa-t-elle dit avec lâair de quelquâun qui a vieilli de dix ans en lâespace de quelques semaines. Je voulais te remercier dâĂȘtre venue Ă lâenterrement⊠Tu sais⊠Câest trĂšs dur pour des parents de perdre un enfant si jeune, alors⊠Alors profite bien des tiens, car on ne sait jamais ce qui peut arriver⊠Tu vois, jâai encore du mal Ă me dire que tout cela est rĂ©el et mĂȘme⊠Et parfois jâai lâimpression quâelle va rentrer comme toi de lâĂ©cole et⊠EtâŠ
Elle a Ă©clatĂ© et sanglots devant moi et je ne savais vraiment pas quoi faire. AlertĂ© par ses gĂ©missements, Monsieur Jourdan est venu la chercher dans le couloir de lâimmeuble :
â Quâest-ce que tu racontes Ă cette gamine ? lui a-t-il demandĂ© dâun ton aussi dĂ©sespĂ©rĂ©. DĂ©pĂȘche-toi de rentrer. Perrine est morte, tu mâentends ? Morte ! Elle ne reviendra plus jamais de lâĂ©cole !
JâĂ©tais si dĂ©solĂ©e pour eux que je nâai pu retenir mes larmes. Mais je suis rendue dans ma chambre oĂč jâai fait mes devoirs tout en Ă©coutant une web radio qui passait de la musique de mĂ©ditation.
Jâai fini par allumer ma tablette pour complĂ©ter ce journal. Ensuite, Wendy mâa appelĂ© et, malgrĂ© mes rĂ©solutions de mettre un peu de distance entre elle et moi, je lui ai racontĂ© les Ă©vĂ©nements de la journĂ©e :
â Je connais cette ChloĂ©, mâa dĂ©clarĂ© Wendy. Nous Ă©tions en classe ensemble au CM1. DĂ©jĂ toute petite elle nâen nâavait que pour les chevaux. CâĂ©tait un vĂ©ritable garçon manquĂ©. Mais elle est devenue trĂšs jolie. Elle sort avec Tristan, un garçon qui a dix-neuf ans et ils se cachent sans arrĂȘt, car les parents de ChloĂ© sont trĂšs stricts et elle a peur quâils portent plainte pour dĂ©tournement de mineure. Dâailleurs, si tu veux mon avis, son mec est un vĂ©ritable canon. Attends, je cherche son compte FacebookâŠ
AprĂšs quelques manipulations sur sa tablette, Wendy mâa envoyĂ© la photo dâun grand et beau garçon Ă lâallure soignĂ©e. Il posait devant lâobjectif, les mains dans les poches, dans un petit blouson noir, un pantalon rouge, des baskets et les chevilles apparentes de circonstance.
â Câest vrai quâil est pas mal, ai-je commentĂ©.
Maman est rentrĂ©e et jâai aussitĂŽt coupĂ© Messenger pour passer un peu de temps avec elle. Je devais reconquĂ©rir sa confiance et lui prouver quâĂmilie Ă©tait toujours sa gentille petite fille. Je lâai aidĂ©e Ă prĂ©parer la cuisine et nous avons regardĂ© ensemble Austin Powers pour la milliĂšme fois. Mais Maman est bon public et elle rit de bon cĆur Ă des gags dont elle connaĂźt toutes les ficelles. Ă ses cĂŽtĂ©s pendant toute la soirĂ©e, je lui ai laissĂ© croire que jâĂ©tais aussi docile quâelle avait envie de se lâimaginer. Câest dingue comme je suis capable de mâadapter, parfois.
JâĂ©tais tellement contente Ă lâidĂ©e de ne pas avoir ma mĂšre sur le dos en soirĂ©e, que jâai passĂ© lâaspirateur dans presque tout lâappartement et mĂȘme Ă©poussetĂ© plusieurs meubles du salon. Maman Ă©tait aux anges. Mais ce sourire bĂ©at nâavait rien Ă voir avec mes prouesses domestiques quâelle nâa sans doute pas remarquĂ©. Elle affichait dĂ©jĂ cet air benĂȘt Ă son rĂ©veil. Le fait de passer la soirĂ©e avec LĂ©onard la lovait dans un nuage de coton oĂč plus rien ne pouvait lâatteindre. AprĂšs sâĂȘtre pomponnĂ©e et rendue chez le coiffeur, sa joie de vivre a laissĂ© place Ă la nervositĂ© et lâinquiĂ©tude. Elle craignait de ne pas ĂȘtre Ă la hauteur face Ă son nouveau Dom Juan qui ne mâinspirait toujours pas la moindre confiance. Je nâaimais pas du tout la voir sous lâemprise de cet homme qui me paraissait cacher son jeu. Je devais pourtant avouer quâau final, lorsque jâai photographiĂ© Maman devant le grand miroir de la salle de bains, elle Ă©tait radieuse :
â Je risque de rentrer tard, mâa-t-elle prĂ©venue avec une moue coupable. Alors tu nâouvres Ă personne et tu mâenvoies un sms avant de te coucher. Compris ? Nâoublie pas les croquettes du chat. Il reste du bĆuf bourguignon, tu nâauras quâĂ te faire des frites au four pour lâaccompagner, si tu veux.
Maman mâa presque inspirĂ© de la pitiĂ© Ă ĂȘtre si gentille avec moi, alors quâau fond je ne souhaitais que la voir disparaĂźtre pour me consacrer Ă mes activitĂ©s secrĂštes. Je lâai regardĂ©e sâĂ©loigner depuis la fenĂȘtre de la chambre de Clark, Moka sous le bras, en lui faisant un signe de la main, mâassurant du mĂȘme coup quâelle ne rebroussait pas chemin. Une fois disparue dans les ruelles de Mortevor, je me suis prĂ©cipitĂ©e dans ma chambre pour enfiler un manteau, rĂ©cupĂ©rer mon tĂ©lĂ©phone rechargĂ© Ă bloc et me prĂ©cipiter dans la rue.
Le brouillard descendait lentement sur la ville, apportant avec lui une humiditĂ© pĂ©nĂ©trante contre laquelle mon petit manteau noir ne me protĂ©geait pas suffisamment. Je nâavais plus le temps de me changer, tant pis. Jâai couru jusquâĂ la station de tram pour me rendre dans le vieux quartier proche du Marais des Verraq. Nous nous Ă©tions donnĂ© rendez-vous Ă dix-neuf heures trente au premier Ă©tage du CafĂ© du Cirque. Tous les jeunes sây retrouvent, car il nâest pas loin du centre historique, la salle du premier Ă©tage offre une vue imprenable sur les plans dâeau et elle nâest pas surveillĂ©e par des adultes.
Je me suis installĂ©e face Ă Alexandre avec mon coca. Lorsque jâai vu quâil portait Ă nouveau le sweater de Clark, nos regards se sont croisĂ©s et il a semblĂ© trĂšs reconnaissant, ce qui mâa touchĂ© droit au cĆur.
â Tu as couru ? mâa-t-il demandĂ© gentiment, tu es toute rouge.
â Ma mĂšre est partie plus tard que prĂ©vu et je suis gelĂ©e, ai-je fait en posant mes bras sur la table.
Alexandre a spontanĂ©ment saisi mes deux mains pour les frictionner activement. Ce geste Ă©tait si naturel que personne nây a prĂȘtĂ© attention, Ă part moi qui avais grand peine Ă cacher ma satisfaction. Cette dĂ©licatesse balayait soudain toutes mes angoisses de la veille. Je nâĂ©tais pas encore totalement folle. Il se passait bien quelque chose de particulier entre Alexandre et moi.
â Je ne peux pas rester longtemps avec vous, a commencĂ© Ă se plaindre Wendy en tenant son chocolat chaud avec ses mitaines, sa doudoune sur le dos. Mon pĂšre a dĂ©cidĂ© de mâemmener au cinĂ©ma Ă la sĂ©ance de vingt-deux heures. Je ne traĂźnerai pas, sinon il va encore me dire que je suis distante avec lui.
â Mes vieux reçoivent mon oncle et ma tante, a enchaĂźnĂ© Corentin qui portait la sangle de la Gopro de son pĂšre enroulĂ©e autour de son crĂąne en lui donnant un air de mineur Ă charbon. Avant, jâĂ©tais obligĂ© de me taper tous les repas de famille, mais un jour jâai mis la honte Ă mes parents en racontant des trucs dĂ©biles Ă table et depuis ils prĂ©fĂšrent me donner des thunes pour que je vide les lieux.
â Mon⊠Mon pĂšre, il garde mon petit frĂšre, a ajoutĂ© Alexandre, un peu gĂȘnĂ© de nâavoir rien dâautre Ă raconter, avant de lĂącher mes mains pour saisir son verre dâeau sans plus sâintĂ©resser Ă moi.
Corentin a fait glisser son portable de sa poche pour nous montrer des dessins de la Gruve et nous aider Ă la reconnaĂźtre dans le brouillard.
â Monstrueux ! a commentĂ© Wendy en faisant la moue. Si je vois ça, je dĂ©tale comme une fusĂ©e ! On nâa pas idĂ©e dâĂȘtre si horrible !
â Mais, non ! Justement, il faut la filmer, la prendre en photo, sinon ça ne sert absolument Ă rien de venir ici ! sâest Ă©nervĂ© Corentin tout en scrollant les images sur lâĂ©cran avec son doigt plein de la graisse de ses frites.
Comme la nuit Ă©tait dĂ©jĂ tombĂ©e, nous sommes rendus au premier sentier menant autour du Marais des Verraq. Il faisait un froid polaire pour la saison et le brouillard sâest Ă©paissi Ă mesure que nous nous approchions des plans dâeau, lĂ oĂč les Ă©clairages publics disparaissaient.
â On ne voit carrĂ©ment rien du tout ! a remarquĂ© Wendy. Ce quâon risque plutĂŽt ici, câest de tomber dans lâeau et par ce temps, je ne le souhaite Ă personne !
â Je suis dĂ©jĂ congelĂ©e, ai-je ajoutĂ© en frissonnant, je ne sens mĂȘme plus mes phalanges.
â Il faut rester groupĂ©s et surtout regarder nos pas, nous a conseillĂ© Corentin en allumant une lampe torche pour Ă©clairer le sentier. DĂšs lâinstant oĂč nous rencontrerons de la vĂ©gĂ©tation, nous reviendrons vers la terre battue. Câest trop dangereux sinon, vous avez raison.
â On devrait tous se donner la main, a proposĂ© Alexandre qui Ă©tait postĂ© derriĂšre moi.
JâĂ©tais ravie de cette suggestion et je mâimaginais dĂ©jĂ marcher Ă ses cĂŽtĂ©s comme un vĂ©ritable couple, quand Wendy a dĂ©truit ce petit rĂȘve.
â Hors de question que je donne la main Ă Corentin, a-t-elle aussitĂŽt protestĂ©, il mange avec ses doigts et il ne se lave mĂȘme pas les mains. Je ne suis pas une poubelle !
Elle mâa aussitĂŽt rejointe pour saisir mon poignet. Du coup, seul Alexandre pouvait servir de maillon entre elle et Corentin. JâĂ©tais dĂ©goĂ»tĂ©e.
Nous avons avancĂ© ainsi pendant une vingtaine de minutes, tandis que Wendy se plaignait, trĂ©buchait, riait et se faisait rappeler Ă lâordre par Corentin pour qui cette expĂ©dition Ă©tait extrĂȘmement sĂ©rieuse.
â Comment voulez-vous que lâon dĂ©couvre quoi que ce soit si vous bavardez sans arrĂȘt comme des pipelettes ? sâest-il Ă©criĂ© avant que chacun se taise. Les bruits de la ville ont fini par disparaĂźtre laissant place Ă un silence de mort vraiment flippant. Nous entendions plus que nos souffles et nos semelles sâenfoncer dans la terre humide et spongieuse du sentier. Je pensais que nous allions revenir bredouilles, quand un cri terrifiant sâest fait entendre dans lâobscuritĂ©, sur notre droite, au milieu du marais.
â Quâest-ce que câest ? a murmurĂ© Wendy en se serrant contre moi, grelottant.
â On aurait dit un animal, a fait Alexandre en sâapprochant de nous.
â Filmez ou prenez des photos, plutĂŽt que de jacasser ! sâest Ă nouveau Ă©nervĂ© Corentin en allumant sa camĂ©ra :
â Il est tard. Je dois rentrer, mon pĂšre va mâengueuler, a poursuivi Wendy en me lĂąchant pour allumer nerveusement son tĂ©lĂ©phone portable.
Mais un nouveau hurlement beaucoup plus fort et plus prÚs nous a terrorisés.
Corentin a Ă©clairĂ© les roseaux au moment oĂč des bruits dâeau sâapprochaient trĂšs rapidement de nous. Le brouillard a soudain semblĂ© sâĂ©paissir de façon presque instantanĂ©e et en quelques secondes nous avons perdu toute visibilitĂ©.
â Quâest ce qui se passe ? a demandĂ© Corentin en tournant sa torche vers une barque qui tanguait au bord du bassin. Mais sa lampe avait davantage pour effet de se rĂ©flĂ©chir dans lâĂ©pais brouillard plutĂŽt que de dissiper lâopacitĂ© alentour. Et lorsque quelque chose a remuĂ© dans les fourrĂ©s, nous nâavons rien pu distinguer Ă part une lueur blanche. Tout sâest ensuite passĂ© trĂšs vite.
â Il y a quelquâun ? a demandĂ© Wendy, dâune voix hĂ©sitante, au moment oĂč nous commencions tous Ă gravement flipper. Câest une bĂȘte ?
â Il nây a personne. Quelquâun a dĂ» amarrer sa barque ici et elle a bougĂ© avec les remous de lâeau, a commentĂ© Alexandre. Ce nâest rien du tout.
Le silence est revenu, encore plus angoissant que cette barque et cette chose qui venait de se mouvoir dans le buisson. Y avait-il une cinquiĂšme personne autour de nous ? Est-ce que la Gruve sâĂ©tait si facilement laissĂ©e appĂąter ? Allait-elle faire une victime parmi nous ?
Une main a saisi la torche de Corentin et sa lumiĂšre sâest mise Ă vaciller au rythme dâune lutte inĂ©gale. La lampe sâest Ă©levĂ©e dans lâair comme une masse et on a un entendu un coup sec et trĂšs brutal avant que Corentin sâeffondre au sol, la torche finissant par sâĂ©teindre dans une flaque de boue...
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Les EnquĂȘtes d'Ămilie Frinch: Ados et Ă cran
Ămilie Frinch est une adolescente rebelle, curieuse, qui sait rĂ©pondre coup sur coup aux harcĂšlements de ses camarades. Perrine, sa voisine de quatorze ans, est retrouvĂ©e noyĂ©e dans les marais. La police conclut Ă un accident. Mais pour Ămilie, il sâagit probablement dâautre chose, car tous les jeunes de la rĂ©gion savent quâon ne sâaventure pas la nuit autour de ce marĂ©cage. LâarrivĂ©e dâAlexandre dans sa classe va lâaider Ă dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ©. Cette amitiĂ© authentique et solidaire, les conduira-t-elle Ă une premiĂšre romance ?
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Perrine, la jeune voisine dâEmilie Frinch est mystĂ©rieusement retrouvĂ©e noyĂ©e dans les marais. Ămilie ne croit pas Ă cet accident. Les suspects sont nombreux. Emilie mĂšne l'enquĂȘte http://www.jimmysabater.com/telechargez-emilie-frinch-en-epub/ #JeudiPolar #epub #gratuit #livres #roman #Lire #bibliotheque #kobo #Kindle
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Ados et Ă cran (Les enquĂȘtes dâEmilie Frinch)
Jeudi 8 septembre
Tout Ă lâheure, Maman est rentrĂ©e de son travail pour se prĂ©cipiter dans ma chambre tel un ouragan. JâĂ©tais allongĂ©e sur mon lit, les pieds nus collĂ©s contre le mur, dans la parfaite posture de la fille qui ne fait rien de sa vie. Jâavais oubliĂ© de faire rĂ©chauffer le dĂźner et elle hurlait comme si jâĂ©tais sourde. Ă sa plus grande exaspĂ©ration, je nâai mĂȘme pas tentĂ© de me dĂ©fendre. Je me suis levĂ©e sans un mot pour me traĂźner jusquâĂ mon bureau avant dâouvrir un livre de classe tout en soupirant.
La vĂ©ritĂ©, câest quâils ont retrouvĂ© le corps dâune fille de quatorze ans, en bordure du Marais des Verraq, hier matin.  Je suis encore sous le coup. Cette ado Ă©tait la fille de mes voisins qui la recherchaient depuis plus dâune semaine.
Je les avais aidĂ©s en postant des annonces assorties de photos un peu partout sur internet en espĂ©rant quâon la reconnaĂźtrait. Au dĂ©but, tout le monde a pensĂ© Ă une fugue suite Ă un conflit entre son pĂšre et son petit copain. Mais non. Perrine Jourdan est morte sans quâon ne sache pourquoi ni comment. Au collĂšge, les Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© choquĂ©s dâapprendre cette nouvelle. Personne ne sait ce quâelle faisait lĂ -bas. On peut comprendre quâune touriste ou une passionnĂ©e de nature sâaventure dans ce marais par ignorance, mais pas quelquâun du coin. Nous savons tous que lâĂ©paisse vĂ©gĂ©tation dissimule de profondes crevasses qui peuvent nous capturer avant de nous aspirer dans ces eaux sombres, profondes et dangereuses. MĂȘme les plantes alentour ne sont dâaucun recours, plus on se dĂ©bat, plus le marais nous dĂ©vore. Câest la rĂšgle. Seule une aide extĂ©rieure venue de la terre ferme peut nous sortir de lĂ . Si personne nâintervient, câest la fin.
Je nâarrĂȘte pas de penser Ă Perrine, Ă ce quâelle a pu ressentir au moment de mourir. Est-ce quâelle Ă©tait seule ? Est-ce quâelle a souffert ? Sâagit-il dâun accident ou dâun meurtre ?
Ce matin, avant de quitter le couloir de lâimmeuble pour me rendre au collĂšge, jâai entendu des voix masculines provenant de chez la voisine. Comme dit Maman, « les murs sont en papier crĂ©pon. Quand tu parles dans les communs, tout le monde sait ce que tu racontes Ă tes copines ». Elle a raison. Mais dans la conversation dâĂ cĂŽtĂ©, le sujet Ă©tait autrement plus grave et je suis trop curieuse pour ne pas avoir tendu lâoreille :
â Pourrions-nous voir le corps ? a demandĂ© Madame Jourdan. Nous voudrions juste lui dire adieuâŠ
â Ne vous infligez pas cette torture, Madame, lui a rĂ©pondu une voix virile. Il vaut mieux que vous gardiez de Perrine une jolie image. Lâidentification ADN est catĂ©gorique. Sans marque de coup ou de rĂ©sistance, il ne fait aucun doute quâil sâagit dâune noyade. Nous vous tiendrons au courant si nous avons des Ă©lĂ©ments nouveaux. Mais il vaut mieux vous faire une raison. Courage !
Accroupie dans lâentrĂ©e, je faisais mine de chercher des affaires dans mon cartable quand la porte de Madame Jourdan sâest ouverte brusquement et que deux hommes sont sortis.
Ă voir son air plein dâassurance, le plus petit devait ĂȘtre le chef.
Une longue mĂšche noire raide descendait sur son front et il la rabattait continuellement derriĂšre son oreille de façon nerveuse. Le plus grand, plutĂŽt mignon, avait le visage fermĂ©. Il mâa lancĂ© un regard perçant, comme sâil me jugeait, et jâai vu quâil avait compris que jâĂ©tais en train de les Ă©pier. Je me suis aussitĂŽt sentie rougir et jâai quittĂ© le couloir en deux temps trois mouvements, sans mĂȘme les saluer.
Pauvre Perrine. Câest encore plus triste de savoir que les policiers ne croient pas Ă une mauvaise rencontre. Cette fille nâĂ©tait pas vraiment une amie. On se parlait souvent parce quâelle habitait Ă cĂŽtĂ© et que nous avions presque le mĂȘme Ăąge, mais nous nâĂ©changions pas de rĂ©elles confidences. Cela nâĂ©tait pas nĂ©cessaire. Nos mĂšres passaient suffisamment de temps Ă comparer leurs ados respectives. Jâai surpris plus dâune conversation oĂč Maman cherchait la situation la plus cocasse Ă rapporter Ă sa consĆur, comme si elles Ă©taient des anthropologues et nous, des animaux de laboratoires. Câest le genre de situation que nous impose la dĂ©pendance aux adultes. Il faut ĂȘtre patiente jusquâau jour bĂ©ni oĂč je serai majeure et enfin libre, câest tout.
Au collĂšge, MĂ©lodie mâa racontĂ© que Perrine sortait avec Alban Zbornak, un troisiĂšme trĂšs grand. Selon elle, un mercredi aprĂšs-midi, le pĂšre de Perrine les aurait surpris en train de sâembrasser dans sa chambre et il aurait virĂ© Alban sur-le-champ, un coup de pied au derriĂšre en prime. Depuis cet incident, les deux ados ne se voyaient quasiment plus. Ăvidemment, mĂȘme si elle avait Ă©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e, Perrine ne se serait jamais suicidĂ©e et certainement pas au bord du Marais. Cela me semble la plus impensable de toutes les hypothĂšses. Je suis certaine quâelle nâĂ©tait pas seule Ă ce moment-lĂ . Je veux dire que je suis persuadĂ©e quâelle a Ă©tĂ© assassinĂ©e. Ce nâest pas possible autrement.
Vendredi 9 septembre
Jâai de nouveau passĂ© la soirĂ©e toute seule. Je sais bien quâĂ quinze ans je nâai plus besoin de nounou, mais tout de mĂȘme. Ce nâest pas marrant de dĂźner accompagnĂ©e dâun plateau-repas devant la tĂ©lĂ©, trois soirs par semaine. Il y a bien Moka, le chat que Maman a « sauvĂ© de la mort », mais il ne mâaime pas. Depuis son arrivĂ©e, il me lance de drĂŽles de regards. Il mâĂ©vite, se tient Ă distance, sâenfuit dĂšs que je mâapproche de son pĂ©rimĂštre dâespace vital. Peut-ĂȘtre que jâai une aura dont les chats se mĂ©fient. Câest vrai, il y a des personnes que les animaux adorent dĂšs le premier contact. Malheureusement, pas moi. Mais je prĂ©fĂšre plaire aux humains. Sans ĂȘtre la fille la plus populaire du collĂšge, jâai pas mal de copains. Il faut dire que je ne rĂ©pĂšte rien de ce que lâon me raconte, alors les gens me font plus facilement confiance.
Ma meilleure amie sâappelle Wendy. Nous sommes comme deux sĆurs. Elle est intelligente, intĂ©ressante, ouverte, charmante, sensible, originale. Lâennui câest que Wendy habite Reudor, de lâautre cĂŽtĂ© de la ville, et quâon ne peut se voir quâau collĂšge. Heureusement, il y a Messenger. Nous sommes comme deux folles Ă nous raconter nâimporte quoi pendant des heures. Parfois on allume nos camĂ©ras tout en faisant nos devoirs et nous Ă©changeons tous les ragots du collĂšge. Oui, de vraies folles. Mais on sâamuse bien. Maman dit que toutes nos conversations sont enregistrĂ©es sur des serveurs et quâun jour elles referont surface. Elle est complĂštement parano et croit que les grimaces que Wendy fait devant sa camĂ©ra peuvent intĂ©resser quelquâun Ă lâautre bout du monde.
Aujourdâhui en classe, un nouveau est arrivĂ©. Il sâappelle Alexandre et il est super-mignon. Ăvidemment toutes les filles lâont dans le collimateur. Il sâest installĂ© prĂšs dâune fenĂȘtre et un rayon de soleil lâa illuminĂ©, comme si câĂ©tait un ange. Il a des cheveux blonds tout Ă©bouriffĂ©s, un polo et un short de tennis, des baskets et des chaussettes, le tout parfaitement blanc. Sa peau est lĂ©gĂšrement dorĂ©e sous les petits poils clairs de ses jambes. Ă la rĂ©crĂ©, câest Antoine qui est allĂ© le trouver le premier, au grand dĂ©sespoir de Sarah et de sa bande qui partageaient les mĂȘmes intentions. Antoine a essayĂ© de capter son attention en lui montrant des vidĂ©os sur son portable, mais Alexandre nâa pas semblĂ© intĂ©ressĂ©. Il est reparti vers lâallĂ©e de peupliers, les mains dans les poches, avec lâair de trĂšs bien supporter sa solitude. IntriguĂ©e, je me suis renseignĂ©e auprĂšs des garçons Ă qui il nâa pas prononcĂ© un mot de toute la journĂ©e. Eux aussi ont trouvĂ© cela bizarre de la part dâun garçon de notre Ăąge. Câest fou comme on peut sâintĂ©resser Ă ceux qui cachent quelque chose, alors quâon ne trouve aucun intĂ©rĂȘt Ă celles et Ă ceux qui se livrent sans aucun filtre.
Maman est rentrĂ©e Ă vingt-trois heures dix-sept en faisant sa tĂȘte dâenterrement :
â Tu nâes pas encore couchĂ©e ? mâa-t-elle demandĂ©e dâun ton contrariĂ©.
â On est vendredi soir, Maman ! Tu tâes bien amusĂ©e ? lâai-je coupĂ© pour dĂ©tourner lâattention.
Jâai tout de suite senti quâelle allait me lancer un bobard sans chercher un instant Ă trouver quelque chose de crĂ©dible.
â Oh ! Tu sais, câĂ©tait un dĂźner dans un restaurant chinois avec mes anciennes collĂšgues du bureau⊠Rien de spĂ©cialâŠ
â Câest amusant, lui ai-je aussitĂŽt rĂ©pondu avec mon petit air espiĂšgle, tu mâas dĂ©jĂ racontĂ© la mĂȘme chose, avant-hier. Il faut te renouveler ma petite Maman chĂ©rie !
Elle mâa lancĂ© un regard furieux et a presque jetĂ© son sac Ă main sur la table de la cuisine en soupirant.
â Ăa suffit ! Je nâai pas de comptes Ă rendre Ă une gamine de quinze ans ! Alors maintenant va faire ta toilette et couche-toi. Je ne veux plus tâentendre ! Demain matin il va encore falloir une grue pour te tirer du lit !
â Je nâai Ă©tĂ© en retard quâune seule fois, depuis la rentrĂ©e, me suis-je rĂ©voltĂ©e. Et encore, câest le bus qui nâavançait pas Ă cause des inondations ! Je nâai pas Ă©cole, demainâŠ
â Tais-toi et fiche le camp ! a-t-elle fini par crier, sans autre argument, Ă bout de nerfs.
Pendant quâelle pestait dans la salle de bains, je me suis rendue dans ma chambre pour Ă©crire ce journal sur ma tablette. Maman nâa pas besoin de faire tant de mystĂšres. La vĂ©ritĂ©, je la connais. Un jour, lorsque jâĂ©tais petite, elle a posĂ© ses mains de chaque cĂŽtĂ© de mon menton en prenant un air solennel :
â Tu sais, ma chĂ©rie, un jour je referai ma vie. Ăa ne sera pas avec Papa, mais je tomberai amoureuse dâun homme et nous formerons une nouvelle famille. Et moi, je serai toujours ta Maman, quoi quâil arrive, parce que je tâaime !
Elle sâĂ©tait relevĂ©e avant de poursuivre, se parlant Ă elle-mĂȘme, comme si je ne lâentendais plus :
â Remarque, je dis ça, mais au train oĂč vont les choses, vous allez voir que tu seras mariĂ©e avant moiâŠ
Maman nâavait pas tout Ă fait tort. Les annĂ©es dĂ©filaient comme des gifles, jâatteignais mes quinze printemps et personne ne partageait sa vie, Ă part un chat rebelle et moi qui la rappelait Ă la rĂ©alitĂ© des choses. CĂŽtĂ© cĆur, câĂ©tait morne plaine.
La vĂ©ritĂ© câest quâĂ coups de Meetic et autres soirĂ©es dĂ©biles de speed dating, elle cherchait dĂ©sespĂ©rĂ©ment un homme pour rompre sa solitude de femme. Elle considĂ©rait que tous nos problĂšmes provenaient de lâabsence dâun mĂąle (autre que Moka) Ă la maison. Comment jâen Ă©tais si persuadĂ©e ? Simplement parce que jâai commencĂ© Ă enquĂȘter sur Maman, il y a dĂ©jĂ pas mal dâannĂ©es.
Jâai toujours Ă©tĂ© forte Ă ce petit jeu-lĂ .
Jâai Ă©tĂ© la premiĂšre Ă percer le secret de Papa. Je me souviendrai toujours de son regard mĂȘlant terreur et tristesse, lorsque je lâai dĂ©couvert. Ăvidemment, je nâai rien dit Ă personne. Si jâai le don de dĂ©couvrir ce que cachent les autres, je sais aussi rester Ă ma place. Câest la seule condition pour quâils continuent Ă me faire confiance. Et si Maman a tendance Ă me considĂ©rer comme un animal de laboratoire, elle oublie parfois que je lis en elle et en Papa comme dans un livre. Et leur histoire est tout ce quâil y a de plus original.
Samedi 10 septembre
Hier soir, pendant que je descendais la poubelle dans le local situĂ© Ă cĂŽtĂ© de lâescalier menant Ă la cave, Moka a profitĂ© de la porte ouverte pour sâĂ©vader. Câest Ă croire que lâappartement est pour lui un camp de concentration, alors que sa vie consiste simplement Ă manger, dormir et Ă©pier mes moindres faits et gestes comme sâil Ă©tait un espion Ă la charge de Maman. Mais pendant que je me dĂ©barrassais de mon sac dans un bac de recyclage, jâai entendu quelquâun faire tomber quelque chose sur la moquette des escaliers. Une voix inconnue masculine a dit : « Bordel ! » dâun ton excĂ©dĂ© avant de ramasser lâobjet et de dĂ©valer les marches Ă toute vitesse. Comme son timbre viril si inhabituel mâavait effrayĂ©e, je suis restĂ©e cachĂ©e dans lâencadrement de la porte. Mais je lâai bien reconnu. Ce grand homme plutĂŽt soignĂ© dâune trentaine dâannĂ©es Ă©tait lâun des deux policiers sortis de chez Perrine, la veille. Ce flic mâavait fusillĂ©e du regard quand il avait dĂ©couvert que je lâespionnais. Les cheveux blonds, lâallure sportive, vĂȘtu dâun jeans et dâun blouson en cuir noir, il avait lâair prĂ©occupĂ©. Comme il pleuvait Ă lâextĂ©rieur, jâai attendu quâil reparte pour remonter lâescalier et dĂ©couvrir oĂč sâarrĂȘtaient ses pas. Jâai caressĂ© la moquette pour dĂ©celer que les traces dâhumiditĂ© prenaient fin au second Ă©tage, devant la porte de Madame Abramovici. Quâest-ce que ce flic Ă©tait venu faire chez elle, Ă prĂšs de vingt et une heures ? Lâinterroger Ă propos de la disparition de Perrine ? Pourquoi sâĂ©tait-il enfui au pas de course, comme un voleur ?
Je redescendais Ă notre appartement, le chat dans les bras, quand jâai entendu de nouveaux bruits provenant du couloir. Je suis vite rentrĂ©e chez moi pour repousser la porte discrĂštement. Mais dans lâentrebĂąillement, jâai vu quelquâun Ă©quipĂ© de gants, dâun chiffon et dâune bouteille dâalcool mĂ©nager se diriger aux Ă©tages supĂ©rieurs. JâĂ©tais tellement surprise que jâai fait claquer la porte dâentrĂ©e. Soit je me faisais un film, soit il se passait quelque chose dâanormal au-dessus de chez nous.
Maman regardait la tĂ©lĂ©vision et je nâai pas osĂ© lui faire part de ce que je venais de voir. Moka sous le bras, je suis retournĂ©e dans ma chambre oĂč Wendy avait tentĂ© de me joindre Ă plusieurs reprises via ma tablette :
â Tu es vraiment cinglĂ©e, ma pauvre Ămilie, mâa-t-elle dĂ©clarĂ© aprĂšs ces confidences. Tu devrais arrĂȘter les romans Ă suspense, ils dĂ©teignent sur toi. Elle sâest regardĂ©e sur lâĂ©cran de son ordinateur en faisant une âduck faceâ. Tu me trouves comment, physiquement ? mâa-t-elle demandĂ©e comme si cela avait un quelconque intĂ©rĂȘt.
Wendy Ă©tait une petite brune plutĂŽt jolie, mais qui ne faisait pas dâefforts surhumains, comme dâautres filles de la classe, pour ressembler Ă une youtubeuse ou une star de la tĂ©lĂ©.
â Ăa va, lui ai-je rĂ©pondu. Franchement, il y a pire, mĂȘme quand tu fais ta moue de canard botoxĂ©. Tu veux une note de zĂ©ro Ă dix ? Alors deux ! ai-je dit avant dâĂ©clater de rire.
â Je te remercie pour les compliments. Au moins je suis certaine quâils sont sincĂšres, a-t-elle lancĂ© avant de me faire une vilaine grimace. Je mâappelle Wendy Zagadon et je suis laiiiide ! Bouh ! Personne ne veut de moiiiiiâŠ
Maman a fait irruption dans ma chambre au moment oĂč je riais Ă nouveau.
â Ăa te dirait du pop-corn avec de la dĂ©licieuse glace Ă la vanille aux noix de pĂ©can ? mâa-t-elle demandĂ©.
â Beurk ! lui ai-je rĂ©pondu. Pourquoi pas une choucroute, tant que tu y es ?
Maman a disparu presque aussi promptement, sans doute vexée que je ne partage pas avec elle sa crise de boulimie.
â Quâest-ce quâil y a ? mâa demandĂ© Wendy qui continuait Ă peaufiner ses poses de starlette devant sa webcam.
â Non, rien. Câest juste ma mĂšre. Elle essaie de combler son manque affectif en sâempiffrant de sucre. Câest classique. Jâai vu une Ă©mission lĂ -dessus. Tu vas Ă lâenterrement de Perrine, lundi ?
â Oh ! Non, ça ne va pas ? a-t-elle protestĂ©. Pourquoi pas dans une morgue, tant que tu y es ! Câest trop flippant !
â Je te comprends, ai-je rĂ©pondu. Maman pense que câest un million de fois plus atroce pour ses parents. Tu imagines si en plus il nây avait personne Ă la cĂ©rĂ©monie ? Moi jâirai, rien que pour ça.
â Bon, OK, a continuĂ© Wendy dâun air royal. Mais je risque de pleurer comme une madeleine, câest sĂ»r.
Son portable a sonnĂ© et comme câĂ©tait son pĂšre, nous avons dĂ©connectĂ© sans plus de commentaire. Je suis ensuite allĂ©e voir Maman qui digĂ©rait son gueuleton avec sa mine coupable. Elle lisait lâun de ses romans sentimentaux, allongĂ©e sur le canapĂ© en mode zen, dans son pantalon de jogging et son sweater gris achetĂ© Ă Disneyland, entourĂ©e de photophores et de son brĂ»le-parfum diffusant du patchouli.
â Il reste de la glace ? ai-je demandĂ©, presque par solidaritĂ©, sans en avoir vraiment envie.
Elle a levĂ© les yeux vers moi, lâespace dâun instant :
â Bien sĂ»r, ma petite chĂ©rie, mâa-t-elle rĂ©pondu. Mais ne te sens pas obligĂ©e de mâimiter, sâest-elle reprise. Tu es jolie, Ămilie, tu as toute la vie devant toi pour te laisser aller.
Ce qui est bien parfois, avec Maman, câest quâon a mĂȘme plus besoin de mots pour se comprendre.
Je suis dans mon lit et je vais reprendre ma lecture de « Nos Ă©toiles contraires » tout en Ă©coutant Petit Biscuit que jâadore.
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