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Roman A. Reddington  &  Isona Sabater
25 de Junio, nuestra boda.Â
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Jâai sautĂ© du lit vers cinq heures trente du matin pour me rendre discrĂštement aux toilettes. Eduardo semblait dormir profondĂ©ment et jâai constatĂ© avec soulagement quâil avait finalement bu son thĂ© aux somnifĂšres. MĂȘme si mon Ă©vasion mâimposait dâĂȘtre malhonnĂȘte, seule comptait lâexpĂ©dition. Jâai pris ma douche en turbo avant de mâhabiller silencieusement et de rassembler mes affaires. Je nâai pas laissĂ© de mot dâexplications Ă Eduardo. Je savais dâavance que je dĂ©clencherais un conflit monumental et que cette escapade me coĂ»terait trĂšs cher Ă mon retour. Câest pourquoi je comptais bien profiter du moindre instant dâindĂ©pendance.
Trente minutes plus tard, Ă©voluant en direction du centre-ville. Je profitais dâun superbe lever de soleil sur la mer et les falaises, jâai empruntĂ© un bus et je suis allĂ© jusquâau vieux port oĂč des pĂȘcheurs amarraient leurs bateaux sous le regard impatient des mouettes. Jâai sorti mon appareil photo pour saisir quelques clichĂ©s dont je suis assez fier. Sans Eduardo aux baskets ni les obligations de Magic Burger, jâĂ©tais en vacances. Vers sept heures, jâai achetĂ© trois croissants aux amandes pour les manger sur le chemin menant chez Creeps. Je prĂ©fĂ©rais marcher et prendre mon temps, plutĂŽt que dây arriver trop tĂŽt. Câest la premiĂšre fois que je me rendais chez lui. Notre dĂ©gourdi de service habite dans une maison façon cube Ă©cologique au milieu dâune pinĂšde, avec ses parents. Il Ă©tait encore en boxer Ă mon arrivĂ©e, les yeux Ă peine entre-ouverts, je venais sans doute de le rĂ©veiller. Il mâa accompagnĂ© dans sa chambre sans faire de bruit. Sans dire un mot, il mâa apportĂ© une grande tasse de thĂ© bouillant et des Prince au chocolat. Il mâa laissĂ© seul, le temps de prendre sa douche et je dois dire que jâavais rarement vu un tel dĂ©sordre chez lâun de mes potes. Si tout semblait propre, des tas de linge traĂźnaient dans tous les recoins, entre des piles de livres, du matĂ©riel informatique et des accessoires de sports abandonnĂ©s sur le sol. Sur sa table de nuit jâai remarquĂ© une photo dans un petit cadre en mĂ©tal. On voyait Creeps enlaçant un ami Ă lui. Celui-ci est dâailleurs rĂ©apparu torse nu Ă ce moment-lĂ et jâai vu ses multiples cicatrices sur son abdomen. Il mâa expliquĂ© quâil avait Ă©tĂ© emportĂ© par le courant en faisant de la plongĂ©e sous-marine dans une barriĂšre de corail. Câest le seul type que je connaisse qui soit capable de transformer les catastrophes dont il est victime en trophĂ©es. Comme il a vu que sa photo mâintriguait, il sâest senti obligĂ© de sâexpliquerâ:
â Andrew Ă©tait mon meilleur ami⊠Il est mort, lâannĂ©e derniĂšre. CâĂ©tait un garçon fin, sensible, trĂšs intelligent, mais un peu effĂ©minĂ©. Au lycĂ©e, ses camarades de classe ne lui faisaient pas de cadeau. Je ne pensais pas quâil souffrait Ă ce point des brimades. Je le croyais plus fort. Un soir, Andrew a pris des mĂ©dicaments pour mettre fin Ă ses jours. Câest son petit frĂšre quâil lâa trouvĂ©âŠ
Je ne mâattendais pas Ă une histoire aussi tragique alors je nâai pas fait de commentaire. Creeps a enfilĂ© un vieux short en jean et nous sommes aussitĂŽt montĂ©s dans sa voiture. Thomas et Jules nous attendaient sur le trottoir de la rue Balzac, oĂč jâhabitais auparavant, et les vĂ©ritables vacances ont commencĂ© dĂšs quâils se sont introduits dans le vĂ©hicule. Creeps conduisait, Jules le secondait et moi, jâĂ©tais Ă lâarriĂšre, Ă cĂŽtĂ© de Thomasâ:
â Vous avez vu le montage compilant toutes les vidĂ©os prises par les touristes que jâai partagĂ©es sur Facebookâ? nous a demandĂ© ce dernier.
â On a eu chaud, a enchaĂźnĂ© Creeps en baissant le volume de lâautoradio qui jouait du Diplo trop fort. Cette histoire de morceau de falaise qui sâabĂźme dans la mer aprĂšs quâon lâexplore est tout simplement Ă©normeâ! En plus, on aurait pu sâen douter quand nous avons entendu ce drĂŽle de bruitâ: Vous savez, la pierre qui a bougĂ© juste au-dessus de nos tĂȘtesâŠ
â De quoi tu parlesâ? ai-je demandĂ©.
â Tu ne te souviens pasâ? a fait Thomas en caressant machinalement ses quelques poils de barbe naissante. Lorsque nous avons touchĂ© la pierre avec la tĂȘte de bouc dessinĂ©e dessus, on a entendu une sorte de frottement sourd. Tu imagines que nous ayons dĂ©clenchĂ© un mĂ©canisme en bidouillant cette plaqueâ?
â Nâimporte quoiâ! lui ai-je rĂ©pondu. Tu te crois dans La Momieâ? Tant que tu y es, il nây avait pas aussi une Ă©norme boule qui menaçait de nous Ă©craserâ?
â Ohâ! Toi, Quentin, tu ne crois jamais rien. Tu faisais beaucoup moins le malin, ce jour-lĂ â! a commencĂ© Ă mâimiter Thomas avec une voix de fausset. Ohâ! Maman, jâai peurâ! Attention, je tremble tellement de trouille que je ne peux mĂȘme plus marcherâ! Aaahâ! Au secoursâ! Aidez-moiâ! Je vous en supplieâ!
Tout le monde a éclaté de rire.
â Nâimporte quoiâ! CâĂ©tait un malaise, ai-je protestĂ© un peu vexĂ©, je nâai pas flippĂ©. Beaucoup moins que toi devant lâinspecteur, quand tu mâas presque accusĂ© dâavoir tirĂ© sur le client de Magic Burger. Niveau courage, tu ne vas certainement pas me donner de leçonsâ!
â Câest bon, les gars, ne vous Ă©nervez pas, a interrompu Creeps tout en regardant la route, lâexcursion ne fait que commencerâ! La mĂ©tĂ©o annonce plus de quarante degrĂ©s aujourdâhui et, croyez-moi, on sera bien mieux dans la fraĂźcheur de la forĂȘt quâen ville.
Thomas a changé de sujet pour sortir son iPad et le tourner vers moi, faisant défiler les reproductions de vieux parchemins.
â Jâai fait de nouvelles dĂ©couvertes, a-t-il dĂ©clarĂ©, fier de lui. MĂȘme si lâembouchure du premier souterrain sâest effondrĂ©e au pied de la Falaise du Gibran, nous savons que la carte que je possĂšde nâest pas une lĂ©gende et quâelle repose sur au moins un Ă©lĂ©ment historique fiableâ! Le seul problĂšme, câest de faire coĂŻncider les lieux dessinĂ©s Ă lâĂ©poque avec les coordonnĂ©es dâaujourdâhui. Trois des cinq tunnels ont totalement disparu, car des habitations ont Ă©tĂ© construites au-dessus de ces couloirs. Il est impossible de les retrouver Ă prĂ©sent. Notre derniĂšre chance rĂ©side dans le tunnel le plus long qui est ici reprĂ©sentĂ© par des pointillĂ©s. Comme nous ne savons pas oĂč se trouve le tombeau du diable du Forgrisant, tous les espoirs sont encore permis.
Creeps mâa lancĂ© un clin dâĆil dans le rĂ©troviseur, comme si nous savions tous les deux que cette expĂ©rience Ă©tait vouĂ©e Ă lâĂ©chec. Pour lui, comme pour moi, le seul objectif Ă©tait de profiter dâune bonne journĂ©e entre potes au frais dans la nature. MalgrĂ© lâheure matinale, il faisait dĂ©jĂ si chaud dans la voiture que nous avons ouvert toutes les fenĂȘtres de la Clio de Creeps pour rafraĂźchir lâatmosphĂšre. AprĂšs avoir roulĂ© une vingtaine de minutes en rase campagne, je me suis demandĂ© si le diable du Forgrisant avait rĂ©ellement pu creuser un si long tunnel. Si tel Ă©tait le cas, par quel prodige y Ă©tait-il parvenuâ? Jâimaginais mal de malheureux ouvriers du Moyen ge creuser la roche sur des kilomĂštres avec les outils rudimentaires de lâĂ©poque. Je ne voulais pas contrarier davantage Thomas et je nâai rien dit. Nous avons fini par nous garer en bordure de la forĂȘt de MorguĂšre oĂč les rĂ©seaux mobiles sont tous devenus muets. Par sĂ©curitĂ©, jâavais Ă©teint le mien, de peur dâĂȘtre gĂ©olocalisĂ© par la police. Thomas a dĂ©crĂ©tĂ© que nous devions avancer droit devenant nous, Ă travers ce bois millĂ©naire, si nous voulions avoir la chance de trouver une quelconque embouchure de tunnel. Dans la forĂȘt sauvage, lâhumiditĂ© des arbres, loin de rafraĂźchir lâatmosphĂšre, la rendait suffocante et on se serait presque cru dans la jungle. Thomas a enlevĂ© son tee-shirt le premier et nous nous sommes vite retrouvĂ©s torse nu, tous les quatre, comme de vĂ©ritables aventuriers.
Thomas a enlevĂ© son tee-shirt le premier et nous nous sommes vite retrouvĂ©s torse nu, tous les quatre, comme de vĂ©ritables aventuriers. Câest lĂ que jâai remarquĂ© le tatouage dâune petite Ă©toile de David sur la nuque de Creeps.
â Quâest-ce que câestâ? a demandĂ© Thomas, Ă©galement intriguĂ© par ce signe.
â Câest un hommage aux juifs tuĂ©s pendant la Seconde Guerre mondiale, a-t-il rĂ©pondu, habituĂ© Ă cette question.
â Je ne savais que tu Ă©tais juif, a poursuivi Thomas.
Creeps a souri, heureux que lâon sâintĂ©resse Ă ce symbole qui trĂŽnait fiĂšrement en haut de sa colonne vertĂ©brale.
â Je ne le suis pas. Mais plutĂŽt que choisir un idĂ©ogramme chinois ou une phrase philosophique, jâaie prĂ©fĂ©rĂ© cela. Mon pĂšre mâa emmenĂ© visiter les camps dâAuschwitz quand jâĂ©tais plus jeune et jâai aussi lu plusieurs livres Ă ce sujet. Ăa mâa beaucoup remuĂ© dâimaginer toutes les horreurs ce qui se sont dĂ©roulĂ©es pendant la guerre. Jâavais mĂȘme honteâŠ
â Tu nâas pas Ă avoir honte pour quelque chose dont tu nâes pas responsable, a dit Thomas. Câest du passĂ© tout çaâŠ
â Jâai honte dâĂȘtre europĂ©en et de savoir que mes ancĂȘtres de tous les pays nâont rien fait pendant quâon exterminait et dĂ©shumanisait des gens pour des idĂ©ologies absurdes et criminelles. Les gens qui savaient ont laissĂ© faire pour ne rien changer Ă leurs habitudes. La passivitĂ© est parfois aussi scandaleuse que lâaction la plus terribleâŠ
â Je suis dâaccord avec toi, ai-je ajoutĂ©. La religion, la couleur de peau, les diffĂ©rences, sont toujours prĂ©textes Ă la barbarie humaine. Rien ne nous promet quâon ne connaĂźtra pas cela un jourâ!
â Exactementâ! a dit Creeps, heureux que je partage son opinion. Tu vois, mon petit tatouage nâest pas aussi anodin que cela.
Jâai regardĂ© Creeps et jâĂ©tais soudain fier de marcher aux cĂŽtĂ©s de quelquâun dâengagĂ© et qui assumait franchement ses positions.
Lâexcursion sâest poursuivie et je dois avouer que si jâĂ©tais trĂšs motivĂ© au dĂ©part, lâinterminable marche au milieu des ronces, des orties et des trous dans la terre, ont fini par calmer mon exaltation. Nous nous sommes finalement arrĂȘtĂ©s vers quatorze heures dans une petite clairiĂšre oĂč nous avons Ă©talĂ© les victuailles que nous avions apportĂ©es. Pour ma part, plusieurs salades en boĂźtes, deux paquets de chips, du coca et des Granola fondus par cette chaleur. Comme dâhabitude, Jules en avait amenĂ© trois fois trop dans sa miniglaciĂšre, avec de quoi faire des grillades pour toute une famille. Nous avons partagĂ© les repas froids en dĂ©cidant de garder le barbecue pour la soirĂ©e.
â Alors Thomasâ? Toujours pas de petite amieâ? a commencĂ© Ă le brancher Jules.
Celui-ci sâest mis Ă rougir. Je nâai jamais vu Thomas avec une fille sans penser que cela pouvait ĂȘtre un problĂšme.
â JâĂ©tais amoureux de Tiffany, a-t-il dĂ©clarĂ© en me regardant de son air coupable, craignant ma rĂ©action. Je nâai jamais osĂ© lâavouer. Quentin est arrivĂ© dans le groupe et elle est aussitĂŽt tombĂ©e dans ses bras. Alors jâai laissĂ© tomberâŠ
Je suis demeurĂ© silencieux. Jamais je nâavais dĂ©celĂ© le moindre dĂ©sir de Thomas envers Tiffany. En tous les cas, il avait Ă©tĂ© loyal avec moi sur ce coup-lĂ .
â Pauvre chĂ©riâ! a repris Jules en mangeant bruyamment, un brin moqueur. Tu ne pouvais pas tâen trouver une autreâ?
â Je ne suis pas comme vous, a rĂ©pondu Thomas. Jâai du mal Ă les aborder. Je ne sais pas comment vous faites, mais moi je suis plutĂŽt du genre timideâŠ
â Je nâai pas besoin de les aborder, sâest aussitĂŽt vantĂ© Jules en dĂ©ployant les bras pour se tendre et bayer, elles viennent vers moi toutes seules. Elles sont attirĂ©es par mon fumet de beau gosse.
Il commençait Ă mâĂ©nerver Ă se la jouer tombeur, alors quâil Ă©tait loin dâĂȘtre lui-mĂȘme un top-modĂšleâ:
â Tu veux parler de Darianne, celle qui a attrapĂ© la gale aprĂšs avoir piquĂ© de lâargent chez mes parentsâ? lui ai-je lancĂ©.
Les autres se sont tournés vers moi avec un sourire en coin, tandis que Jules semblait désarmé par ma petite anecdote.
AprĂšs quelques plaisanteries qui ont apaisĂ© lâatmosphĂšre, nous avons repris notre randonnĂ©e forestiĂšre Ă une allure plus rapide. Thomas avait sorti son iPad, et mĂȘme sâil ne captait aucun rĂ©seau, il Ă©tait persuadĂ© que nous devions nous diriger plus au sud, lĂ oĂč les bois sont les plus accidentĂ©s. La chaleur de lâaprĂšs-midi battait son plein et je nâen pouvais plus de marcher au pas de course au milieu des fourrĂ©s Ă©pineux quand Creeps sâest mis Ă crierâ:
â Waowâ! Regardezâ! GĂ©nialâ!
En contrebas dâun dĂ©nivelĂ© de forĂȘt, un haut mur de rocailles envahi de vĂ©gĂ©tation sâĂ©levait devant nous. Une cascade sâĂ©coulait dans un lac rond, dont lâeau bleu pĂąle Ă©tait transpercĂ©e par les rayons du soleil. Jules a enlevĂ© son short en moins de temps quâil nâen faut pour le dire et sâest retrouvĂ© nu pour plonger comme une furie dans lâeau calme.
â Tous Ă poilâ! a criĂ© Creeps qui en a fait autant.
Je les ai imitĂ©s en essayant dâoublier ma pudeur pour les rejoindre. Thomas est celui qui sâest baignĂ© le dernier et nous lâavons encouragĂ© en lui jetant de lâeau tandis quâil avançait timidement, les deux mains plaquĂ©es pour cacher son bas-ventre. Une fois dans lâeau, il sâest dĂ©contractĂ© et nous avons tous profitĂ© de ce bain frais pour nous dĂ©tendre dans ce cadre magnifique. Nous nâaurions pas pu espĂ©rer escale plus plaisante. Thomas a fait lâimbĂ©cile et sâest mis Ă hurler quâune bestiole lâavait attaquĂ© sous lâeau. Câest lĂ que je me suis souvenu de mon rĂȘve de mardi soir. JâĂ©tais en train de vivre exactement la mĂȘme scĂšne. Cela signifiait donc que, comme me lâavait suggĂ©rĂ© mon pĂšre, jâĂ©tais capable de faire de vĂ©ritables rĂȘves prĂ©monitoires. Je me suis tournĂ© vers Thomasâ:
â Il nây a pas de bestiole dans ce lac, par contre, je sais par oĂč il faut passer pour trouver des traces du diable du Forgrisantâ!
Les trois autres se sont tournĂ©s vers moi, stupĂ©faits de mon assurance qui, du coup, plombait un peu les rĂ©jouissances. Jâai plongĂ© et je me suis rendu sous la cascade dâeau. Comme je le supposais, une grotte assez profonde Ă©tait dissimulĂ©e derriĂšre une barriĂšre de vĂ©gĂ©tation. Je suis revenu vers le reste du groupe pour les inviter Ă me suivre. Ils Ă©taient un peu sceptiques au dĂ©but, mais lorsque nous sommes tous passĂ©s derriĂšre la chute dâeau, le doute a laissĂ© place Ă la surprise.
â Câest chouette, une caverneâ! a commentĂ© Jules en observant la grotte dâun air amusĂ©. Vous allez voir quâon va rentrer avec des ossements de dinosauresâ!
Creeps est reparti chercher une lampe torche en espĂ©rant quâelle soit rĂ©ellement Ă©tanche et nous avons commencĂ© notre exploration. La caverne faisait peut-ĂȘtre une quinzaine de mĂštres de profondeur, mais rien nâindiquait un quelconque ouvrage fait des mains de lâhomme ou du diable. En mĂȘme temps, une Ă©paisse couche de vĂ©gĂ©tation masquait la pierre et il nâĂ©tait pas facile dâen juger.
Lorsque Creeps a passĂ© au dĂ©tail la caverne avec sa lampe de poche, il mâa semblĂ© que jâavais peut-ĂȘtre surestimĂ© mes rĂȘves prĂ©monitoires. Nous nous trouvions simplement face Ă un banal phĂ©nomĂšne naturel plutĂŽt joli, mais sans grand intĂ©rĂȘt archĂ©ologique. Nous allions repartir quand Jules sâest criĂ©â:
â Vous avez vu çaâ? On dirait une niche creusĂ©e dans la rocheâ!
Nous sommes revenus sur nos pas et Creeps a dirigĂ© sa lumiĂšre vers lâendroit que Jules pointait du doigt.
â Tu as une bonne vue, sâest moquĂ© Thomas. Moi je vois plutĂŽt de la mousse, pleine de rĂ©pugnants insectesâ!
â Justement, pour voir ce que câest, il faut nettoyer la paroi, a dĂ©clarĂ© Jules. Sinon, comment savoirâŠ
Une fois encore, câest Creeps qui sâest dĂ©vouĂ© Ă cette tache dĂ©goĂ»tante. Rien quâĂ entendre le bruit, on devinait lâĂ©paisse couche de vermine quâil arrachait Ă mains nues pour sâen dĂ©barrasser dans lâeau du lac. Il nous a lancĂ© un regard assassin qui signifiaitâ: «âŻPlutĂŽt que de me regarder, vous pourriez mâaiderâ!âŻÂ»
Jâai passĂ© outre mes haut-le-cĆur pour plonger ma main dans cette mĂ©lasse visqueuse et lâĂ©pauler. Mais jâai aussitĂŽt regrettĂ© cet Ă©lan de solidaritĂ© lorsque plusieurs insectes ont commencĂ© Ă me ramper sur les bras. Ăvidemment, ma rĂ©action, et surtout mon cri qui a rĂ©sonnĂ©, a fait rire tout le monde. Mais Ă force de patience, nous sommes parvenus Ă rĂ©vĂ©ler un rectangle Ă lâintĂ©rieur de la niche.
â Ăa sonne creux, a remarquĂ© Creeps en frappant quelques coups contre ce qui devait ĂȘtre une boĂźte mĂ©tallique. On doit essayer de tirer dessus pour lâextraire.
Je lâai regardĂ© joindre le geste Ă la parole en introduisant sa main dans lâinterstice entourant le mystĂ©rieux objet. Il a bandĂ© ses muscles au maximum et la boĂźte sâest dĂ©crochĂ©e en envoyant un jet visqueux de vĂ©gĂ©taux en putrĂ©faction et dâinsectes Ă©cĆurants sur son torse et ses jambes.
â Câest bonâ! Je lâaiâ! sâest-il rĂ©joui en la soulevant comme un trophĂ©e avant de redescendre agilement dans lâeau.
Nous lâavons tous suivi pour traverser le lac et gagner la rive. Creeps a montrĂ© lâexemple en sâessuyant sommairement avec son short avant de lâenfiler. Nous avons alors entendu un bruit sourd provenant de derriĂšre le haut mur de rocailles et nous nous sommes tous regardĂ©s, interdits.
â On dirait quâune grosse pierre sâest dĂ©placĂ©e, comme dans le tunnelâ! a remarquĂ© Thomas.
â Câest vraiment bizarre, a surenchĂ©ri Jules. La derniĂšre fois, une partie de la falaise du Gibran sâest dĂ©crochĂ©e. Que va-t-il se passer Ă prĂ©sentâ? On ne devrait pas trop traĂźner dans le coin.
Creeps Ă©tait au bord de lâeau et frottait la boĂźte avec de lâherbe pour la dĂ©barrasser du rĂ©sidu visqueux qui collait presque comme du chewing-gum. Au bout dâun moment, un coffret en mĂ©tal trĂšs rouillĂ© sâest rĂ©vĂ©lĂ©.
â Fantastiqueâ! a criĂ© Thomas. Quentin, tu devrais le prendre en photo dĂšs maintenant. Câest un moment exceptionnelâ!
â ArrĂȘtez de dĂ©lirer, a dit Jules en croquant dans une pomme, câest peut-ĂȘtre un vestige de la Seconde Guerre mondiale ou lâhĂ©ritage cachĂ© dâun papy souffrant dâAlzheimer.
Creeps sâest tournĂ© vers lui dâun air amusĂ©.
â Ăa mâĂ©tonnerait beaucoup. regardez plutĂŽt lâinscription qui est gravĂ©e sur le couvercle «âŻquinque separata diversas pro aeternoâŻÂ». Câest du latin. Cela signifieâ: «âŻCinq morceaux sĂ©parĂ©s pour lâĂ©ternitĂ©âŻÂ».
â GĂ©nialâ! a presque sautĂ© de joie Thomas. GrĂące aux prĂ©monitions de Quentin, nous avons fait une trouvaille inespĂ©rĂ©eâ!
Les autres mâont regardĂ© comme si jâĂ©tais soudain dotĂ© dâun pouvoir extraordinaire et jâai pensĂ© aux ennuis quâavait connus mon pĂšre en rĂ©vĂ©lant ses talents mĂ©diumniques.
â Câest un coup de bolâ! ai-je aussitĂŽt modĂ©rĂ©. Dans tous les films, dĂšs quâil y a une cascade dâeau, tu peux ĂȘtre sĂ»r quâil y a quelque chose de planquĂ© derriĂšreâ!
Thomas a levĂ© les yeux au ciel, peu convaincu, tandis que je commençais Ă mitrailler avec mon appareil photo le coffret en mĂ©tal rendu presque noir par lâoxydation et la rouille.
â Tiens, prends çaâ! a dit Jules en tendant son canif Ă Creeps. On va vite savoir ce quâil y a dedans.
â On ne peut pasâ! lâa-t-il prĂ©venu. Si on force lâouverture et quâon y trouve un trĂ©sor inestimable, que vont dire les adultes en voyant quâon lâa bousillĂ©â?
â Il a raison, a poursuivi Thomas. Pourquoi pas un pied-de-biche, tant quâon y estâ? On doit respecter les rĂšgles et procĂ©der comme des archĂ©ologues. Pas de brutalitĂ© ni de prĂ©cipitation. Cette boĂźte a peut-ĂȘtre attendu mille ans, on peut bien attendre encore vingt-quatre heures.
Chacun sâest inclinĂ© devant sa sagesse et nous avons rassemblĂ© nos affaires pour reprendre lâexcursion. Thomas a dĂ©cidĂ© que nous devions contourner la falaise pour voir ce qui se cachait derriĂšre. En toute logique, nous Ă©tions sur la bonne voie. Une fois encore, la marche mâa semblĂ© pĂ©nible. En plus des ronces et des orties, nous marchions maintenant sous un soleil accablant et sur un sol trĂšs accidentĂ©. Je ne me suis pas plaint une seule fois. Creeps portait le coffret, en plus de son sac Ă dos, tout en Ă©coutant les vannes foireuses de Jules et il nâen faisait pas tout un foin. AprĂšs un dĂ©nivelĂ© trĂšs inĂ©gal et une nouvelle clairiĂšre, nous nâavons pas trouvĂ© la moindre trace dâouvrage humain.
â Il y a une nouvelle forĂȘt, juste en face, a dit Creeps. DâaprĂšs la carte, ça sâappelle le bois du val et câest une propriĂ©tĂ© abandonnĂ©e. Nous ne pourrons pas aller plus loin, car il y a un domaine clĂŽturĂ©, juste aprĂšs.
â On va oĂč vous voulez, tant quâon marche Ă lâombre, a soupirĂ© Thomas avec qui jâĂ©tais bien dâaccord. Nous sommes toujours dans lâaxe de la cascade et du centre mĂ©diĂ©val de Meridiart. Sâil y a quelque chose Ă dĂ©couvrir, câest sous nos pieds ou devant nous. On va bien finir par trouver une vĂ©ritable embouchure.
â Je crois que vous rĂȘvez, ai-je soudain avouĂ©. Comment voulez-vous quâun tunnel ait Ă©tĂ© creusĂ© jusquâiciâ? Entre le centre de Meridiart et les falaises du Gibran, cela tenait dĂ©jĂ du prodige, mais nous sommes ici Ă des kilomĂštres de la ville. Les pointillĂ©s sur la carte nâindiquaient pas un tunnel, mais une direction.
â De toute façon, nous avons le coffret, a dit Creeps devant nous en Ă©cartant les fourrĂ©s pour nous frayer un passage. Je suis dâaccord avec Quentin. Sâil y avait quelque chose Ă trouver, câĂ©tait cette boĂźte en fer.
Thomas mâa toisĂ©, comme si ma remarque venait de dĂ©truire toute la part de rĂȘve qui entourait notre expĂ©dition. Il nous a tournĂ© le dos pour reprendre la marche vers la forĂȘt.
Le bois du val Ă©tait finalement encore plus inhospitalier que tout ce que nous avions vu et nous commencions Ă regretter notre baignade dans le si joli lac dâeau transparente. Des nuĂ©es de petits insectes bizarres nous ont piquĂ©s Ă de multiples reprises, provoquant de telles dĂ©mangeaisons que nous avons tous enfilĂ© nos tee-shirts. Câest Ă ce moment que nous avons entendu un hĂ©licoptĂšre sâapprocher de nousâ:
â On devrait se planquerâ! ai-je dit en me dissimulant sous dâĂ©pais branchages. Je vous rappelle que je me suis barrĂ© ce matin. La police est peut-ĂȘtre Ă ma recherche.
Les autres ont hĂ©sitĂ© avant de se planquer Ă leur tour contre des troncs dâarbres. Lâappareil sâest immobilisĂ© au-dessus de nos tĂȘtes et les autres ont bien Ă©tĂ© obligĂ©s de constater que jâavais vu juste. LâhĂ©licoptĂšre est descendu de quelques mĂštres et jâai pu distinguer un homme grand aux cheveux blonds qui se penchait en regardant dans notre direction. AprĂšs quelques instants, lâengin a repris de lâaltitude avant de sâĂ©loigner progressivement.
â Ce nâĂ©tait pas la police, a remarquĂ© Creeps. Jâai cru reconnaĂźtre un appareil de prĂȘt comme on peut en louer pour quelques heures Ă lâhĂ©liport de Meridiart.
â Tu crois que câĂ©tait la bande Ă Monroeâ? mâa demandĂ© Thomas.
â Comment veux-tu que ces assassins sachent que je suis dans cette forĂȘtâ? ai-je rĂ©pondu. Je nâen ai parlĂ© quâĂ Barbara.
La marche sâest poursuivie encore une bonne heure et jâai fini par ne plus sentir mes jambes. Nous avons fait halte au milieu dâune petite clairiĂšre en dĂ©but de soirĂ©e et nous avons dĂ©cidĂ© de nous y Ă©tablir pour la nuit. Je suis allĂ© ramasser du petit bois et Jules a vite allumĂ© un foyer autour duquel nous nous sommes enfin assis en tailleur.
â Tu nous fais ton barbecueâ? a demandĂ© Creeps qui, comme moi, avait le ventre qui criait famine.
â Oui, a rĂ©pondu fiĂšrement Jules en sortant ses victuailles de la petite glaciĂšre enfoncĂ©e dans son sac Ă dos. Et jâai pensĂ© Ă toutâ! Merguez, knacks, chipolatas au poulet pour ceux qui ne mangent pas de porc, le tout en quatre exemplaires.
Jâai sorti mes paquets de chips et nous avons bu du coca tiĂšde tout en regardant le spectacle hypnotisant des flammes.
â Quâon est bienâ! a lĂąchĂ© Thomas Ă la fin du repas, alors que nous savourions le mĂȘme sentiment. Il faudrait que toute la vie soit comme ça.
â Oui, tu as raison, a confirmĂ© Creeps en coupant un ananas en quatre avec le canif de Jules. Mais qui sait ce qui nous attend comme vie, plus tard. Les adultes font tout pour rĂ©aliser leur idĂ©al, mais une fois quâils ont goĂ»tĂ© Ă la vie matĂ©rielle, ils ne se souviennent mĂȘme plus de ce qui aurait pu les rendre heureux.
â Le mariage est le meilleur moyen de sâencroĂ»ter, a dit Thomas. Je ne marierai jamais. La libertĂ© est trop prĂ©cieuse.
â Tu parles, lâa coupĂ© Creeps. Ma mĂšre sâest mariĂ©e trois fois, dont deux avec mon pĂšre. Câest un truc de ouf, vous trouvez pasâ?
â Ils doivent vachement sâaimer, a commentĂ© Jules en mangeant sa part dâananas comme un goinfre. Il faut en vouloir pour se marier deux fois avec la mĂȘme personne.
â On devrait pouvoir se marier sur diffĂ©rents niveaux, a poursuivi Thomas. Un super-mariage pour ceux qui ont passĂ© leur vie ensemble et qui sâaiment toujoursâ! Un mariage Ă durĂ©e renouvelable. Tous les mois, tous les ansâŠ
â Un mariage pour un week-end, ça doit ĂȘtre chouetteâ! a poursuivi Creeps. Comme ça, on a moins de mauvaises surprisesâŠ
JâĂ©tais tellement fatiguĂ© par cette longue journĂ©e et cette interminable randonnĂ©e, que je me suis endormi par terre, dans lâherbe, sous les yeux de mes amis, Ă la chaleur bienfaisante du feu, ne regrettant pas un instant cette fugue.
Je me suis Ă nouveau plongĂ© dans ce rĂȘve oĂč je gravis des marches invisibles, au-dessus de la mer, face aux falaises du Gibran. Mais cette fois, mon pĂšre, Cyriac de More, mâattendait en haut, devant un Ă©norme tombeau en or massif. Il portait une soutane de prĂȘtre avec une capuche qui descendait sur son front. Un coup de vent a fait voler sa mĂšche rebelle et jâai Ă nouveau aperçu cette curieuse tache de vin remontant sur sa joue. Il a dĂ©signĂ© le sarcophage de lâindex et je mâen suis approchĂ©. Câest lĂ que jâai reconnu cette voix grave et sombre qui me rĂ©veille presque chaque nuit.
â More, ton destin va enfin sâaccomplir et tu seras libĂ©rĂ©. Ouvre ce cercueil et tu connaĂźtras enfin la paix.
Le tombeau Ă©tait magnifiquement travaillĂ© avec des dizaines de saynĂštes et dâornements gravĂ©s. Jâai vu mon reflet sur un sceau reprĂ©sentant un bouc aux yeux humains, sauf que ces yeux-lĂ Ă©taient les miens. Lorsque jâai touchĂ© le cercueil, jâai senti une incroyable chaleur me parcourir le bras et remonter jusquâĂ mon cĆur. Le couvercle sâest ouvert plus facilement que je ne lâaurais supposĂ© et un vent glacial a traversĂ© mon corps. CâĂ©tait comme si toute ma vie Ă©tait aspirĂ©e par le sarcophage et que je vieillissais de quatre-vingts ans en lâespace dâune seconde. Je suis tombĂ© Ă terre, vieux et dĂ©jĂ mourant, sous le regard impassible de Cyriac de More. Et en dessous de moi, jâai vu les falaises sâabĂźmer dans la mer, les unes aprĂšs les autres, dans un vacarme assourdissant. Des pans de roches de plusieurs milliers de tonnes sâentrechoquaient sans merci. Et au loin, la petite ville de Meridiart a sombrĂ© dans le chaos. Ăboulements, glissements de terrain, incendies, inondations. Les Ă©vĂ©nements se dĂ©chaĂźnaient dans une destruction post-punk digne des pires films catastrophes. Jâai senti une larme couler sur ma joue et jâai dit «âŻTant pis, câĂ©tait bienâŻÂ» et mon cĆur a cessĂ© de battre...
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