C’est en écoutant Leila Slimani que j’ai entendu parler de celui-ci de Toni Morrison, dont finalement je n’avais lu que Beloved.
Celui-ci est son premier roman… écrit en 1970.
J’imagine l’éditeur qui lit ça… le choc.
Ce livre est une grosse baffe. C’est d’une grande beauté sombre, et d’une inventivité folle. Incroyable. L’ironie et le premier degré mélangés, difficiles à démêler. Des phrases lyriques, puis la crudité des faits relatés, un grand huit émotionnel.
Globalement le récit est atroce. On pourrait même le juger misérabiliste je pense. Pauvreté, racisme, maltraitance, inceste… well, n’en jetez plus !
Sauf que. Toni Morrison raconte tout à hauteur d’enfant, enfin presque, et qu’elle remue les fables de son pays avec vigueur. Elle n’est pas là pour raconter une berceuse. Elle écrit vrai, tout en étant dans un style peu réaliste. Elle nous glisse aussi avec ses récits de vie des protagonistes que… c’est bien malheureux, mais chacun a ses raisons… et la petite Pecola, rudoyée (le mot est faible), n’est que la victime innocente de plusieurs autres victimes avant elle, d’une chaîne de vies mal fagotées, qui bricolent avec leurs failles et tracas.
Incroyable chaîne aussi de domination : les blancs dirigent tout, évidemment, mais le racisme des métis envers les noirs existe aussi, puis envers les prostituées, et les enfants semblent tout au bout de la chaîne, à peine aperçus, tolérés, mais pas vraiment vus ni aimés, ni écoutés. Comme s’il fallait qu’il ait toujours plus bas que soi. D’ailleurs, un chat, encore inférieur (logiquement) est lui aussi maltraité par un enfant. Ce n’est pas un hasard… la frustration se retourne en violence.
Incroyable personnage de Claudia qui ne comprend pas le culte voué aux poupées aux yeux bleus, comme ceux de Shirley Temple et qui n’entre pas dans la mécanique envie/haine de soi. Contrairement à Pecola…
Tous les personnages sont géniaux, même la pire des raclures. C’est la grande force du livre et sa puissance de frappe. Ils ont tous mal. Et nous, avec eux… elles surtout.