Sentiment que le langage vouvoie le rĂ©el, et que lâimage le tutoie. Impression physique de cette analogie, de cette distance Ă©nergique entre les mots et les choses.
31. 01. 2019 â minuit et demi
AprĂšs avoir vu Catastrophe en premiĂšre partie de Feu! Chatterton au ZĂ©nith la semaine derniĂšre, jâai Ă©crit Ă Blandine pour lui dire la banalitĂ© suivante : pendant que je les voyais sur scĂšne, je me demandais pourquoi lâon faisait quoi que ce fĂ»t dâautre que de la musique, dans la vie ; en jouer, en Ă©couter. Ce sentiment soudain que la vie plafonnait. Ce nâest pas la premiĂšre de mes rĂȘveries plafonniĂšres, et jâai dĂ©jĂ beaucoup Ă©crit sur les moyens et les fins. Pour autant, je peine Ă trouver ce que je cherche vraiment, je ne sais mĂȘme pas ce que je cherche, en vĂ©ritĂ©. Les fins individuelles ? Blandine a raison de mâenvoyer en rĂ©ponse un extrait de son prochain roman oĂč plusieurs personnages se sont fixĂ© des buts ; ils sont maintenant placĂ©s dans une orniĂšre rassurante, mais chacun dans la sienne ; moi, câest peut-ĂȘtre la question des fins collectives que je place avant tout autre â celles qui sont imposĂ©es dâen haut, de la moindre structure de pouvoir. Et pourtant, câest un Ă©vĂ©nement essentiellement individuel â ma prĂ©sence Ă ce concert â qui a dĂ©clenchĂ© cette rĂ©flexion. [âŠ]
11. 05. 2019 â Francfort-sur-le-Main
Actuellement au cafĂ© Mola, juste devant la maison oĂč a grandi Goethe. Parce quâen moi jâai tuĂ© Dieu mais pas le divin, je suis entrĂ© humblement dans ce sanctuaire, tĂȘte baissĂ©e, en mode avion. [âŠ]
Chose Ă©tonnante, qui mâa fait pousser un cri de surprise dans mon petit lit dâĂ©tudiant, alors que je lisais M Train de Patti Smith : elle a photographiĂ© le mĂȘme chĂąteau dâeau que moi, Ă Berlin ! Le livre a Ă©tĂ© publiĂ© en 2015, câest-Ă -dire la mĂȘme annĂ©e que LĂšve-toi et charme. La photo passĂ©e, elle ne consacre quâune ligne ou deux au bĂątiment ; mais que cette auteure (amĂ©ricaine !) se trouve Ă placer dans son livre ce mĂȘme bĂątiment (pourtant peu connu) me semblait invraisemblable.
Une intuition avant de dormir lâautre soir : âmon rapport au contemporain : fuir ou attaquer. Il nây a pas de solution intermĂ©diaire si lâon possĂšde une volontĂ©.â Jâai notĂ© cela sur mon tĂ©lĂ©phone, dans un demi-sommeil. Je pensais Ă mon rapport au contemporain tel quâil a basculĂ© entre LâĂtĂ© slovĂšne et LĂšve-toi et charme (dans le premier, jâosais Ă peine utiliser les termes de âtĂ©lĂ©phone portableâ !). Mais que vient faire la volontĂ© lĂ -dedans ? Je crois pourtant me souvenir que câĂ©tait le cĆur de mon intuitionâŠ
Je crains de nâavoir pas trouvĂ© encore la mĂ©taphore exacte pour Ă©voquer ces Ćuvres qui nâont pour valeur que le choix de leur mĂ©dium, que la surprise que ce choix provoque. Lâautre jour, je vois la vidĂ©o dâun dĂ©filĂ© de mode oĂč les mannequins semblent vĂȘtus dâĂ©normes baudruches, qui peu Ă peu se dĂ©gonflent puis sâajustent Ă leur corps. La vidĂ©o avait Ă©tĂ© Ă©normĂ©ment partagĂ©e, constituant ce que lâon appelle un buzz. Sans doute pas pour la valeur intrinsĂšque (indĂ©pendante du contexte) de cet Ă©vĂ©nement, ni mĂȘme pour son intĂ©rĂȘt visuel objectivement assez faible, mais bien plutĂŽt pour lâĂ©cart ressenti entre la sacralitĂ© de la piste de dĂ©filĂ© (que ce genre de clowneries contribuent fortement Ă dĂ©valuer) et le carnavalesque de ce happening. Je veux dire que, hors de ce mĂ©dium (le dĂ©filĂ© de mode) qui ne lui est pas naturel, cet Ă©vĂ©nement nâest rien ; il est Ă peine plus divertissant que les faiseurs de bulles et les hommes-statues des places touristiques. De sorte que lâintĂ©rĂȘt quâil suscite est dĂ» Ă ce braquage dâhorizon dâattente. On pense Ă un prophĂšte infortunĂ© dans son pays, qui irait tenter sa chance dans le pays frontalier, aux yeux duquel il paraĂźtra plus neuf, plus pertinent. Quiconque se pique dâavoir lâĆil esthĂ©tique ne devrait pas se laisser prendre Ă des piĂšges aussi grossiers de la perception.
Jâen vois bien souvent des exemples et notamment chez un artiste, CĂ©leste Boursier-Mougenot, qui avait pour une exposition rassemblĂ© des oiseaux dans un hangar ; les oiseaux, en se posant sur les cordes de guitares Ă©lectriques branchĂ©es, produisaient des sons rocailleux. Lâartiste Ă©tait tout Ă©merveillĂ© de montrer de âvrais oiseauxâ, comme si la caution de lâart prĂȘtait une aura Ă ce qui en est dĂ©jĂ pourvu, mais de surcroĂźt â et carrĂ©ment â servait de clĂ© pour voir la vie quotidienne, qui sans ça nous serait complĂštement opaque. Je ne dĂ©teste pas Duchamp â vrai provocateur, dâune inventivitĂ© folle â mais le duchampisme, lui, est un cancer ; je veux dire cette arrogance, ce dĂ©miurgisme de croire quâil faut au monde rĂ©el le sceau de lâart pour exister, pour apparaĂźtre pleinement. Autre dĂ©calage : un Ă©crivain qui se prĂȘte au jeu du suspense dans son roman sans que celui-ci soit Ă©tiqueté âpolarâ semble bĂ©nĂ©ficier en la matiĂšre dâune certaine indulgence, celle que lâon Ă©prouve pour les amateurs (quel critique dâart irait dĂ©molir lâaquarelle de son vieil oncle, peinte un dimanche en bord dâĂ©tang ?). De mĂȘme, ceux qui se servent du paravent de la littĂ©rature pour faire passer en contrebande des idĂ©es mĂ©diocres, quâon jugerait dans un essai (leur milieu naturel) nulles et non avenues. Peut-ĂȘtre pourrions-nous en tirer une sorte de loi esthĂ©tique : un objet esthĂ©tique est valable sâil peut ĂȘtre exposĂ© dans son mĂ©dium naturel sans y ĂȘtre immĂ©diatement affadi.
Je vais enlever cet aprĂšs-midi mon pansement au creux de la main ; il me restera de cet Ă©pisode une magnifique cicatrice, lĂ©gĂšrement plus claire que le reste de ma paume. Jâai fait remarquer Ă R. que lâon sâĂ©tait connus alors que je ne lâavais pas, et que maintenant, elle Ă©tait lĂ â la cicatrice. Je ne sais pas pourquoi il mâa semblĂ© que je disais quelque chose en disant cela ; il mâarrive de constater des choses parfaitement Ă©videntes, et dâĂ©prouver pourtant la nĂ©cessitĂ© dâen faire Ă©tat.
Jâai visitĂ©, pour le compte de LibĂ©ration, une exposition sur le âmobilier des architectesâ Ă la CitĂ© de lâarchitecture et du patrimoine. Exposition dâabord incomprĂ©hensible dans sa conception, par laquelle on cherche Ă revaloriser son exposition permanente en y mĂȘlant des Ćuvres qui suscitent la concupiscence de lâĂ©poque â je veux dire les chaises design, plutĂŽt que les bas-reliefs. Donc, entre une reproduction en modĂšle rĂ©duit de la cathĂ©drale du Puy-en-Velay et un prototype dâappartement de la CitĂ© radieuse, on dispose un fauteuil de crĂ©ateur, un service Ă thĂ© design. LâidĂ©e est que la concupiscence de lâĆil reste constante dans tout ce quâil voit ; ça nâa pas fonctionnĂ© sur moi et je me suis largement demandĂ© ce que je fichais lĂ . LâidĂ©e de lâexposition Ă©tait que le mobilier de maison dessinĂ© par les architectes Ă©tait âparticulierâ, avant la professionnalisation du design ; mais une fois encore, cette particularitĂ© en reste Ă la proclamation de son existence, sans passer par le dĂ©pĂŽt de ses statuts. LâĂ©ventuelle spĂ©cificitĂ© est Ă©clatĂ©e en de multiples identitĂ©s, notamment nationales ; et on se demande bien ce qui reste Ă lâintersection des ensembles âmobilier dâarchitecteâ et âmobilier japonaisâ (A â© J) dans un Ă©ventuel diagramme de Venn â et qui serait susceptible dâĂȘtre dĂ©crit comme un caractĂšre vĂ©ritable. Passer du tas au tout, en somme (Debray). Je regardais notamment lâenfilade de services Ă thĂ©, tous plus cocasses les uns que les autres, et me rappelais alors pourquoi jâĂ©tais attirĂ© par cette chose que lâon appelle âabsoluâ : ces Ćuvres Ă©taient pour moi purement relatives, elles nâavaient de saveur que relativement au service Ă thĂ© basique, dont mon Ćil projetait la silhouette au-dedans de ces monstres. VoilĂ qui ne serait dâailleurs pas niĂ© par leurs dĂ©miurges : ainsi, une citation de Nouvel disait quâavec telle bibliothĂšque, il avait dĂ©libĂ©rĂ©ment âcherchĂ© le dĂ©calageââŠ
Revenons Ă mes services Ă thĂ© fantaisistes. Je voudrais insister sur le fait que leur valeur ne peut ĂȘtre que purement relative, dans la mesure oĂč ils ne crĂ©ent dâeffet que par rapport Ă lâidĂ©e de service Ă thĂ©, disons le service Ă thĂ© alpha, que chacun a dans le fond de lâĆil (pour reprendre la belle expression dâAmaury da Cunha). Nây eĂ»t-il pas cette sacralitĂ© de la norme, il nây aurait pas ce plaisir de blasphĂ©mer, caractĂ©ristique de lâesprit moderne, et selon lequel la forme ne doit plus suivre la fonction mais le âbon plaisirâ (je cite de mĂ©moire approximativement lâun des panneaux de lâexposition). Peut-ĂȘtre lâesprit classique Ă©tait-il, lui, plutĂŽt hantĂ© par la forme parfaite, le chef-dâĆuvre, qui fait tant bĂąiller le moderne. Mais le fait est que je puis, pour dĂ©lasser mon stylo, facilement imaginer diffĂ©rentes formes de thĂ©iĂšre, ce sera toujours plus facile (et plus narcissique) que de dĂ©couvrir lâultime thĂ©iĂšre, la thĂ©iĂšre idĂ©ale.
(Ici, lâauteur dessine quelques thĂ©iĂšres de son cru.)
Ai-je vraiment assez dit ce qui me rendait irrĂ©conciliable avec lâesprit moderne ? Je parle de son goĂ»t du dĂ©calage pour le dĂ©calage, de la distinction pour la distinction. Et de son irrĂ©vĂ©rence grĂ©gaireâŠ