« Les gens,aujourd'hui, connaissent le prix de tout et la valeur de rien ». Ces mots dâOscar Wilde, Ă©noncĂ©s Ă la fin du XIXĂšme siĂšcle, ont une rĂ©sonnance Ă©trangement actuelle. Quelle place ont les valeurs dans notre sociĂ©tĂ©, oĂč la performance Ă©conomique semble parfois primer sur lâhumain, oĂč les entreprises brandissent des collections de valeurs, oĂč lâhumain paradoxalement ne sait plus trĂšs bien Ă quelle valeur se vouer ?
1. Le rÎle fédérateur des valeurs de marques
 -Définition et formulation des valeurs
Se fixer des valeurs, câest sâengager Ă donner Ă sa vie une certaine orientation, Ă travers le respect de principes moraux, Ă©thiques, spirituels ou encore esthĂ©tiques. Les valeurs sont un Ă©lĂ©ment constitutif de lâidentité : Ă travers elles, lâindividu se fixe des buts, des idĂ©aux. Et si elles sâappliquent dâabord Ă la sociĂ©tĂ© humaine, elles concernent aussi la sociĂ©tĂ© des marques, face visible de « personnes » que les juristes qualifient de « morales ». En effet, la marque est une personne, elle existe par les valeurs quâelle porte et la valeur quâelle crĂ©e.
Les valeurs sont non seulement nĂ©cessaires Ă la construction de lâidentitĂ© dâune marque, mais aussi Ă sa lĂ©gitimitĂ©. Ainsi, sur le site Internet des grandes marques, on trouve systĂ©matiquement une rubrique « Valeurs » : le plus souvent, une liste de mots, parfois de courtes phrases. « Leadership », « Responsabilité », « Qualité », « Esprit de conquĂȘte », « Innovation », « Respect »⊠Notons quâau box office, câest « responsabilité » qui lâemporte, et de loin !
Câest que le dĂ©fi Ă relever est de taille : comment Ă travers une courte liste de valeurs, parvenir Ă relier et rassembler des milliers de collaborateurs Ă travers le monde ? Les valeurs Ă©noncĂ©es doivent dĂ©passer les diffĂ©rences sociales, ethniques et culturelles. Le choix du bouquet de valeurs revĂȘt une dimension stratĂ©gique. Lâexercice est pĂ©rilleux : il faut des mots et concepts simples, appropriables par tous et aisĂ©ment traduisibles (y compris en chinois ou en russe). On recherchera sans cesse lâĂ©quilibre.  Les valeurs de performance et de rĂ©ussite seront toujours contrebalancĂ©es par des valeurs Ă©thiques ou crĂ©atives, la quĂȘte de lâexcellence (du moins en affichage) ne devant jamais se faire au dĂ©triment de lâhumain.
Le succĂšs dâun systĂšme de valeurs (bouquet de valeurs sonne dĂ©cidĂ©ment mieux) tient au fait de savoir crĂ©er de lâunitĂ© dans un univers oĂč tout est pluriel : pluralitĂ© des pays, des mĂ©tiers, des cultures, des traditions, des performances, des langues, des managers, etc.
Un bon systĂšme de valeur saura fĂ©dĂ©rer les Ă©quipes autour dâune orientation commune, tout en parvenant Ă ĂȘtre perçu par les clients. On dira que les valeurs dâune entreprise « dĂ©teignent » sur son environnement. Nâest ce pas le meilleur compliment que lâon peut faire Ă une marque, de « marquer » ?
La science de lâhĂ©raldique est riche dâenseignements, car les marques y puisent leur source. Les blasons, au-delĂ de leurs rĂŽles symbolique et emblĂ©matique, avaient un rĂŽle fonctionnel de repĂ©rage et dâidentité : pour qui, avec qui, et au nom de quelles valeurs je me bats ? La fonction mĂȘme de la marque est dâĂȘtre sur le champ de bataille Ă©conomique. Elle y livre un combat fĂ©roce dont les armes deviennent de plus en plus sophistiquĂ©es. Hier les marques se battaient Ă coup dâavantages compĂ©titifs, aujourdâhui ce sont les systĂšmes de valeurs qui font la diffĂ©rence.
2. Des valeurs pour crĂ©er de la valeur : lâesprit de conquĂȘte des marques
 -Comment les valeurs créent de la valeur
Les valeurs dâune marque et sa valeur sur le marchĂ© sont Ă©troitement liĂ©es : Apple a battu en fĂ©vrier 2015 un record historique en dĂ©passant les 700 milliards de dollars de capitalisation boursiĂšre : câest la marque qui dĂ©tient aujourdâhui la plus forte valeur sur le marchĂ© mondial. Or, le poids financier de la marque est Ă©troitement liĂ© aux valeurs quâelle porte. Câest un fait reconnu : Apple est une marque au code de valeurs fort (honnĂȘtetĂ©, crĂ©ativitĂ©, convivialitĂ©âŠ), autour duquel elle fĂ©dĂšre ses collaborateurs et fidĂ©lise ses clients.
Mais Ă©noncer des valeurs ne suffit pas. « La parfaite valeur est de faire sans tĂ©moins ce qu'on serait capable de faire devant tout le mondeâŠÂ » [1]. Ces mots de La Rochefoucauld peuvent se comprendre symĂ©triquement : Ă©noncer des valeurs aux yeux de tous ne garantit pas leur respect. Â
Si la valeur financiĂšre dâune marque est un Ă©lĂ©ment objectivement mesurable, le respect des valeurs lâest nettement moins. Certains cas posent question⊠Reprenons l'exemple d'Apple : comment interprĂ©ter la contribution du groupe aux dĂ©sastres Ă©cologiques de Bangka, en IndonĂ©sie, dans le cadre de lâexploitation des rĂ©serves dâĂ©tain ? Et que penser de Google qui Ă©nonce « Il est possible de gagner de lâargent sans vendre son Ăąme au diable », alors mĂȘme que son implantation en Chine nâa Ă©tĂ© rendue possible quâĂ condition que les autoritĂ©s chinoises aient un droit de censureâŠ?
 -Les marques aspirent Ă ĂȘtre fortes
Quelle crĂ©dibilitĂ© accorder alors Ă ces valeurs ? Sont-elles de vraies lignes de conduite, ou seulement un outil dâinstrumentalisation des masses, un moyen de rallier Ă soi Ă©quipes et clients,  et par extension, crĂ©er de la valeur ? Les marques ont Ă assoir leur place dans un marchĂ© mondial particuliĂšrement concurrentiel, et Ă ce titre, elles sont par nature Ă la fois combattantes et conquĂ©rantes⊠Le mot « valeur » vient dâailleurs du latin « valere », qui signifie « ĂȘtre fort ». Â
 La force dâune marque, câest Ă©galement (et surtout !) son inscription dans la durĂ©e. Oui, marques, valeurs et temps sont Ă©troitement imbriquĂ©s : les marques aspirent Ă la pĂ©rennitĂ©. La musique peut nous aider Ă comprendre ce rapport au temps : la valeur dâune note, quâelle soit noire, noire pointĂ©e ou blanche, est sa durĂ©e, relative ou absolue Ă lâunitĂ© de temps.
A une Ă©poque oĂč tout bouge Ă une vitesse vertigineuse, les valeurs jouent le rĂŽle de « basse continue » dans la partition de lâentreprise. Leur unitĂ© de prĂ©dilection est la ronde, la blanche, exceptionnellement la noire quand elles sâencanaillent ! Les valeurs dâune marque laissent Ă dâautres le soin de sâagiter, en croches et double-croches, au dessus de la portĂ©e. Ce sont elles, par leur constance et leur lĂ©gitimitĂ©, qui arriment lâĂ©difice.
3. La nécessaire flexibilité des valeurs de marques dans le contexte de digitalisation croissante
 -Une souplesse nécessaire
Pour durer, il faut savoir faire dâun code de valeurs Ă premiĂšre vue rigide et froid, un objet flexible. Tout comme les partitions de musique, figĂ©es dans lâĂ©criture mais ouvertes Ă lâinterprĂ©tation du musicien, les valeurs doivent, malgrĂ© un cadre a priori dĂ©fini, pouvoir ĂȘtre flexibles et souples. Enjeu paradoxal, mais auquel les marques se doivent de rĂ©pondre. Cette flexibilitĂ© des valeurs trouve sa place dans le cadre dâauto-analyse et de questionnement que doit ĂȘtre menĂ© par le top management en permanence.
Adapter les valeurs aux enjeux actuels, et au contexte dans lequel la marque évolue est la condition de sa pérennité.
Il sâagit donc de garder les valeurs que lâon sâest fixĂ©es en ligne de mire, comme un objectif dont on ne se dĂ©tache jamais, mais de savoir en faire des objets souples, plastiques, qui puissent sâadapter aux rĂ©alitĂ©s socio-culturelles diverses dâune part, et aux nouveaux enjeux de notre Ă©conomie mondialisĂ©e dâautre part.
-Un levier : la digitalisation
Dans le contexte de digitalisation croissante de notre sociĂ©tĂ© mondiale,  cette flexibilitĂ© prend tout son sens. Les marques ne peuvent pas ignorer la place grandissante quâa prise la voix du consommateur sur le net. Impossible dĂ©sormais de ne pas respecter les valeurs quâelles ont prĂ©alablement Ă©noncĂ©es. Le consommateur veille et a dĂ©sormais le clic assassin !
Dans le cadre de la sharing economy, les nouvelles marques ne font pas semblant de placer le consommateur au centre de leur systĂšme de valeur. Elles se dĂ©veloppent au cĆur dâun village digital dont la valeur centrale est le partage. Ces nouveaux acteurs issus de lâĂ©conomie collaborative bĂątissent un contrat de confiance fondĂ© sur une horizontalitĂ© digitale et dĂ©mocratique.
On ne se situe plus dans une structure pyramidale, mais davantage dans un modĂšle circulaire, oĂč les enjeux et les rĂ©putations sont dĂ©finis par les clients eux mĂȘmes. Dans ce nouveau cadre, les valeurs de marques ne peuvent plus ĂȘtre fixĂ©es par le haut dans le rapport vertical hĂ©ritĂ© des trente glorieuses.
Les marques Ă©voluent sur des marchĂ©s, dans des pays qui eux mĂȘme deviennent des marques. En France, dans la semaine qui a suivi les attentats de janvier, on nâa plus parlĂ© dâĂ©conomie. Pas un mot ! Pendant cette semaine sans taux de croissance, sans montĂ©e du chĂŽmage, sans endettement, sans loi Macron, les Français ont parlĂ© de valeurs.
La France se disait pessimiste, peureuse, dĂ©pressive (70% des Français se dĂ©claraient en dĂ©pression collective*).  Des millions de Français de toute origine, de tout milieu, de toute rĂ©gion, ont montrĂ© le visage serein et dĂ©terminĂ© de ceux qui entendent lutter contre la pire des barbaries pour un Français : lâatteinte Ă la libertĂ©.
La France ne dormait donc pas sous les anxiolytiques. Elle ne sâĂ©tait pas avachie comme certains lâont dit et cru. La France cherchait Ă donner un sens Ă son rĂ©veil. Remettant au passage, lâĂ©conomie Ă sa juste sa place : celle de subordonnĂ©e.
Câest riche dâenseignement pour des marques mondiales qui sont devenues dâimmenses organisations constamment menacĂ©es dâinhumanitĂ©. Elles savent que la profitabilitĂ©, la croissance et les parts de marchĂ© ne mobiliseront personne, mais que seules des valeurs fortes, lĂ©gitimes et vĂ©cues seront en mesure de mobiliser et dĂ©placer les foules.
 Denis Gancel - Co auteur de la Société des marques
[1] Réflexions ou sentences et maximes morales