JUIN 2025 : LE FOND DE LA PENSĂE
CHRONIQUE DE MYRIAM JĂZĂQUEL, rĂ©dactrice/journaliste/Ă©crivaine
POUR CREATIVE MORNINGS MONTRĂAL
1er août 2025
INTENTION DE LA CHRONIQUEÂ
Le fond de la pensĂ©e, câest une chronique pour aller au fond des idĂ©es, au fond des choses. Approfondir des rĂ©flexions. Ouvrir des possibilitĂ©s, accueillir de nouvelles perspectives. Surtout, lâenvie de prolonger la discussion par de nouvelles questions Ă notre confĂ©rencier/iĂšre du mois, histoire de faire le tour de sa pensĂ©e. Câest lâintention de cette chronique : vous donner encore plus de « matiĂšre Ă rĂ©flexion ». Bonne lecture !
DĂ©finition : Le fond de la pensĂ©e : la base dâune rĂ©flexion, de la perception et de la comprĂ©hension du monde. Au fond, notre maniĂšre de penser, voir et dâinterprĂ©ter ce qui est.
LâENTREVUEÂ : Nadia Seraiocco
Nadia Seraiocco, Ph.D. conjoint en communication, Concordia, UniversitĂ© de MontrĂ©al et UQAM. AprĂšs avoir fait carriĂšre en communication de 1999 Ă 2014, comme journaliste mais aussi dans des organisations comme le MusĂ©e des beaux-arts du Canada, VIA Rail ou la Ville de MontrĂ©al, sa curiositĂ© pour les technologies, lâa menĂ© Ă dĂ©velopper une expertise en communications numĂ©riques. Depuis 2013, elle enseigne Ă lâĂcole des mĂ©dias de lâUQAM en mĂ©dias numĂ©riques. Elle sâintĂ©resse Ă la recherche-crĂ©ation, aussi aux questions philosophiques et Ă©thiques liĂ©es Ă lâusage des donnĂ©es personnelles des individus. Pour sa thĂšse soutenue en 2023 et intitulĂ©e, « Le double numĂ©rique et l'identitĂ© : entre rĂ©flexion, amplification et diffraction », elle a constituĂ© un robot conversationnel Ă partir de ses donnĂ©es personnelles qui agissait sur Twitter. Son mĂ©moire de maĂźtrise portait sur les films de Fluxus et en parallĂšle elle a aussi fait des Ă©tudes de deuxiĂšme cycle Ă HEC. Blogueuse depuis 2002, elle a Ă©tĂ© chroniqueuse Ă ICI PremiĂšre et intervient rĂ©guliĂšrement dans les mĂ©dias.
SUR LA THĂMATIQUE DE CRĂATIVE MORNINGSÂ : PUNK
La culture punk dans sa fonction politique s'Ă©rige contre les fondamentaux du capitalisme : anticonsumĂ©riste, anticonformiste, antisexisme et antidiscrimination de toute nature. DĂ©tournement, hacktivisme et "culture jamming" en sont quelques types d'actions qui sont toujours pertinentes. Comment rester passionnĂ©, demeurer pertinent en utilisant les tactiques punks pour dĂ©velopper sa voix et rester critique? Questions a Nadia Seraiocco chercheuse qui maintient une pratique dâĂ©criture, de collage et dâarts picturaux pour enrichir sa rĂ©flexion. « Câest peut-ĂȘtre Ă contre-courant de ne pas ĂȘtre juste une chose, un titre et un but » souligne-t-elle.
« Punk », câest quoi ?
« Le « punk » est une esthĂ©tique que lâon connait bien, qui a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e par les grands noms de la mode Ă des fins capitalistes. Les valeurs politiques du punk, cela dit, sont en opposition avec le capitalisme et la croissance Ă©conomique Ă tout prix. La mĂ©thodologie punk est de faire les choses par soi-mĂȘme (le DIY, do it yourself) ou dans une petite communautĂ©, de prĂ©server des valeurs dâouverture Ă lâAutre et anti sexisme et racisme. Ces valeurs sont donc fondamentales pour parler encore du punk » estime-t-elle.
Figures punk dâici et dâailleurs
A vos yeux, quelles sont aujourdâhui les principales figures punks ? « Au QuĂ©bec, nous avons des artistes qui ont gardĂ© cet Ă©lan crĂ©atif qui nâattend pas les lignes directrices des grands organismes subventionneurs, qui mettent des Ćuvres au monde pour engager des discussions avec des publics. Lâauteur Mathieu Arsenault fait partie de cette frange dâartistes qui acceptent de vivre parfois en marge des grandes manifestations artistiques, de crĂ©er pour un public, peut-ĂȘtre plus restreint, mais engagĂ© ». Soulignons que Mathieu Arsenault est auteur et critique. Il a publié La vie littĂ©raire au Quartanier. Ses deux premiers livres, Album de finissants et Vu dâici, ont Ă©tĂ© adaptĂ©s au théùtre. Il a fondĂ© lâAcadĂ©mie de la vie littĂ©raire. On peut lire ses chroniques dans LibertĂ© et acheter ses t-shirts littĂ©raires sur sa boutique en ligne : docâtoârakâ.co. Nadia Seraiocco voit en plusieurs poĂštes quĂ©bĂ©cois.e.s, des figures punks « car pour avoir travaillĂ© dans lâĂ©dition, je sais pertinemment que ce ne sont pas les gains des livres vendus qui les motivent, mais bien le besoin de partager leur Ćuvre. JosĂ©e Yvon et Denis Vanier (Ă©crivain.e, disparu.e.s, que jâai lu et apprĂ©ciĂ©,s jâai mĂȘme performĂ© des textes de Vanier sur scĂšne) font aussi partie de cette culture en marge du QuĂ©bec ». Sur la scĂšne internationale, elle nomme lâamĂ©ricain Henry Rollins.Â
« Voix discordantes »Â
Nadia Seraiocco qualifie de « voix discordantes », ces voix qui ne cherchent pas Ă plaire » et sâĂ©rigent contre lâindustrie capitaliste. Question : que pense-t-elle de ces artistes qui proposent des prestations dĂ©rangeantes, avec un goĂ»t prononcĂ© pour la provocation, qui misent sur le scandale de leurs exubĂ©rances pour se dĂ©marquer dans lâindustrie et faire vendre ? Ainsi du chanteur hard rock Alice Cooper, qui exploite sa capacitĂ© rĂ©pulsive pour entrer lâindustrie musicale, selon AlbĂ©ric Tellier, auteur du livre Ultimes vibrations). « Dâabord, Alice Cooper nâexiste pas en dehors du systĂšme capitaliste : sa persona, ses scandales ont contribuĂ© Ă faire de lui une star du rock. Sa chanson « Only Women Bleed », sur la violence conjugale, Ă©tait provocatrice. Et je remettrais ici en relief la distinction importante entre le style muscial punk qui existe dans lâindustrie culturelle et les valeurs punks qui sont hors du systĂšme ».  Et selon elle, quâest-ce qui permet de tracer la ligne de dĂ©marcation entre ce qui est authentiquement punk et ce qui fait usage du punk pour se promouvoir ? « Ă partir du moment oĂč une scĂšne artistique devient organisĂ©e par lâindustrie (grandes Ă©tiquettes, managers, relations publiques), elle nâest plus DIY⊠Câest le paradoxe du punk qui a Ă©tĂ© relevĂ© par des auteurs comme Peter Webb (https://www.jstor.org/stable/j.ctt1mf700m.12) ou Jonathyne Briggs (https://www.jstor.org/stable/j.ctt1mf700m.14) qui remarque que lâimage du punk sâest cristallisĂ©e autour de band iconique, Ă©ternels adolescents, censĂ©ment rĂ©voltĂ©s comme les Sex Pistols ou les Ramones » souligne-t-elle.
DĂ©fis et actions « coups de poing » Â
Quels sont les principaux dĂ©fis pour le dĂ©veloppement de la culture punk ? « Si les valeurs peuvent survivre dans diffĂ©rents contextes, la culture punk DIY est limitĂ©s du fait mĂȘme que sa diffusion, comme son financement sont limitĂ©s par ses valeurs anticapitalisme » observe la chercheuse. En rĂ©fĂ©rence Ă son commentaire sur les jeunes gens de Just Stop Oil ou Utima Generazione qui lance de la soupe sur des Ćuvres dâart pour sensibiliser aux changements climatiques, que pense-t-elle des actions « coups de poing » pour faire entendre les voix divergentes ? « Dâabord ces tactiques attirent vraiment notre attention. Ensuite, plusieurs viendront dire que dâabimer des Ćuvres dâart ne soulĂšvent pas la sympathie du public, bien au contraire. Or, malgrĂ© que jâaime lâart, les musĂ©es, je mâinquiĂšte peu pour les Ćuvres visĂ©es, qui disons-le sont bien bichonnĂ©s par des restaurateurs, prĂ©servĂ©es dans des salles construites Ă coĂ»t de millions de dollars et dont la tempĂ©rature doit ĂȘtre maintenue par des systĂšme de climatisation sophistiquĂ©e. Cela, tandis que dans les hĂŽpitaux partout, des personnes ĂągĂ©es ou malades nâont pas mĂȘme un ventilateur en pĂ©riode de canicule et meurent des hausses records de chaleurs pendant quâon nie lâeffet des changements climatiques. Bref, aimer lâart ne devrait pas nous empĂȘcher de constater notre indolence devant lâintolĂ©rable ».
Ătre outsider Ă lâuniversitĂ©, un contre-sens ?
Tu cites Ce qui nâa pas de prix dâAnnie Le Brun -Essayiste, poĂšte et critique, spĂ©cialiste de lâĆuvre de Sade, qui porte un regard critique sur une partie de la pensĂ©e universitaire, quâelle accuse de servir lâhĂ©gĂ©monie utilitariste. Ă tes yeux, quâest-ce quâĂ©voluer aujourdâhui dans le monde des idĂ©es en Ă©tant outsider (au sein ou hors de lâuniversitĂ©) ? « Dâabord, le milieu universitaire français est diffĂ©rent du milieu universitaire quĂ©bĂ©cois et encore plus du milieu des universitĂ©s du QuĂ©bec diffĂ©rent des universitĂ©s dites « à charte ». Ensuite, je parlerai de moi : jâai un Ph.D., mais je ne suis pas professeure, je nâai pas un statut confĂ©rĂ©, comme plusieurs de nos intellectuels quĂ©bĂ©cois : câest-Ă -dire que jâenseigne comme chargĂ©e de cours, que je fais de la recherche Ă mes frais, que je fais des confĂ©rences par goĂ»t de partager avec un public, pas pour remplir un plan de travail et obtenir de lâavancement. LâuniversitĂ© pour des non professeurs est un port dâattache, un lieu rencontre, avec moins de reconnaissance de lâinstitution, mais aussi moins de contraintes ».
Vivre aux portes de la cité
« Si un monde vous rĂ©volte, est-il bien consĂ©quent de consentir Ă sâen faire lâemployĂ©â? » exprime la philosophie Annie Le Brun qui incite Ă penser et Ă Ă©crire comme «âŻcomme on force une porteâŻÂ». Que pensez-vous de son positionnement ? « Ce que jâapprĂ©cie particuliĂšrement dâAnnie Le Brun, câest cette posture Ă contrario en toute chose. Je lis en moment Du trop de rĂ©alitĂ©, dans lequel elle fustige la culture des rĂ©seaux et lâinstitutionnalisation de toutes les formes dâart, sans Ă©pargner ceux et celles qui parlent publiquement pour les instituions. Elle rappelle mĂȘme cette conception platonicienne de lâartiste qui doit vivre en marge, aux portes de la citĂ©, plutĂŽt que dans le giron capitaliste des subventionneurs. Est-ce possible pour tous? Non, mais est-ce important de se le rappeler ? ComplĂštement » estime-t-elle. Et quel est le prix Ă payer pour cette libertĂ© de penser, de crĂ©er ? « Revenons-en Ă mes exemples dâartistes qui sont demeurĂ©s punks⊠Le prix Ă payer est de ne pas ĂȘtre financĂ© dans les grands programmes gouvernementaux, dâĂȘtre moins connus par le grand public, parfois de vivre trĂšs modestement. Bref, comme dirait Annie Le Brun Ă la suite de Platon, de vivre aux portes de la citĂ© ».Â
Quand le capitalisme algorithmique impose sa norme
Quelles sont les plus graves formes dâaliĂ©nation culturelle aujourdâhui ? « Je ne sais pas ce que le poĂšte et maire de Fort-de-France AimĂ© CĂ©saire ou Frantz Fanon penseraient de cet aplanissement de la culture qui a cours sur les plateformes de rĂ©seautage et lâInternet de façon gĂ©nĂ©rale, mais en ce moment avec lâintelligence artificielle gĂ©nĂ©rative qui nous ressert en plus des crĂ©ations fondĂ©s sur le plus dĂ©nominateur commun de chaque forme dâexpression, la diversitĂ© est chute libre. Ce qui se distribue bien et se monĂ©tise aisĂ©ment devient la norme Ă suivre. Point besoin de souligner que tout ce qui nâest pas la « norme » disparaitra donc sous lâeffet du capitalisme algorithmique » analyse-t-elle.
Faire émerger une pensée DIY
Selon toi, quelles formes nouvelles doit prendre la pensĂ©e « punk » aujourdâhui ou demain ? « Il faut refuser de prendre la pensĂ©e prĂ©fabriquĂ©e par les institutions et relayĂ©e par diffĂ©rents mĂ©dias comme unique vĂ©ritĂ©. Câest UN volet de la rĂ©alitĂ© actuelle, qui en dissimule plusieurs autres. En questionnant les choses, en refusant de toujours blĂąmer ceux qui sâĂ©loignent des sentiers battus et en maintenant des valeurs dâouverture Ă lâAutre, de justice sociale, de dialogue, nous faisons Ă©merger une pensĂ©e DIY, capable de changer les points de vue et peut ĂȘtre le mondeâŠÂ»
Quelles rĂ©flexions, ce regard sur la culture suscite-t-il en vous ? Comment envisagez-vous lâavenir ou lâĂ©volution de la culture punk ?
Lectures suggérées par Nadia :
Lecture suggĂ©rĂ©e par Myriam JĂ©zĂ©quel :Â
Georges Didi-Huberman : Désirer, désobéir. Tome 1, Ce qui nous soulÚve
Editions de Minuit - Mars 2019
« Nous avions beaucoup endurĂ© et puis, un jour, nous nous sommes dit que cela ne pouvait plus durer. Nous avions trop longtemps baissĂ© les bras. Ă nouveau cependant â comme nous avions pu le faire Ă lâoccasion, comme dâautres si souvent lâavaient fait avant nous â nous Ă©levons nos bras au-dessus de nos Ă©paules encore fourbies par lâaliĂ©nation, courbĂ©es par la douleur, par lâinjustice, par lâaccablement qui rĂ©gnaient jusque-lĂ . Câest alors que nous nous relevons : nous projetons nos bras en lâair, en avant. Nous relevons la tĂȘte. Nous retrouvons la libre puissance de regarder en face. Nous ouvrons, nous rouvrons la bouche. Nous crions, nous chantons notre dĂ©sir. Avec nos amis nous discutons de comment faire, nous rĂ©flĂ©chissons, nous imaginons, nous avançons, nous agissons, nous inventons. Nous nous sommes soulevĂ©s. »
Ce livre est un essai de phĂ©nomĂ©nologie et dâanthropologie â voire une poĂ©tique â des gestes de soulĂšvement. Il interroge les corps avec la psychĂ© Ă travers le lien profond, paradoxal, dialectique, qui sâinstaure entre le dĂ©sir et la mĂ©moire. Comme il y a « ce qui nous regarde » par-delà « ce que nous croyons voir », il y aurait peut-ĂȘtre « ce qui nous soulĂšve » par-delà « ce que nous croyons ĂȘtre ». Câest une question posĂ©e en amont â ou en dedans â de nos opinions ou actions partisanes : question posĂ©e, donc, aux gestes et aux imaginations politiques. Question posĂ©e Ă la puissance de se soulever, mĂȘme lorsque le pouvoir nâest pas en vue. Cette puissance est indestructible comme le dĂ©sir lui-mĂȘme. Câest une puissance de dĂ©sobĂ©ir. Elle est si inventive quâelle mĂ©rite une attention tout Ă la fois prĂ©cise (parce que le singulier, en lâespĂšce, nous dit plus que lâuniversel) et erratique (parce que les soulĂšvements surgissent en des temps, en des lieux et Ă des Ă©chelles oĂč on ne les attendait pas).
Source : Les Livres de Philosophie: Georges Didi-Huberman : Désirer, désobéir. Tome 1, Ce qui nous soulÚve