AVR 2025 : LE FOND DE LA PENSĂE
CHRONIQUE DE MYRIAM JĂZĂQUEL, rĂ©dactrice/journaliste/Ă©crivaine POUR CREATIVE MORNINGS MONTRĂAL 1er juillet 2025
INTENTION DE LA CHRONIQUEÂ
Le fond de la pensĂ©e, câest une chronique pour aller au fond des idĂ©es, au fond des choses. Approfondir des rĂ©flexions. Ouvrir des possibilitĂ©s, accueillir de nouvelles perspectives. Surtout, lâenvie de prolonger la discussion par de nouvelles questions Ă notre confĂ©rencier/iĂšre du mois, histoire de faire le tour de sa pensĂ©e. Câest lâintention de cette chronique : vous donner encore plus de « matiĂšre Ă rĂ©flexion ». Bonne lecture !
DĂ©finition : Le fond de la pensĂ©e : la base dâune rĂ©flexion, de la perception et de la comprĂ©hension du monde. Au fond, notre maniĂšre de penser, voir et dâinterprĂ©ter ce qui est.
LâENTREVUEÂ : Martine St-VictorÂ
Martine St-Victor est directrice gĂ©nĂ©rale du bureau de MontrĂ©al de Edelman, entreprise mondiale en communication. StratĂšge en communication, elle a fondĂ© - avant de se joindre Ă Edelman - sa propre agence de relations publiques (Milagro Atelier de Relations Publiques) dont les conseils en communication stratĂ©gique ont touchĂ© un large Ă©ventail de clients, dont le magazine Paris Match, m0851, NBA Canada, ONE, Juliette & Chocolat, le ministĂšre du Tourisme d'HaĂŻti et PBSC, le fabricant du BiXi, et des sociĂ©tĂ©s de vĂ©los en libre-service similaires Ă travers le monde. Martine St-Victor a rĂ©guliĂšrement partagĂ© son expertise dans la Gazette de MontrĂ©al, La Presse, Radio-Canada, CTV et la CBC. Elle est rĂ©cipiendaire de la MĂ©daille du couronnement du roi Charles III pour ses contributions au Canada. Elle siĂšge Ă divers conseils dâadministration, dont ceux de la Fondation KANPE, de la Fondation du Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, du groupe de rĂ©flexion IRPP (Institut de recherche en politiques publiques), de lâInstitut de Cardiologie de MontrĂ©al et de Plus1., lâhĂ©ritage de Martine est une force motrice derriĂšre son travail. Elle est Ă©galement membre de lâInternational Womenâs Forum (IWF), vice-prĂ©sidente de sa section quĂ©bĂ©coise et confĂ©renciĂšre invitĂ©e Ă lâUniversitĂ© polytechnique Mohammed VI au Maroc. NĂ©e au QuĂ©bec, elle est Ă©galement attachĂ©e Ă ses racines haĂŻtiennes.
www.edelman.ca
SUR LA THĂMATIQUE DE CRĂATIVE MORNINGSÂ : LA CROISĂE DES CHEMINS
Avec l'accumulation des Ă©vĂšnements des derniĂšres annĂ©es, nous sommes Ă la croisĂ©e des chemins concernant la confiance que nous accordons aux organisations et aux institutions. Martine St-Victor nous parle des rĂ©sultats de la derniĂšre Ă©dition du BaromĂštre de confiance, publiĂ©e par le bureau Edelman en dĂ©but d'annĂ©e.Â
Mondialisation, innovation technologique, Ă©branlement de la finance, dĂ©clin de lâautoritĂ© publique, explosion des fake news, crise des mĂ©dias, instabilitĂ©s gĂ©opolitiques ⊠ont Ă©rodĂ© la confiance envers les organisations et les institutions. En un quart de siĂšcle, le baromĂštre de la confiance dâEdelman a rĂ©vĂ©lĂ© les prĂ©occupations et les incertitudes dans le monde - dont la population quĂ©bĂ©coise et canadienne â entraĂźnant un dĂ©clin constant de la confiance institutionnelle. Sommes-nous entrĂ©s dans une sociĂ©tĂ© de la dĂ©fiance ? JusquâĂ fragiliser notre dĂ©mocratie ? Comment restaurer cette confiance publique ? Regard et pistes de rĂ©flexion de Martine St-Victor.
Déclin de la confiance : les chiffres
Cette 25e Ă©dition du baromĂštre de confiance Edelman dessine le portrait dâun monde en mal de repĂšres, oĂč la confiance - socle fondateur dâune sociĂ©tĂ© - nâest plus acquise mais Ă construire. Ce rapport met en exergue notamment, ces traits saillants :Â
La majorité des Canadiens ont des griefs contre le gouvernement, les entreprises et les riches
Deux tiers des personnes interrogĂ©es craignent que les dirigeants des gouvernements, des entreprises et des mĂ©dias ne leur mentent dĂ©libĂ©rĂ©ment, soit une hausse par rapport Ă lâannĂ©e derniĂšre.
Seulement 21 % des personnes interrogĂ©es pensent que les choses seront meilleures pour la prochaine gĂ©nĂ©ration.Â
62 % des Canadiens disent quâil est de plus en plus difficile de diffĂ©rencier si leurs nouvelles proviennent dâun mĂ©dia respectĂ© ou dâune source douteuse.
Soixante-deux pour cent des Canadiens ont un sentiment modĂ©rĂ© ou Ă©levĂ© de grief, qui se dĂ©finit par la croyance que le gouvernement et les entreprises leur rendent la vie plus difficile et servent des intĂ©rĂȘts Ă©troits, et que les riches profitent injustement du systĂšme.
SOURCEÂ : Le baromĂštre :Â 2025 Edelman Trust Barometer Global Report
« Le BaromĂštre est un bon indicateur de tendances sociĂ©tales » affirme Martine St-Victor. « Les chiffres ne mentent pas ». Au regard de ces chiffres, Ă quelles (principales) croisĂ©es des chemins nous confrontons-nous sur un plan sociĂ©tal ? « LâinĂ©quitĂ©, câest-Ă -dire ce fossĂ© qui se creuse entre « ceux qui sont de plus en plus fortunĂ©s VS ceux qui ont en moins, tout en travaillant plus » estime-t-elle
MĂ©thodologie : Le BaromĂštre de confiance Edelman 2025 est la 25e enquĂȘte annuelle sur la confiance de la sociĂ©tĂ© Ă lâĂ©chelle mondiale. La recherche produite par lâEdelman Trust Institute repose sur des entretiens en ligne de 30 minutes, auprĂšs de 33000 rĂ©pondants dans 28 pays (dont 2 100+ au Canada), menĂ©s entre le 25 octobre et le 16 novembre 2024. Â
La crainte de lâIA et des impacts technologiques
Selon vous, quâest-ce qui vient le plus miner la confiance envers les acteurs institutionnels ? Si les causes sont multiples, reste que la population se mĂ©fie de ce que les institutions ne semblent pas maĂźtriser. Ainsi, de lâusage exponentiel de lâIA plongeant la sociĂ©tĂ© vers lâinconnu. « Il y a une peur de lâIA et un sentiment que les gouvernements ne maĂźtrisent pas le sujet. Ajoutons Ă cela les alertes lancĂ©es par de grands comme Yoshua Bengio*. Et, la peur de pertes dâemplois liĂ©es Ă lâamplification de lâutilisation de lâIA. Câest un cocktail qui peut faire peur, lorsquâon ne lit que les manchettes sur le sujet » alerte-t-elle.Â
LâincapacitĂ© apparente des gouvernements Ă imposer une rĂ©glementation efficace et les craintes que lâinnovation serve des intĂ©rĂȘts particuliers ou politique exacerbent la mĂ©fiance du public. De plus, lâĂ©tude Edelman souligne : « Lorsque les gens sentent quâils contrĂŽlent lâimpact de lâinnovation sur leur vie, ils sont plus enclins Ă lâaccueillir avec enthousiasme ». Elle prĂ©conise la comprĂ©hension comme la clĂ© dâune meilleure acceptation. Autre piste : multiplier les canaux de communications pour une meilleure diffusion de lâinformation. Dâautant plus que la confiance envers un secteur de lâindustrie ne garantit pas la confiance envers ses innovations !
* Yoshua Bengio est un chercheur quĂ©bĂ©cois spĂ©cialiste en intelligence artificielle, professeur au dĂ©partement dâinformation et de recherche opĂ©rationnelle de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al. Il est le fondateur et directeur scientifique de Mila. Ă lâinstar dâautres experts, il se positionne comme lanceur dâalerte devant les « menaces de dĂ©possession et de domination » de lâIA en lâabsence dâun cadre de balises.Â
La gĂ©nĂ©ration Z : perte dâoptimisme
Autres rĂ©sultats notables : les chiffres rĂ©vĂšlent plus de mĂ©fiance chez les rĂ©pondants Ă faible revenu et une perte dâoptimisme chez les jeunes. Comment interprĂ©ter ces donnĂ©es ? « Dâabord, le plus important pour la gĂ©nĂ©ration Z, par exemple, câest la justice climatique et la justice sociale. Dans les deux cas, malgrĂ© certains progrĂšs, il y a beaucoup de travail Ă faire. » estime-t-elle. Saurons-nous restaurer un climat dâespĂ©rance en lâavenir ? LâĂ©tude soutient que lorsque la confiance sâinstalle, lâoptimisme lâemporte sur le ressentiment. Câest un dĂ©fi collectif qui pousse Ă repenser les prioritĂ©s sociĂ©tales, au-delĂ des simples ajustements de tirs. Il sâagit de penser un changement de trajectoire vers des intĂ©rĂȘts plus Ă©quilibrĂ©s. Un appel Ă repenser nos modĂšles Ă©conomique et notre contrat social basĂ© sur lâĂ©quitĂ© et la responsabilitĂ© partagĂ©e.Â
Des ponts à réparer
Avons-nous raison dâespĂ©rer en un avenir meilleur ? Sommes-nous Ă une vĂ©ritable croisĂ©e des chemins ? « Il y a de plus en plus de clivage entre les citoyens. Lâacceptation du militantisme hostile se mesure alors quâelle devrait ĂȘtre Ă zĂ©ro. Il y a plusieurs ponts Ă rĂ©parer et il faut le faire rapidement. Donc oui, nous sommes Ă une croisĂ©e de chemins ». Lâacceptation du militantisme hostile fait rĂ©fĂ©rence Ă ce rĂ©sultat de lâĂ©tude Edelman : « Lâactivisme hostile est considĂ©rĂ© comme un outil lĂ©gitime pour favoriser le changement. 4 personnes sur 10 approuveraient une ou plusieurs des formes suivantes dâactivisme hostile : attaquer des personnes en ligne, diffuser intentionnellement de la dĂ©sinformation, menacer ou commettre des violences, endommager des biens publics ou privĂ©s. Ce sentiment est le plus rĂ©pandu chez les rĂ©pondants ĂągĂ©s de 18 Ă 34 ans (67 % approuvent au moins un). »
La science, un rempart !
Quels sont â dans ce contexte actuel â les meilleurs (ou les derniers) remparts de la confiance ? La science, rĂ©pond-t-elle dâemblĂ©e. « Dieu merci pour la science. Mais nous devons ĂȘtre vigilants. Aux Ătats-Unis, par exemple, la science est attaquĂ©e. Or, le pays reprĂ©sente un bassin important de grands chercheurs et de fonds pour la recherche ». Par ailleurs, Edelman recommande de mieux intĂ©grer le discours scientifique. « Bien quâils soient toujours jugĂ©s dignes de confiance par la population, les scientifiques sont de plus en plus soumis au regard critique de lâopinion publique. Pour privilĂ©gier la confiance envers leurs recommandations, les experts doivent vulgariser leurs recherches, participer au dialogue public et exploiter les voix de leurs pairs pour dĂ©fendre leurs idĂ©es ». Car lâĂ©tude rĂ©vĂšle Ă©galement que les scientifiques sont placĂ©s au mĂȘme niveau que les pairs sur le plan de la crĂ©dibilitĂ© de lâinformation.
En parallĂšle, lâenquĂȘte de lâOCDE**
Si on met en parallĂšle lâĂ©tude dâEdelman et lâenquĂȘte de lâOCDE sur les dĂ©terminants de la confiance dans les institutions publiques â rĂ©sultats 2024, quels faits saillants attirent votre attention concernant le Canada ? Ainsi, selon lâOCDE, « les Canadiens qui estiment que le systĂšme politique actuel ne permet pas aux gens comme eux dâavoir leur mot Ă dire ont tendance Ă faire moins confiance au gouvernement fĂ©dĂ©ral avec un dĂ©ficit de 58 points de pourcentage par rapport Ă ceux qui estiment avoir une voix politique. Cet Ă©cart de confiance est supĂ©rieur Ă lâĂ©cart moyen de 47 points de pourcentage sur lâensemble des pays de lâOCDE ». Autre observation : « en moyenne, les Canadiens hommes sont davantage susceptibles dâavoir une confiance Ă©levĂ©e ou modĂ©rĂ©ment Ă©levĂ©e dans le gouvernement fĂ©dĂ©ral (53 %) que les femmes (44 %), soit une valeur lĂ©gĂšrement supĂ©rieure Ă lâĂ©cart moyen de confiance de 7 points de pourcentage entre les genres dans les pays de lâOCDE. NĂ©anmoins au Canada, les hommes et les femmes ont tendance Ă faire davantage confiance au gouvernement fĂ©dĂ©ral que la moyenne des pays de lâOCDE. » RĂ©ponse de Martine St-Victor : « LâĂ©cart entre hommes et femmes nâest pas surprenant. Dans lâapplication de plusieurs politiques publiques, par exemple, il nous reste encore du travail Ă faire pour quâelles soient aussi Ă©quitables pour les femmes. Mais au Canada, par exemple, notre politique Ă©conomique est fĂ©ministe - câest Ă©crit noir sur blanc. Câest unique. »
** EnquĂȘte de lâOCDE sur les dĂ©terminants de la confiance dans les institutions publiques rĂ©sultats 2024 - Notes pays : Canada | OCDE
ET VOUS ?
Et vous, quelles rĂ©flexions suscitent les rĂ©sultats de cette Ă©tude ? Quâest-ce qui vous rend plutĂŽt optimiste ou pessimiste ?
Photo remise par Martine :
Lecture suggĂ©rĂ©e par Martine St-Victor : « La rĂ©cente biographie de Connie Chung trace bien lâĂ©volution des mĂ©dias. Le fine ligne entre le hard news et le divertissement et les changements dans les habitudes de consommation des mĂ©dias. La confiance envers les journalistes et les mĂ©dias est en baisse et ce livre tĂ©moigne des nouvelles attentes de lâindustrie.
Connie Chung, Connie â A memoir, Ăd. Grand Central Publishing, sept. 2024, 336 pages.
Lecture suggérée par Myriam Jézéquel :
Antoine Bristielle, A qui se fier? De la crise de confiance institutionnelle Ă la crise sanitaire, Editions de lâAube, mars 2021, 93 pages.
Antoine Bristielle est professeur agrégé de sciences sociales, chercheur en science politique au laboratoire Pacte, Sciences Po Grenoble, et expert associé à la Fondation Jean-JaurÚs.













