Aux urgences, quand les lits manquent
              Une civiĂšre dans la salle des urgences vitales.Â
Il y a trop de monde au service des urgences de la SalpĂȘtriĂšre ce matin, et pas assez de lits pour les accueillir. Alors Pascale, cadre infirmier, tente de faire en sorte que cette nuit, la pire depuis quinze ans, se passe le moins mal possible pour la seule mĂ©decin et les infirmiers qui sâactivent autour des trop nombreux patients.
Ă la recherche des lits
« Chercher des lits, câest ma grande occupation ». Pourtant, durant ses quinze annĂ©es en tant que cadre infirmier aux urgences de nuit de la SalpetriĂšre, jamais Pascale nâen a cherchĂ© autant. Son sourire est fatiguĂ©, son impressionnante voix rauque se fait lasse lorsquâelle dit : « Un, deux parfois⊠Mais sept ! ça me dĂ©moralise ». Ce jeudi matin Ă 5h, sept patients ont besoin dâĂȘtre hospitalisĂ©s et sont bloquĂ©s sur des civiĂšres au rez-de-chaussĂ©e des urgences. Les vingt lits-« portes » du premier Ă©tage sont occupĂ©es. Le terme « portes » dĂ©signe les lits qui accueillent les patients pour une courte hospitalisation, en attente dâun service, explique Pascale : « aux urgences, on pousse la porte ».
Manque dâorganisation ou de moyens, lâengorgement des services dâurgences est un problĂšme rĂ©current dans les hĂŽpitaux français. La question a Ă©tĂ© soulevĂ©e dans un rapport remis Ă la Ministre de la SantĂ© Marisol Touraine en septembre, lequel prĂ©conisait notamment lâinstallation de services dĂ©diĂ©s Ă la recherche de lits. Les urgentistes, qui pointent rĂ©guliĂšrement le problĂšme du doigt, Ă©taient en grĂšve pour dĂ©noncer cette saturation en octobre. Ă la SalpĂȘtriĂšre, une explication en particulier est dans la bouche de tous : la fermeture des urgences de lâHĂŽtel-Dieu en novembre.
Pascale tient le service dâune main de maĂźtre : responsable de lâensemble du personnel infirmier, elle sâoccupe en rĂ©alitĂ© de tout le monde, et de faire respecter les procĂ©dures. Câest Ă©galement elle qui prend en charge les collations. Et câest donc Ă elle quâAnne-Laure, seule mĂ©decin aux urgences cette nuit, doit annoncer quâelle va enfin pouvoir prendre sa pause, aprĂšs douze heures de travail.Â
« On ne sait plus oĂč mettre les patients »
Ă lâĂ©tage du dessus, Anne-Laure sâinstalle, avec sa quiche aux Ă©pinards, autour dâune table Ă©clairĂ©e aux nĂ©ons. La tĂ©lĂ©vision est allumĂ©e, mais personne, dans la dizaine dâinfirmiers, externes et internes assis autour de table, nây prĂȘte attention. Tous regardent une infirmiĂšre dâune quarantaine dâannĂ©e, qui ne dĂ©colĂšre pas. Avant dâĂȘtre transfĂ©rĂ©e Ă la SalpĂȘtriĂšre en dĂ©cembre, elle travaillait Ă lâHĂŽtel Dieu. Elle dĂ©signe ses nouveaux collĂšgues avec tendresse et dit, abattue : « Jâai beau avoir une Ă©quipe, dans ma tĂȘte, ça ne va pas. On nous a fermĂ© les portes au nez, et hop, dĂ©gagez : la voilĂ , la raison pour laquelle il nây a plus assez de lits ici !». Anne-Laure acquiesce. Ă 29 ans, elle travaille ici depuis neuf mois, et a remarquĂ© depuis un mois « une nette recrudescence : on ne sait vraiment plus oĂč mettre les patients ».Â
Le repas est interrompu par la sonnerie stridente du tĂ©lĂ©phone. Une femme fait un « choc anaphylactique » : une allergie Ă un des mĂ©dicaments qui lui ont Ă©tĂ© administrĂ©s. Anne-Laure, talonnĂ©e par lâinfirmiĂšre, dĂ©laisse sa quiche Ă peine entamĂ©e et dĂ©vale les escaliers. La patiente est transfĂ©rĂ©e aux urgences vitales. Les portes sâouvrent dans un bip sur quatre infirmiers qui sâactivent dĂ©jĂ autour de trois patients, dans un impressionnant bal de couleur: combinaison bleue ou verte, mur jaune, paravent mauve pale pour sĂ©parer les patients. « Maintenant, il se passe quoi ? » demande un patient, auquel lâun des infirmiers rĂ©pond « Maintenant, il faudrait vous trouver un lit ».
Les visages sont tendus, fatiguĂ©s. « Câest vraiment une nuit de merde », lĂąche une infirmiĂšre. Le dĂ©compte des patients sans lit continue : il est passĂ© Ă neuf.
Anne-Laure renseigne le dossier de la patiente allergiqueÂ
« Le plus beau métier du monde »
Les portes sâouvrent Ă nouveau sur Pascale. Elle touche le bras dâune des infirmiĂšres avec douceur, lui demande comment elle va. « Câest la premiĂšre fois que je nâaurais pas mangĂ© quand lâĂ©quipe du matin arriveâŠÂ » lui rĂ©pond-elle d'un sourire las. Anne-Laure, derriĂšre elles, sâoccupe dâun patient dont le « scope » - lâĂ©cran qui permet de surveiller les paramĂštres vitaux â indique une tension Ă©levĂ©e. Rien pourtant dans lâexamen clinique ne lâexplique, assure Anne-Laure.
                            Le scope
Une infirmiĂšre, taquine, rĂ©agit Ă la nouvelle : « Franchement, je ne sais pas si les scopes marchent bien âŠÂ ! ». La disproportion entre la tonalitĂ© plate, quasi-indiffĂ©rente, de la voix de la jeune femme et ce que pourrait entrainer une telle supposition â un scope dĂ©fectueux serait synonyme de dommages non-nĂ©gligeables - entraĂźne un Ă©clat de rire collectif. Pascale sourit et glisse « On ne se laisse pas abattre, hein⊠On fait quant mĂȘme le plus beau mĂ©tier du monde ! ».
Son sourire sâefface vite. Dâun air sĂ©vĂšre elle indique une boĂźte en plastique : « je suis inquiĂšte lĂ , pourquoi vous avez sorti ça ? ». Deux infirmiĂšres, la mine alarmĂ©e, tentent de justifier la prĂ©sence de lâobjet incriminĂ©. Pascale est ainsi, mĂšre du service, Ă la fois tendre et exigeante.
Ă sept heures ce matin, quand elle passera les portes des urgences, il nây aura plus sept â comme elle le redoutait deux heures plus tĂŽt â mais treize patients toujours en attente dâun lit. Â
Lou Marillier
@loumarillier













