Je viens de commencer (enfin) De l'arbre au labyrinthe (les études historiques de sémiotique d'Umberto Eco) et dès le début (rappels sur Aristote) il met le doigt sur ce qui me semble être un des problèmes majeurs du discourse et particulièrement tout ce qui est queer discourse (mouvances mogai/ace discourse et plus contemporaines, genre kink, transandrophobia, tout ça).
En français parce que c'est un sujet disons tendu et que le texte sur lequel je travaille est une traduction française (je ferai peut-être une version EN à un moment) mais le point principal : la différence entre définition et démonstration.
"Une définition n'est pas une démonstration : montrer l'essence d'une chose n'équivaut pas à prouver quelque proposition au sujet de cette chose ; une définition dit ce qu'est une chose, tandis qu'une démonstration prouve qu'une chose est. Par conséquent, dans une définition, nous admettons ce que la démonstration doit en revanche prouver. Définir n'est pas prouver qu'une chose existe." (je souligne)
Je pense que ça éclaire certaines discussions. Par exemple, on peut se retrouver avec des définitions du concept de dragon (y compris des définitions incohérentes les unes avec les autres, c'est un peu le pain quotidien de pas mal de gens sur tumblr) avec des discussions et des désaccords, jusqu'à ce que quelqu'un rappelle que les dragons n'existent pas (autrement dit : on peut en parler autant qu'on veut, et produire toutes les définitions qu'on veut, il n'y aura pas moyen de démontrer la réalité des dragons et donc de prouver ou réfuter aucune de ces définitions).
En termes de discourse, je pense que c'est cette confusion qui amène à la création de catégories incohérentes, comme pas mal de microidentités : on va s'efforcer de définir, par exemple, un type d'attirance et y mettre beaucoup d'énergie et de bonne volonté, créer un nouveau terme, un drapeau, etc., mais tout ça sans se demander si la catégorie 1) existe réellement dans le monde 2) comprend une forme de cohérence interne et surtout sans prendre le temps d'examiner le projet sémiotique dans son ensemble : pourquoi est-ce que la catégorie "homosexualité" fait sens ? En quoi est-ce que les catégories "bisexualité" ou "lesbianisme" font sens, et comment est-ce qu'elles se rattachent à la catégorie "homosexualité" ? Y a-t-il un terme plus général qui va ensuite se décliner en plusieurs branches cohérentes ? Y aurait-il des raisons de séparer le type d'attirance (romantique, sexuelle...), sa nature (gay, bi, hétéro), de ses modalités (y compris absence) ? etc. C'est comme ça, je pense, qu'on se retrouve avec des posts du style "positivité demi !" ou des gens qui pensent sincèrement qu'ils sont uniques (et surtout opprimés) parce que la création d'un lien émotionnel fort est un prérequis pour l'attirance. On va avoir une définition mais pas la démonstration que cette catégorie fait sens ou même existe en tant que telle dans le monde (et évidemment étant donné que cette modalité d'attirance est partagée par des groupes par ailleurs aussi bien socialement marginalisés pour leur sexualité que normalisés (queer/hétéro), elle ne fait pas sens en tant qu'identité pure, mais simplement en tant que modalité qui viendra qualifier une identité en tant que telle : ce qui ne veut pas nécessairement dire que la catégorie est fausse, puisque l'observation empirique montre bien évidemment que nous n'avons pas tous les mêmes rapports à l'attirance sexuelle et/ou romantique (on a tous un.e ami.e qui peut envisager de coucher avec quelqu'un qu'iel ne connaît pas ou peu, et inversement), et la création d'un terme pour définir ce type d'attirance ne me paraît pas fondamentalement inutile ; le problème provient plutôt du glissement théorique vers l'idée que ce mode d'attirance (qu'il soit qualifié de demisexualité, grey-asexualité ou autre) aurait un statut comparable à celui de l'homosexualité, par exemple.
Ce serait comme de dire (pour reprendre l'exemple d'Eco) que, plutôt que considérer que tous les chiens sont des canidés appartenant à la catégorie des animaux, certains canidés ne sont pas des animaux, ou que la catégorie canidés est aussi vaste que la catégorie animaux et doit être mise sur le même plan. On a une sous-catégorie qui est prise de manière erronée pour une catégorie principale et vient ajouter une dose de flou théorique à une question d'ordre sociologique. Et quand on fait remarquer que la définition (au sens d'Aristote) est incohérente, la réponse est systématiquement de donner une définition, sans prouver en quoi la catégorie fait sens.