Il y a beaucoup de gens qui pensent que les filles exagĂšrent. Je vais vous raconter comment moi jâai vĂ©cu ça.
La premiĂšre fois que jâai vraiment eu peur, jâavais 8 ans. Je mâen souviens encore clairement.
JâĂ©tais Ă la piscine Laurier, je mâen allais rejoindre des amis, mais jâĂ©tais la derniĂšre arrivĂ©e. JâĂ©tais seule dans les vestiaires. Je me souviens que mon maillot de bain Ă©tait rouge. Je suis allĂ©e me changer, jâme souviens de la couleur des chambres d'habillage, grises pĂąles avec une teinte bleutĂ©e. Jâme souviens avoir enlevĂ© ma robe, avoir pris mon maillot sur le crochet derriĂšre la porte, avoir baissĂ© ma tĂȘte pour regarder mes pieds lâenfiler, puis avoir figĂ©.
Avoir le cĆur qui bat, ma respiration sâarrĂȘter, le tictac de lâhorloge se figer.
Ă mes pieds, glissĂ©e par lâouverture de la cabine, la tĂȘte dâun homme qui me regardait me dĂ©nuder. Je nâai pas criĂ©, je nâai pas couru. Jâai rĂ©ussi Ă ne faire que deux choses, la premiĂšre, reculer lentement dans le fond du cabinet le plus loin de lui possible, la deuxiĂšme, câest dâavoir dit un timide « non » quand il a cognĂ© Ă ma cabine en me disant dâouvrir, quâil Ă©tait un employĂ© de la piscine, que je devais lui faire confiance. Un tout petit « non » tremblotant. Jâme souviens avoir fixĂ© mes yeux sur la craque de la porte et avoir comptĂ© les secondes. Par lĂ je lâai vu sâenfuir en courant quand une mĂšre et son enfant sont entrĂ©s se changer.
Depuis ce jour, je fixe toujours par la craque de la toilette quand j'y suis, depuis ce jour, je compte toujours dans ma tĂȘte quand jâai peur.
Jâme suis rendue compte vers 12-13 ans que mon corps commençait Ă changer. Je mâen suis rendue compte aux regards qui changeaient eux aussi autours de moi. Ma mĂšre me disait de faire attention Ă la maniĂšre dont je mâassisais ou que jâapprochais les gens (colle toi pas, fais attention), parce que pendant que mon corps prenait de nouvelles courbures, ma tĂȘte, elle, Ă©tait encore celle dâune enfant.
JâĂ©tais en sixiĂšme annĂ©e quand je marchais vers lâĂ©cole avec ma meilleure amie, il pleuvait moi je tenais le parapluie et elle, elle mangeait des m&m, un pour elle, un pour moi. Deux hommes, je me souviens quâils semblaient trĂšs vieux, mais maintenant que jây pense, va savoir sâils avaient 20 ou 50 ans, ont baissĂ© la vitre de leur camionnette et nous ont criĂ© : « embrassez-vous! » Ă cet Ăąge, on Ă©tait plus confuses que choquĂ©es.
Quand jâai eu 14 ans, je promenais mon petit frĂšre avec ma voisine dâĂ peine un an et demi de plus que moi, un homme nous a criĂ© quâils nous en feraient bien un autre (en parlant du bĂ©bĂ©).
Quand jâai eu 15 ans des gars de 26 ans « sâintĂ©ressaient Ă moi » merci mon dieu, jâai toujours eu un criss de gros caractĂšre.
Quand jâai eu 17 ansâŠ
Quand jâai eu 17 ans, je revenais dâun aprĂšs bal qui avait eu lieu chez mon meilleur ami de lâĂ©poque. Jâavais pris un taxi pour les quelques rues qui sĂ©paraient nos maisons, mais jâai demandĂ© au taxi dâarrĂȘter au coin de Mentana et de Mont-Royal pour avoir le temps de fumer une cigarette avant dâarriver chez moi.
Jâavais une robe longue et des talons hauts, une tenue de bal quoi. Je marchais tranquillement, de bonne humeur. En tournant le coin je me suis aperçue que la personne derriĂšre moi aussi avait tournĂ© le coin de la rue.
JâĂ©tais sur Mentana, je remontais vers Gilford, pas de quoi sâinquiĂ©ter, le Plateau câest mĂ©ga rĂ©sidentiel, la personne devait habiter cette rue. Jâai quand mĂȘme sorti mon cellulaire, jâme souviens que je n'avais plus de minutes dessus (ahhh le bon vieux temps des forfaits aux « minutes »).
Quand la personne Ă accĂ©lĂ©rĂ© le pas derriĂšre moi, jâai fait semblant de tĂ©lĂ©phoner mon pĂšre « allo PAPA⊠ouiii je suis JUSTE AU COIN DE LA MAISON, jâarrive » tâsais qui qui me ferait de quoi en sachant que mon pĂšre mâattendait?J'me souviens que les rĂ©verbĂšres me renvoyait nos ombres, jâme souviens que lâombre derriĂšre moi a avaler la mienne, au mĂȘme moment jâai senti quelquâun mâagripper la taille.
Puis jâai ri. Jâai ri en me retournant parce quâen une fraction de fraction de seconde, mon cerveau a associĂ© ce geste si familier de me faire enlacer aux gens que jâaime. Avant mĂȘme que je me retourne jâĂ©tais soulagĂ©e : Je DEVAIS connaitre cette personne, câĂ©tait un ami, jâĂ©tais hors de danger voyons!
Soupir en souriant et en disant « criss que tu mâas fait peuâŠÂ»
Avoir le cĆur qui bat, ma respiration sâarrĂȘter, le tictac de lâhorloge se figer.
Devant moi, un total inconnu.
Ă toute vitesse jâme suis rappelĂ©e que mĂȘme si je nâavais plus de minutes, le 911 Ă©tait disponible.
Pendant ce temps, il est déjà sur moi.
La tĂ©lĂ©phoniste me rĂ©pond, je me dĂ©bats en mĂȘme tempsâŠ
La madame me dit de rester calme. Je lui gueule dessus que je peux pas rester calme, je me fait attaquer! Il est sous ma robe, elle ne comprend pas? Il mâagrippe les seins⊠glisse ses doigts dans mon entre jambe⊠Que je reste calme? Elle me niaise⊠Tout ce que je fais câest rĂ©pĂ©ter les coins de rues oĂč je me trouve. Je ne sais mĂȘme pas si elle mâentend, je sais mĂȘme pus oĂč est le cellulaire. Que je reste calme?
Ok Javiera, fuck, tâes toute seule. Laisse faire la police, tâes toute seule⊠rappelle toi de tous les Ă©pisodes de CSI que tu as Ă©coutĂ© avec ta mĂšre⊠calme toi, il est dĂ©jĂ entrain de tâattaquer, il est trop tard, la seule chose que tu peux faire câest de te rappeler de lui. Cheveux noirs, survĂȘtement adidas, boucle dâoreille en diamant Ă son oreille gauche. Regarde-le. REGARDE-LE, nâoublies pas son visage. Je glisse. Il est trop tard⊠mes yeux roulent vers lâarriĂšre⊠au loin je vois ma maison.
Jâimagine mon pĂšre Ă©couter la tĂ©lé⊠mon pĂšre⊠MON PĂRE! Jâai juste une option, ça semble impossible, mais peut-ĂȘtre que si je cris, juste une fois, si je hurle assez fort peut-ĂȘtre que mon pĂšre va mâentendre.
Câest ce que je fais, jâme dis que câest peut-ĂȘtre le dernier cri de ma vie. Alors je rugis!
Câest Ă ce moment que jâentends une voix. Une femme au-dessus de ma tĂȘte qui cri par une fenĂȘtre "HEYYYY! LACHE-LA!"
Le gars se releve, lentement, me lance un bec, et sâen va en courant.
La dame vient me rejoindre. Les policiers arriveront 30 minutes plus tard.
Depuis ce jour, quand le soleil change de position et que ma propre ombre me rattrape je fige. MĂȘme si je me trouve dans une foule.
Depuis ce jour, je traine toujours des vĂȘtements de rechange dans mon sac quand je sors.
Quand je rentre chez chez moi, sur le chemin du retour, jâme change pour ĂȘtre prĂȘte Ă courir.
Câest la rĂ©alitĂ© de beaucoup ça, ĂȘtre prĂȘte Ă fuir Ă tout moment. Câest faire une crise de panique contrĂŽlĂ©e quand on marche seule devant deux gars sur le coin de la rue. Câest de devoir ĂȘtre sur ses gardes constamment, parce que dans le fond ça se peut trĂšs bien quâune situation arrive oĂč tu ne peux que compter sur toi. Câest de se mettre lâair bĂȘte dans la face le plus possible parce que si on a le malheur de sourire, certains prennent ça pour une invitation.
Jâaimerais ça un jour pouvoir sourire aux inconnus dans la rue juste parce que maudit, la vie est belle!
Jâaurais aimĂ© ça que la pâtite moi de 16 ans ait pu sourire aprĂšs son bal de finissant.