Les autres
« Toi, de toute façon, ça ne va pas changer ta vie, hein !Â
Tâes autiste, tu vis tout le temps en quarantaine ! »
 Cette remarque mâa Ă©tĂ© faite quelques jours avant la mise en place effective du confinement.
LĂąchĂ©e par lâun de ces esprits auto-proclamĂ©s spirituels. Un de ceux qui sourient avec des dents blanches Colgate au cĆur fondant de fumier. Presque persuasif. Si bien que jây avais cru. Si câĂ©tait vrai finalement ? Beaucoup de tĂ©lĂ©travail, des courses alimentaires, pas dâinteraction sociale.
Du sur-mesure, nâest-ce-pas ?
 Non.
Non parce que justement, Jean-Paul, lâenfer, câest les autres.
Les autres trop présents.
Les autres trop absents. Â Â Â Â Â
        Les autres trop prĂ©sents dâabords.
Car enfermĂ©e dans un appartement, les autres, on les entend. Beaucoup. Beaucoup trop. Lâhyperacousie a trĂšs peu dâ    amis et certainement pas les talons, les casseroles, aspirateurs et autres bavardeurs. Et le voisin a plus une mine de rĂŽti que de Pavarotti.
       Les autres trop prĂ©sents ensuite. Ceux qui ont dĂ©cidĂ© que le confinement, câĂ©tait pour les autres, dâautres. Il faudrait inventer, chers acadĂ©miciens, un terme spĂ©cifique pour ceux-lĂ . CĂ©citĂ© lĂ©gislative ? Anosognosie sociĂ©tale ? Nombrilisme giganto-stellaire ? Bref, ceux qui considĂšrent que les lois doivent ĂȘtre appliquĂ©es par les autres pour leur propre bien-ĂȘtre. Comme sâils vous disaient : « mettez un prĂ©servatif, jâai le sida ».
       Il y a aussi ceux qui sont tellement modestes quâils se sous-estiment : « rester chez moi ? Oh mais nây pensez pas, jâen suis incapable ». HĂ© bien si tu peux y arriver. Dâailleurs, tu es bien parvenu Ă rester dans ta mĂ©diocritĂ© depuis toujours, tu dois bien pouvoir stagner chez toi quelques semaines, non ?Â
       Parmi les « autres Ă lĂ©gislation variable », on trouve Ă©galement le maĂźtre-chien. A vous de le situer sur la laisse. Tous les deux ont des besoins, les uns lĂ©gitimant les autres. A se demander si ce sacrĂ© Covid-19 ne provoquerait pas incontinence et prostatisme canins. La chienne (de la) voisine est dâailleurs trĂšs sĂ©vĂšrement atteinte. Sa frĂ©quence mictionnelle est plus que suspecte depuis 4 jours. Rappelez-moi dâen discuter avec le Dr Bardot.
       Les « autres au bon sens atrophique » ont aussi lâhonneur de compter dans leurs rangs les dits « sportifs ». Les mĂ©andres intellectuels avancĂ©s pour justifier leurs footings ridicules renseignent sur leur probitĂ© intrinsĂšque. Pourtant, vous savez, ce sont eux qui vous bavassent leurs inepties sur les valeurs du sport, le respect des rĂšgles, lâesprit dâĂ©quipe, blablablabalabla je te noie. Mais est-on vraiment surpris ? Quâattendions-nous de myocytes suants engoncĂ©s dans des manchons de compression fluos capables dâavaler un tube de dentifrice dâalgues vertes sauce maltodextrine ? Rien. Mais le problĂšme est que justement ils ne font pas rien. Ils sâagitent dans les rues, sur les quais. « Oh mais y a personne ». Effectivement toi tu es personnes. LuciditĂ©. Sauf que si tout le monde se dit quâil nây a personne, il y a du monde. Dâailleurs, si jâosais mâapprocher au plus prĂšs du mĂštre rĂ©glementaire, je leur demanderais ce qui les chagrine le plus : ne pas entendre le bruit des pas cadencĂ©s sur le bitume chaleureux, ou lâimpossibilitĂ© de tĂ©lĂ©charger leur fichier Strava de sĂ©ance pĂątĂ© de maison dont tout le monde se contre-fout ? Rentre chez toi, et sans cracher.
        Oui lâenfer, câest les autres. Cet autre qui, alors que tu tentes chaque instant de te rappeler le bien-fondĂ© de ces mesures, te dĂ©glingue le raisonnement. Tu le sais pourtant. Tu as raison. Il a tort. Mais lâagacement nĂ© de lâincurie intellectuelle et factuelle de lâabruti est encore moins gĂ©rable que lâenfermement.
 Les autres trop présents.
Les autres trop absents.
Enfermer un autiste, câest Ă©touffer lâasphyxiĂ©.
        Car mĂȘme Ă©triquĂ©e, sa vie en Ă©tait une. TrĂšs rĂ©glĂ©e, stĂ©rĂ©otypĂ©e mais rassurante. Des dĂ©tails. Insignifiant mais fondamental. Une habitude qui contre une incertitude. Un tic qui contient la panique.
Chacun a vu ses habitudes bouleversĂ©es. Mais, toi, cher Esprit Spirituel initial, toi, tu as « La CapacitĂ© dâAdaptation ». Moi non. Ou douloureusement.
Toi lâEsprit Spirituel, tu as « La CapacitĂ© de Gestion des Emotions ». Moi non. De lâEmotion oui. Mais pas de gestion. De la casse plutĂŽt. Les autistes Asperger ont inventĂ© le disjoncteur Ă©motionnel avant Thomas Edison⊠Soit on vomit, soit on sâĂ©touffe. Seul, on nâassimile jamais.
Lâautiste Asperger est seul mais dĂ©pendant. Terriblement dĂ©pendant. LâapprĂ©hension du monde physique est si compliquĂ©e, si traumatique quâil nây a accĂšs. DĂ©connectĂ©, il Ă©volue, jâĂ©volue sur ma planĂšte. Et nâatterris quâen cas dâavarie. Donc trop tard.
« Tu as dormi ? » « Non, pourquoi ? » « Dâhabitude tu dors » « Oui mais je nâai plus dâhabitude maintenant. Et personne pour mâen donner ».
« Tu as mangé ? » « Oui » « Quoi ? » « Je ne sais pas » « Quand ? » « Je ne sais plus » « Tu es sûre que tu as mangé ? » « Non ».
« Tu as bu ? » « Oui » « Mais tu nâas plus de bouteille » « Elles sont finies » « Depuis quand ? » « Je ne sais pas ».
Rien nâest inventĂ©. Etonnant pour quelquâun qui majore ses modules de nutrition et qui calcule Ă lâunitĂ© prĂšs la dose dâinsuline journaliĂšre dâun diabĂ©tiqueâŠ
Câest cela ĂȘtre Asperger : arroser les autres et mourir de soif.
         Alors non, Esprit spirituel, enfermer un autiste nâest pas anodin. Le Covid-19 ne fait pas de diffĂ©rence : il tâaime, il mâaime.
Enrailler la progression de cet amour viral inconditionnel passe par une dĂ©marche dâisolement social. Les plus taquins dâentre vous oseront lâappellation de « repli autistique prophylactique ». MĂȘme au sujet des maux, les bons mots sont amusants.
 Alors toi, Esprit Spirituel, ferme ta maison, ouvre ton esprit. Fais au moins semblant dây croire. Pour que ça dure moins longtemps.
  Lâenfer câest les autres, trop prĂ©sents, trop absents.













