Vieille
Il est possible dâavoir un millĂ©naire dans les pattes en une nuit. Je me suis rĂ©veillĂ©e avec une Ăąme de mille ans. Le miroir nâindiquait aucun changement ; de lâintĂ©rieur, jâai vu les cicatrices accumulĂ©es et jâai comptĂ© comme on compte les cernes dâun bois. Minutieusement. En tirant la langue. Scrupuleusement. Soudain, jâavais lâĂąme vieille.
Il est courant de considĂ©rer que chaque Ăąme avance Ă un rythme propre. La mienne nâa pas attendu trente ans pour ĂȘtre pĂ©rimĂ©e. Regarder le monde comme un terrain de jeux inadaptĂ©s. Syndrome de Cassandre, les catastrophes Ă venir semblent Ă©videntes. Les fĂȘlures passĂ©es ne laissent aucune place aux suppositions de lĂ©gĂšreté ; câĂ©tait hier, la lĂ©gĂšretĂ©, la bise, le vent dans les cheveux.
LâĂąme vieille a le pied dans la tombe et elle sourit. Elle regarde les nouvelles et jeunes Ăąmes sâĂ©pancher de la vie ; elle est fatiguĂ©e en-dedans dâelle-mĂȘme. Elle ne peut plus dĂ©couvrir, non quâelle ait une connaissance exhaustive du monde et de lâhumanitĂ©, mais elle nâa plus de place, car lâĂąme vieille est dĂ©jĂ pleine. Il nây a plus de rĂ©cipient pour contenir ce qui dĂ©passe, il nây a plus rien quâun vase Ă©brĂ©chĂ© dans un coin de piĂšce inhabitĂ©e.
Il nây a plus rien autour de lâĂąme vieille, car elle a eu le temps, en vieillissant, de chasser tout le monde autour dâelle. Il nây a plus personne pour tenir les morceaux qui tombent. Souvenirs et blessures.
Je me suis rĂ©veillĂ©e lâĂąme vieille ce matin. EpuisĂ©e de ces batailles Ă mener pour sourire chaque jour. ExtĂ©nuĂ©e de ce soleil qui ne me rĂ©chauffe plus. Abattue par la vie qui me passe Ă travers. Vieille et finie. A lâheure des comptes, il restera de la poussiĂšre â et le souvenir dâune personne qui avait tout donnĂ© pour sourire.











