CĂ©lestine se voyait dans cet Ă©tat chaque annĂ©e. Mais depuis le dĂ©cĂšs de son pĂšre, câĂ©tait plus prĂ©gnant. A la nostalgie et Ă la mĂ©lancolie Ă©tait maintenant venue sâajouter cette solitude existentielle que les fĂȘtes de fin dâannĂ©e attisent et rendent plus cruelles que le reste du temps.
Câest dans une sorte de grand Ă©cart quâelle traverse cette pĂ©riode. A la fois, se sachant aimĂ©e par ses proches, ses ami·es, ses collĂšgues, enveloppĂ©e de cet amour, et en mĂȘme temps douloureusement seule en elle-mĂȘme et de plus en plus Ă mesure que NoĂ«l approche.
Cette annĂ©e pour la premiĂšre fois, elle devait traverser cette pĂ©riode en partie seule. Ses enfants ne rentreront de chez leur pĂšre que le 24. Ils y retourneront le 25 dans lâaprĂšs-midi et jusquâau 26.Â
Elle reste dans son lit et tente dâĂ©crire comme une vaine catharsis. Elle Ă©crit parce quâelle ne parvient pas Ă entrer aussi profondĂ©ment quâelle le voudrait dans ses affres de dĂ©cembre sans poser ses mots. Elle voudrait en extirper une fois pour toute cette douleur, pleurer tout ce quâil y a pleurer. Mais, chaque annĂ©e, il lui faudra recommencer, sây confronter, Ă©crire, triturer la blessure sans peut-ĂȘtre ne jamais rĂ©ussir Ă la soigner. Chaque annĂ©e, tenter dâentrer plus loin dans sa nostalgie, dans sa mĂ©lancolie, dans sa solitude existentielle. Chaque annĂ©e, pleurer, faire le deuil des NoĂ«l quâelle nâa pas eu et de ceux quâelle a eu, chaque annĂ©e traverser Ă nouveau la souffrance, sây frotter, se faire un peu mal pour tenter dâaller un peu mieux.
Dans sa chambre, elle baigne dans une atmosphĂšre chaleureuse, avec des draps rouge, du bois, des bougies, de la tisane Ă la cannelle et Ă la badiane. Et ce cocon quâelle amĂ©nage pour cette traversĂ©e lui fait paradoxalement mal. CĂ©lestine fuit son salon oĂč elle aime pourtant sâinstaller pour lire et Ă©crire habituellement. Elle ne s'y sent pas chez elle aujourdâhui. Il y a trop de luminositĂ© et le sapin qui trĂŽne dans lâattente de recevoir les paquets que ses enfants dĂ©balleront tĂŽt le 25 la chamboule un peu.
Elle ne se sent bien nulle part, Ă©trangĂšre partout. EtrangĂšre Ă la fĂȘte surtout. Ăa commence dĂšs dĂ©but dĂ©cembre quand autour dâelle, ses proches parlent de NoĂ«l, de leur prĂ©paratifs, du choix des cadeaux pour la tante Gertrude, de leurs dates de dĂ©part et de retour, de leurs retrouvailles Ă venir avec leurs parents, leurs frĂšres et soeurs. Elle donne le change avec sincĂ©ritĂ©, participe aux conversations de bon coeur mais une partie d'elle est affligĂ©e. Elle dit aussi aux oreilles bienveillantes que câest une pĂ©riode douloureuse pour elle. Et elle reçoit en retour de la tendresse, des mots doux, des attentions parfaitement choisies qui lâĂ©meuvent profondĂ©ment. Oui elle est entourĂ©e et chĂ©rie, et seule aussi.
Elle pense Ă tout ces gens qui sâactivent Ă ce moment prĂ©cis, faisant leurs derniers achats de cadeaux, choisissant avec soin les mets de NoĂ«l au supermarchĂ© ou chez leur petit producteur local, chez leurs parents papotant autour dâune tisane ou dâun apĂ©ritif, dans un train rejoignant leur famille. Elle pense Ă tout ces gens en mouvement, tendus vers leurs retrouvailles et elle statique, figĂ©e dans le silence de sa chambre. Elle pourrait se rĂ©jouir de retrouver ses enfants, elle pourrait sâactiver en emballant les cadeaux qui attendent encore dans leurs cartons ou en allant faire les courses mais elle nây arrive pas.Â
Elle se rĂ©jouit du bonheur des autres bien sĂ»r. Elle ne souhaite Ă personne autre chose que cette joie de NoĂ«l. Mais elle se sent honteuse aussi car elle les envie. Elle envie leur NoĂ«l, leurs retrouvailles, leur grande tablĂ©e festive, leur plaisir partagĂ© dâĂȘtre ensemble.
Des souvenirs remontent. Aujourdâhui elle comprend pourquoi sa mĂšre vivait cette pĂ©riode de lâannĂ©e dans un spleen non dissimulĂ©. Ăa lui gĂąchait un peu son plaisir Ă elle quand elle Ă©tait gamine. Elle lui en voulait secrĂštement. Mais sa mĂšre, comme elle, nâavait plus de parents, pas de frĂšres et soeurs et pas de famille Ă©largie.
Contrairement, Ă sa mĂšre, elle a toujours tentĂ© de mettre des Ă©toiles dans les yeux de ses enfants pendant la pĂ©riode de lâAvent : calendrier de lâAvent confectionnĂ© par ses soins, couronne dont on allume une bougie les quatre dimanches prĂ©cĂ©dant NoĂ«l, balade contĂ©e, sapin choisi et dĂ©corĂ© ensemble, chants de NoĂ«l qui rĂ©sonnent dans la maisonnĂ©e, Saint Nicolas avec sa belle-famille et puis son pĂšre qui venait cĂ©lĂ©brer un NoĂ«l anticipĂ© dĂ©but dĂ©cembre. Mais depuis quâelle a repris une activitĂ© professionnelle et qui plus est depuis le dĂ©cĂšs de son pĂšre, elle nâa plus lâĂ©nergie de faire tout ça, elle ne parvient plus Ă se plonger dans lâambiance de NoĂ«l. Elle sâen veut dâailleurs parce que sa plus jeune fille aura peu goĂ»tĂ© Ă cette magie de lâAvent contrairement Ă ses frĂšres et soeur. Reste Ă Ă©toiler ses yeux lors du rĂ©veillon, rĂ©unis tous les cinq. Ce sera bougies partout, sapin illuminĂ©, jus de pomme chaud aux Ă©pices, chants de NoĂ«l, repas choisi ensemble. Elle tentera de cacher sa tristesse. Comme chaque annĂ©e, elle regardera sans doute par la fenĂȘtre en pensant Ă celles et ceux qui festoient en famille Ă©largie et Ă celles et ceux qui sont seul·es, plus seul·es qu'elle encore. Son vide elle le remplira avec un peu de magie et lâamour quâil y a entre elle et ses enfants.
Et puis la traversée sera faite pour cette année encore.