Voyage au Myanmar - Derrière la carte postale
Le Myanmar est un très beau pays, celui des "mille et une pagodes". Mais derrière la carte postale, c'est aussi l'un des pires pays au monde en ce qui concerne les Droits Humains. Après des années d'isolement, la junte a officiellement ouvert la porte aux touristes en 1996 avec la campagne "Visit Myanmar Year". En 2011, le Myanmar a officiellement accueilli 391 000 visiteurs étrangers. Pour l'année 2014, les chiffres ne sont pas encore connus mais nous sommes au moins deux ;-) Néanmoins, "le Myanmar reste un territoire troublé, à vous de décider de le visiter ou non" (Lonely Planet). Car oui, la problématique du tourisme au Myanmar est bien réelle. Voyager au Myanmar reste un cas de conscience, toujours d'actualité, malgré les récents progrès en matière de démocratie. Ces dernières années, des associations de défense des Droits Humains ont appelé au boycott du tourisme de masse car certaines violations des Droits Humains sont directement liées au développement du secteur touristique. Par exemple, les déplacements de population pour rendre le pays et les sites touristiques plus attractifs, comme à Bagan où, en 1990, plus de 5000 Birmans y vivant depuis plusieurs générations ont reçu l'ordre de partir. De nombreuses familles ont également été expulsées des grandes villes (Rangoun, Mandalay). Par ailleurs, le recours au travail forcé pour la construction de routes, aéroports et autres infrastructures est habituel dans ce pays. Il semblerait que l'armée traite la population civile comme une réserve illimitée de travailleurs forcés (non rémunérés). En étant attentifs, lors de nos déplacements en car ou au détour d'une visite, nous avons pu constater par nous-mêmes, à plusieurs reprises, la présence de femmes et d'enfants occupés à la construction de routes, dans des conditions souvent difficiles.
Le tourisme donne l'illusion d'un pays ouvert alors que certaines populations, les minorités ethniques notamment, vivent dans des prisons à ciel ouvert (vous avez peut-être entendu parler de l'appel au boycott de "Pékin express" vis-à -vis de la situation des réfugiés Rohingyas à Sittwe). Pour ne pas cautionner leur exploitation, nous avions renoncé à rencontrer les femmes aux long cou de l'ethnie Padaung au lac Inlé.  Une très faible part des citoyens birmans bénéficient du tourisme. Plus de 75 % de la population birmane vit en zone rurale et dépend de l'agriculture pour vivre. Une grande partie des entreprises du secteur touristique appartient aux membres du gouvernement ou à leurs familles. De nombreux hôtels sont la propriété de membres du régime ou de leurs proches, et les revenus du tourisme profitent en premier lieu aux dirigeants et à leurs proches. Le tourisme est la deuxième source de revenus pour l'État Birman, après l'exportation de gaz. La dégradation culturelle est une des autres conséquences du développement du tourisme. Des monuments historiques ou encore des bâtiments coloniaux ont été rasés pour construire des hôtels. Une autoroute a été construite à quelques mètres des temples centenaires de Bagan. Les sites réservés aux visites touristiques nécessitent des droits d'entrés non négligeables (à l'échelle du coût de la vie locale pour un touriste) dont nous doutons qu'ils soient utilisés pour la restauration car on n'y observe peu ou pas d'efforts de conservation réels, et aucun aménagement pour éviter leur dégradation (pas de poubelles ou de chemins balisés). Nous savions bien que le Myanmar n'était pas le pays le plus démocratique au monde mais nous étions loin de nous douter de l'étendue des violations des Droits Humains avant notre séjour. Nous vivions également dans l'illusion que le tourisme aidait au développement des pays visités. Nous avons été alertés par la lecture de certains passages du Lonely Planet (même si le style de rédaction reste toujours modéré et assez évasif car il s'agit probablement de ne pas totalement dissuader le voyageur de visiter le pays dont il vient d'acheter le guide) et surtout de ce rapport (http://www.info-birmanie.org/wp-content/uploads/2007/03/Rapport_sur_le_tourisme_en_Birmanie_2013.pdf). Cela nous a également permis de mieux comprendre certaines choses que nous avons pu voir.
Alors, faut-il renoncer à voyager au Myanmar ? Peut-être pas mais il faut être conscient de l'enjeu et de l'impact d'un voyage dans ce pays. Pour un voyage indépendant et responsable, évitez le tourisme de masse et les voyages organisés, impliquant souvent des entreprises touristiques (hôtels, compagnie de transport) dont les propriétaires sont des membres du gouvernement ou de leurs proches. Il ne faut pas hésiter à soutenir les commerçants, artisans locaux et vendeurs de rue (sauf les enfants, évidemment) et à aller à la rencontre de la population. Si vous décidez d'y aller, faites-le vite pendant qu'il reste encore de somptueux sites à visiter. Si le gouvernement ne renverse pas la vapeur, il risque de ne plus rien avoir à voir d'ici quelques années.
Tom Kha
Liens :
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