J’ai 22 ans, et ça fait 19 ans environ que je suis à l’école. Ca fait 19 ans que j’ai le nez dans les bouquins. Mais y a finalement peu de choses que je sais.
Je ne sais pas la racine carré de 87. Je ne connais pas le nom de toutes les capitales européennes. Je crois que je ne saurais même pas citer le nom de plus de quatre fleuves... Je ne saurais pas non plus énumérer le nom des présidents français de la Ve république. Ou de celle d’avant.
Je ne sais pas non plus manger proprement, je n’ai pas vraiment appris à partager mon goûter, je suis plus que nulle au loup et je ne connais plus les chansons de Claude Nougaro par cœur.
Mais j’adore l’école. Je l’aime depuis le lycée, où j’y ai rencontré des amies absolument inestimables et les meilleurs prof-es de langues et de français de l’histoire de l’humanité (oui, j’ai aussi appris le sens du mot subjectif hein, clairement).
Aujourd’hui, après une licence d’errance, j’étudie la littérature, un de mes nombreux amours. Tous les jours, j’apprends des choses qui paraissent si inutiles vues de loin. Je saurais vous réciter les différentes parties d’un discours rhétorique. Je suis capable de décliner (un peu) certains mots d’ancien-français. Je peux vous définir le burlesque, le baroque, le classicisme, le romantisme, le surréalisme, le réalisme, le naturalisme. Je sais quand est mort Molière ou Louis XIV, faire un plan didactique, poser des problématiques auxquelles on ne répond jamais vraiment. Je suis capable de vous dire que la lettre “m” dans la poésie a une portée érotique, qu’une aposiopèse, c’est le fait de laisser une phrase en suspend pour faire deviner le propos au lecteur, souvent grâce à des points de suspensions évocateurs...
Je peux aussi vous analyser en profondeur Harry Potter, tenter de démontrer à quel point Stephenie Meyer fait transparaître une idéologie sexiste et conservatrice dans Twilight (que j’ai pourtant dévoré), vous faire une étude de l’onomastique dans Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire alors que ça ne sert à rien. Parce qu’en fait, l’école, c’est surtout apprendre à adapter ce qu’on apprends à ce que l’on aime.
Moi, si je vais à la fac tous les jours (outre ma passion pour les fous-rires en amphi), c’est pour ce fameux déclic. Ce moment où je comprends un truc, et une fois que je le sais, je ne pourrais plus jamais ne plus le savoir. Alors, oui, déblatérer pendant des heures pour savoir pourquoi une virgule a été placée à tel endroit, ça paraît vraiment sans intérêt. Mais quand en rédigeant un commentaire de texte, j’ai l’impression de déchiffrer un message codé et caché, comme si il n’était destiné qu’à moi, ça vaut vraiment le coup.
J’aime le fait qu’en littérature, on ne peut jamais vraiment se tromper. Qu’on ne fait que des hypothèses, qui ne pourront que rarement être vérifiées.
Étudier la littérature, c’est comme la vie ou une recette de cuisine : on nous donne des indices sur la marche à suivre et sur ce qu’il faut comprendre, mais au final, chacun interprète le truc à sa sauce, et le résultat est parfois peu commun, mais presque tout le temps génial.