Trois mondes : étriqué pour le scénario, brillant pour les acteurs
Al conduit au-dessus du taux dâalcoolĂ©mie autorisĂ© lorsquâil percute violemment un passant en plein Paris. Abasourdi, il vient timidement constater lâampleur du drame. Vite rappelĂ© Ă lâordre par ses compagnons de beuverie, il reprend la route et sâenfuit, pneus hurlants dans la nuit. Juliette a tout vu de son balcon, appelle les secours et puis ne sâarrĂȘte pas lĂ . Elle sâinvestit dans le devenir incertain de cet homme, retrouve sa femme, moldave sans papiers comme lui et met sans le savoir, nâest pas drama queen qui veut, le doigt dans un engrenage pĂ©rilleux. Ăa marche bien au dĂ©but, le rythme du film est trouvĂ©, les scĂšnes sont fluides, la tension prĂ©sente, les silhouettes sâincarnent, on se cale dans son fauteuil.
Bon et puis quand mĂȘme, ce Paris livide, ça devient gĂȘnant, les plans ne sont pas jolis, les points de vue non plus, les personnages pataugent dans leur culpabilitĂ©/mal-ĂȘtre/tristesse mais personne ne se demande pourquoi il agit ainsi et les pistes proposĂ©es ne sont pas franchement convaincantes. Pourquoi Juliette se perd dans une vie qui nâest pas la sienne ? Parce quâelle est enceinte dans un contexte amoureux instable (lectrice, prends bien la peine dâenfanter dans la joie et la bonne humeur, tes hormones pourraient te mener vers des mĂ©los glauques et insolubles). Pourquoi Al retourne sur les lieux de lâaccident ? En situation dâimposture Ă lâaube de sa vie dâadulte, il est pour la premiĂšre fois confrontĂ© Ă la responsabilitĂ© et incarne enfin son existence. Câest maigre comme structure mentale, ça manque dâimplication, plutĂŽt que de la laisser de cĂŽtĂ©, Corsini pose Ă tĂątons les jalons dâune explication psychologisante sans jamais lâapprofondir et perd ainsi toutes ses intentions cinĂ©matographiques.
Vient la scĂšne dâamour entre Al et Juliette : aprĂšs les organes, le cul devient aussi une monnaie dâĂ©change et câest trĂšs dommage parce que jusque ici la relation contrainte entre les deux Ă©tait plutĂŽt sensible et dĂ©licatement introduite : non, Al nâest pas un irrĂ©cupĂ©rable connard, on comprend lâincapacitĂ© de Juliette Ă le dĂ©noncer, pas besoin de concrĂ©tiser la tension sexuelle, la savoir naissante Ă©tait bien suffisant.
AprĂšs cette scĂšne, on sait que le film termine sa course dans les Ă©cueils du sur-signifié : les personnages secondaires sont quasi inexistants ou mal exploitĂ©s, tant pis pour le rĂŽle de lâami de Juliette qui tente de freiner sa dĂ©robĂ©e prĂ©tentieuse et narcissique dĂ©guisĂ©e en Ă©lan altruiste, le couplet sur Heidegger usant (lâhomme contraint dâincarner sa propre mort⊠au cas oĂč on nâaurait pas bien compris quâil y avait des responsabilitĂ©s devant lesquelles on ne pouvait pas fuir), la scĂšne expĂ©ditive devant le commissariat : bah ! Comme il est mort, la rĂ©demption nâa plus lieu dâĂȘtre⊠ dĂ©routante façon de traiter le deuil familial. Ce film agit sur le spectateur comme un piĂšge : un dĂ©but encourageant, des thĂ©matiques malines et puis lâĂ©tau se resserre, Corsini se bat Ă contre courant pour donner de lâenvergure Ă un film qui nâarrive pas Ă sâĂ©lever, un peu comme Juliette, finalement contrainte de constater quâelle nâavait pas les Ă©paules pour confronter ces trois mondes entre eux.











