Interview de Nicki dans le magazine "Rolling Stone"
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« Cette chambre est plus jolie que la mienne » Dit Nicki Minaj.
Dans un hĂŽtel de luxe au sud-ouest de Long Island, elle dĂ©barque dans la suite 402 avec des bottines incrustĂ©es de cristal Miu-Miu aux pieds, escortĂ©e par son garde du corps Billy, un mec costaud en costard-cravate et un badge de la police Newark. Minaj scanne le salon, jette un coup dâoeil Ă la chambre dont la vue sur le bord de mer est trĂšs apprĂ©ciable. Ses cheveux tombent en cascade sur ses Ă©paules en jolies ondulations noires, et un trait noir dâeye-liner lĂšche ses yeux, tel une flamme et sâĂ©tend jusquâĂ ses tempes. Elle porte un T-shirt avec le dessin dâun hibou oĂč il est Ă©crit « Owl you need is love » (Hibou, tu as besoin dâamour). « Je prĂ©fĂšre quâon sâinstalle lĂ -bas » DĂ©clare-t-elle. « Je veux cette chambre Ă la place. »
Le gestionnaire de Minaj dĂ©vouĂ© au jour le jour, Ryan, qui avait rĂ©servĂ© une chambre diffĂ©rente et prĂ©vu la 402 comme un espace temporaire, dit que câest comme si câĂ©tait fait.
Il est lĂ depuis une heure environ, et dresse une liste mentale de toutes les prĂ©fĂ©rences de sa patronne : les roses roses fraĂźchement coupĂ©es qui Ă©clairent ses esprits, le plateau de fruits, au cas oĂč elle a un petit creux; les bougies senteur « The Glade » quâelle adore. « Lâodeur prĂ©fĂ©rĂ©e de Nicki câest Hawaii quelque choseâŠBrise HawaĂŻenne ? » dit Ryan. « Nous avons un coursier quâon envoie dans les hĂŽtels, et qui amĂ©nage tous les trucs quâelle veut quand elle arrive ». Pour Minaj - lâun des talents les plus douĂ©s que le hip-hop aie connu, qui a rĂ©ussi a devenir une grande popstar pour dĂ©marrer - apparemment mĂȘme les tĂąches quotidiennes les plus simples exigent beaucoup plus de prĂ©voyance logistique et de dĂ©marches que ceux dâentre nous avec des vies calmes ne pourraient sây attendre : « MĂȘme juste elle monter dans une voiture ? » Dit Ryan. « Câest tout un cinĂ©ma. »
Minaj retire un MacBook dâune pochette noire Gucci et sâinstalle sur un fauteuil prĂšs de la fenĂȘtre. Elle est toute petite - un mĂštre soixante - et elle plie ses jambes sous elle, ce qui la fait apparaĂźtre encore plus petite. Ryan sâen va, parlant au tĂ©lĂ©phone.
Minaj couvre ses mains autour dâun gobelet. « Câest du chocolat chaud » Dit-elle. « Je fais le jeun, donc je ne mange rien ». Câest le Lundi aprĂšs Thanksgiving, et Minaj, qui vit Ă Los Angeles, a choisi cet hĂŽtel de banlieue pour sa proximitĂ© Ă lâocĂ©an et, probablement, Ă sa mĂšre, Carol, et ses frĂšres, Jelani et Micaiah. Minaj a soumis la version finale de son troisiĂšme album The Pinkprint, hier, mais il reste beaucoup Ă faire avant quâil soit lancĂ©. « On a fait ce court-mĂ©trage de 15 minutes qui va aller sur iTunes aussi » Dit-elle tout en tapant sur son clavier. Le montage final doit ĂȘtre rendu Ă Apple ce soir. « Je fais tout moi-mĂȘme. Jâai regardĂ© toutes les prises. Maintenant, quand on doit faire des retouches et de la correction de couleurs, ce sont des petites choses qui peuvent en devenir de grosses si ce nâest pas fait proprement, donc je supervise ça aussi. Je gagnerai tellement de temps si je nâaccordai pas cette importance Ă des choses comme ça. Mais jâen accorde. »
Une enfant de la classe ouvriĂšre du Queens qui gagnait son argent de poche en dressant des tables et en travaillant comme secrĂ©taire de bureau, Minaj dĂ©crit que la cĂ©lĂ©britĂ© est un super job avec des horaires extrĂȘmement dures et un patron impitoyable : elle-mĂȘme.
« Je me suis rĂ©veillĂ© au studio le matin de Thanksgiving parce que jâavais dormi lĂ la veille » Dit-elle. Elle Ă©tait Ă Los Angeles, officiellement chargĂ©e « dâapprouver les mixages, mais il y avait 4 ou 5 chansons avec une phrase, un mot ou mĂȘme un ton que je voulais changer. Si le ton utilisĂ© ne fonctionne pas avec le beat, ça me dĂ©range - Non, ça devrait sonner comme un murmure ». OccupĂ©e avec tous ces changements, elle a loupĂ© trois avions pour la cĂŽte Est, et a du tirer un trait sur le dĂźner dâanniversaire de son frĂšre Jelani auquel elle avait jurĂ© dâassister. « Jâen ai pleurĂ©, quand je suis retournĂ© au travail » Dit-elle. « Jâai des demande de rĂ©ponses de mon label dans mes mails et mon manager mâappelle 25 000 fois, demandant oĂč en est lâalbum. Quâest-ce que je dois faire ? »
Minaj sâest rachetĂ© en passant « quelques heures » avec sa famille lorsquâelle est finalement arrivĂ©e Ă New York : la chose la plus ressemblante Ă son repas de Thanksgiving, dit-elle « câĂ©tait des macaronis au fromage dans mon jet privĂ©, volant vers Atlanta le Samedi pour les 16 ans de la fille de Lil Wayne ». Dans 6 jours, elle chantera au Saturday Night Live, pour la deuxiĂšme fois, et elle doit encore arranger son medley et rĂ©pĂ©ter quelques sketches. « Je devais prĂ©senter et chanter, mais je voulais que cela se passe Ă une date plus proche de la sortie de mon album, donc on a tranchĂ© en deux et maintenant lâhĂŽte est JamesâŠÂ » Elle sâinterrompt un moment et fronce les sourcils, visiblement incertaine du nom du type « âŠFrahnco? »
Minaj a Ă©tĂ© multi-tĂąches depuis quâelle a dĂ©marrĂ© sur les scĂšnes de rap des bas-fonds New-yorkais. Elle Ă©tait capable de raper sans aucune retenue, prouvant quâelle pouvait tenir tĂȘte Ă tous ces garçons, mais sur plusieurs chansons elle a Ă©talĂ© un style hors du commun, qui mĂ©lange les rimes et crĂ©er des changements brusques de cadences, dâĂ©motions et de personnalitĂ©s - qui Ă©quivaudrait au travail de Cindy Sherman, mais pour les mixtapes. Dans une de ses premiĂšres chansons, elle a assumĂ© la voix dâune dame de bordel; sur une autre, elle a chantĂ© les vertues de son vagin sur la mĂ©lodie du thĂšme de Batman. Aujourdâhui, Minaj a rĂ©ussi Ă prĂ©server cet esprit de plasticitĂ© dĂ©lirante dans sa musique - mĂȘme dans des singles pop comme sa production RedOne « Starships » qui lâa aidĂ© Ă dĂ©passer Madonna pour le 3e hit dans le Hot 100 jamais atteint par une femme. Ses Ă©piques collaborations - plus notoirement son couplet dans la chanson de Kanye West en 2010 « Monster » - a fait dâelle le meilleur rappeur de la planĂšte pour 16-bars Ă©clatant au mĂȘme moment.
Mais elle doit encore faire un album plus classique. La grande question Ă propos de The Pinkprint - le titre fait allusion Ă lâalbum de Jay Z de 2001 The Blueprint - est de savoir si elle peut. « Je voulais quâil soit mieux au niveau de lâĂ©criture par rapport Ă tout ce que jâai fait avant » Dit Minaj. « Plein de fois, je pourrais faire des collaborations et me concentrer plus sur lâĂ©criture, et sur mes albums ça serait « Vous savez de quoi je suis capable, je nâai pas besoin de le prouver ici » Mais ce nâest pas vrai. » Faire lâalbum nâa pas Ă©tĂ© chose facile, en grande partie car ça sâest dĂ©roulĂ© pendant la dissolution de la relation de 11 ans que vivait Minaj avec un homme quâelle aimait avant dâĂȘtre cĂ©lĂšbre. Il sâagirait de lâartiste Safaree Samuels, qui Ă©tait dans le premier groupe de Minaj, quâelle a engagĂ© plus tard en tant que son hype man et dont elle nâa jamais reconnu publiquement de sortir avec lui. Cette force qui lâa aidĂ© dans lâĂ©criture de ses chansons, dit-elle, Ă©tait son dĂ©sire de tourner cette sorte dâangoisse personnelle en une chose matĂ©rielle : sâexposer elle-mĂȘme, et ranger ses diffĂ©rentes voix et ses costumes quâelle utilisait comme boucliers. « Lâun de mes objectifs Ă©tait de donner aux gens un aperçu de ma vie personnelle, car câest quelque chose que jâai gardĂ© trĂšs secret. » Dit-elle.
ConfrontĂ©e au cĂ©libat pour la premiĂšre fois depuis plus dâune dĂ©cennie, Minaj est devenue dĂ©sorientĂ©e. « Jâai du apprendre Ă faire quelque chose de simple comme dormir toute seule » Dit-elle. « AprĂšs tout ce que jâai accompli, je ne savais mĂȘme pas comment endurer ça. » La dĂ©sorientation donne lieu, dans les moments les plus sombres, Ă la dĂ©pression, une trace que laisse Minaj sur The Pinkprint en faisant allusion Ă la prise de pilules. Plus tĂŽt, dans lâannĂ©e, dit-elle « Jâai ingurgitĂ© quelque chose que je nâaurais vraiment pas du ingurgiter. » Elle a voulu appeler une ambulance, mais sâinquiĂ©tait que cet incident ne finisse sur TMZ. Je fais une blague Ă propos dâelle qui prendrait trop dâacide. « CâĂ©tait⊠CâĂ©tait quelque chose de dingue comme ça » rĂ©pond-t-elle. Un bad trip ? « Je ne peux pas dire ça » dit-elle, son visage se durcissant. « Je nâai pas fait de bad trip. Je suis une businesswoman, et jâai assez de partenaires pour rigoler de ces merdes-lĂ . »Â
Quoique câĂ©tait, elle a fini par appeler lâambulance sans crĂ©er dâĂ©vĂšnement. Mais une plus grande question - comment voulez-vous naviguer dans la tourmente personnelle en vivant au centre de lâattention? - lui est restĂ© collĂ© en tĂȘte alors quâelle travaillait sur The Pinkprint. « JâĂ©tais tiraillĂ©e par âEst-ce que je ressens vraiment ces Ă©motions?â » dit-elle. « Et jâai dĂ©cidĂ© quâil nây avait aucune raison pour moi de me cacher. Je suis une femme vulnĂ©rable, et je suis fiĂšre de ça ». Elle dĂ©crit la pression de « se dĂ©barrasser de tout ce que tu es pour sâadapter au business. Mais pourquoi faire tout ça, si tu ne peux pas parler et tâexprimer ? »
Minaj gĂ©mit devant son ordinateur puis prends son tĂ©lĂ©phone. « Peux-tu venir dans la chambre » demande-t-elle. Une femme appelĂ©e Sherika, lâassistante de Minaj et son amie depuis une douzaine dâannĂ©es, arrive. Sherika est plus effacĂ©e, elle porte une paire de lunettes Ă lâintĂ©rieur et une paire de Uggs Ă paillettes. Minaj lui passe le Mac : « Tu peux activer Internet sur mon ordinateur ? ». Alors que Sherika se charge de trouver le Wi-Fi de lâhĂŽtel, elle demande Ă Minaj ce quâelle aimerait pour dĂ©jeuner. Le chocolat chaud sâenvole vite. « Jâai bien envie dâun steak , » dit Minaj « Mais, genre, une entrecĂŽte. » Sherika lui redonne lâordinateur « Il y a un Outback Ă cĂŽtĂ© » propose-t-elle. « âŠOk » dit Minaj, mais elle semble dĂ©jĂ ailleurs : Une maison de post-production lui a envoyĂ© par e-mail des extraits du court-mĂ©trage et il y a des problĂšmes.
Minaj nâa que peu de patience pour ceux qui considĂšrent ce travail moins sĂ©rieusement quâelle. « Je dĂ©teste quand les artistes se vantent de ne pas Ă©crire de rimes, ou de faire des choses vraiment vite fait mal fait. » Dit Minaj. « Et ça me rend malade quand Jay Z ou Wayne le disent, car les rĂ©sultats sont gĂ©niaux.Mais quand ça ne lâest pas ? Pose ton cul et trouve quelque chose de nouveau Ă dire ! » Pour elle, lâĂ©criture des paroles est trĂšs un travail trĂšs intensif, et elle changera sa mĂ©thode si câest nĂ©cessaire. Parfois, dit-elle « JâĂ©cris juste des mĂ©taphores. Je mâassois lĂ et je pense âAujourdâhui, câest un jour Ă mĂ©taphores,â » Alors elle commence un brainstorming, elle crĂ©er de courtes phrases et les garde en rĂ©serve pour une usage futur. Sa tactique pour Ă©crire des chansons pop est totalement diffĂ©rente : Minaj nâĂ©crit aucun mot, elle fait jaillir un charabia mĂ©lodique puis elle le convertit en langage sur toute la ligne. « Je ne me concentre pas sur les paroles sur ce genre de chansons. Câest destinĂ© Ă ĂȘtre genre âSi tu ne parles pas anglais, tu sais quand mĂȘme quâil sâagit dâune chanson fun, juste par rapport au ton et Ă la cadence.â » Lorsquâelle a Ă©crit son couplet dans « Monster », Minaj se souvient, Kanye lâa encouragĂ© Ă bĂątir sa performance sur des sentiments et des pensĂ©es vivantes. « Il mâa dit âQuâest-ce que tu veux vraiment dire ?â Alors, au lieu dâĂ©crire du rap, jâai Ă©crit des pages entiĂšres de trucs du genre âJâen ai marre de ces gens qui parlent de ci, marre de ces gens qui disent çaâ - tout ce dĂ©lire Ă©crit dans un cahier, essentiellement. Puis je lâai relu, jâai surlignĂ© les choses les plus importantes, et je lâai mis sous forme de rap. »
Alors que Minaj regarde la vidĂ©o, son visage se transforme en grimace. La couleur est complĂštement fausse sur toute une scĂšne. « Yo » dit-elle, assĂ©nant la syllabe dâune tonne de dĂ©dain. Les vidĂ©os sont un point particuliĂšrement sensible en ce moment. Il a quelques semaines, elle a sorti une vidĂ©o animations de paroles pour le single de The Pinkprint « Only », et a involontairement provoquĂ© un scandale. La vidĂ©o prĂ©sentait un fourre-tout dâimages militaires qui incluait des drones amĂ©ricains Reaper, des tanks T-90 russes, des masques Ă gaz et, controversĂ©es, des colonnes aux allures de troupes SS portant des brassards rouges et affichant des Ă©tendards rouge styles Nazis, avec les initiales du label de Minaj, Young Money, Ă lâintĂ©rieur comme des croix gammĂ©es. Dans un communiquĂ© de presse, la Ligue Anti-Diffamation soutient que la vidĂ©o « constitue un nouveau prĂ©texte pour la pop culture dâexploiter le symbole nazi. » Minaj, qui sâest excusĂ© rapidement sur Twitter, dit que le gros problĂšme est que dĂ©lĂ©guer ses tĂąches Ă dâautres est dangereux. « Quand cette vidĂ©o a Ă©tĂ© diffusĂ©e, câĂ©tait un moment farfelu et je ne pouvais pas y prĂȘter attention, » dit-elle, « et jâai laissĂ© les choses dans les mains dâautres personnes. Et je le regrette. »
Elle appelle son manager, Gee Roberson,un ancien dirigeant du label Roc-A-Fella A&R dont la compagnie a aussi travaillĂ© avec Kanye West, Drake et Lil Wayne, pour se plaindre du nouveau film. « Je ne sais pas quel filtre ils ont mit sur mon visage, mais on dirait du papier de verre ! » lui dit-elle. « Ăa fait bizarre. Ils doivent lâadoucir, car on ne dirait pas moi - on dirait Avatar. Et jâai une facture flippante qui dit quâils me facturent 60.000 dollars pour cette connerie ? »
Roberson me dit plus tard que « tous les artistes ne sont pas faits comme Nicki - son niveau dâattention au dĂ©tail est vraiment unique. »
Elle reçoit un autre appel avec un autre membre de son Ă©quipe : « Ils mâont Ă©clairĂ©e avec toute cette lumiĂšre bleue. ce nâest pas censĂ© ĂȘtre comme ça ! »
Elle raccroche. « Oh, mon dieu », grogne-t-elle, plissant les yeux par frustration. Elle a Ă©tudiĂ© le théùtre au lycĂ©e, et on peut voir cette enfant ascendante du théùtre Ă la maniĂšre dont elle montre ses Ă©motions - elle balance sa tĂȘte en arriĂšre et rit aux Ă©clats quand quelquâun dit quelque chose de drĂŽle; elle mitraille la piĂšce avec son regard quand quelquâun dit quelque chose de stupide.
Ce cĂŽtĂ© théùtral sâest manifestĂ© trĂšs tĂŽt. NĂ©e Onika Maraj Ă TrinitĂ©-et-Tobago, elle a dĂ©mĂ©nagĂ© lorsquâelle avait 5 ans Ă New York, oĂč elle jouait dans des piĂšces de théùtre pour lâĂ©glise, elle se crĂ©a un alter-Ă©go appelĂ© Cookie et rĂ©cita son premier rap - « Cookie câest le nom, pĂ©pites de chocolat câest la saveur/Aspire mes rimes comme un gilet de sauvetage Ă la cerise » - sans cesse pour les autres enfants. « Pour mes amis jâĂ©tais la comique de service, » dit-elle, « Ils me faisaient jouer, chanter et faire diffĂ©rentes voix. » Lucien « Bowlegged Lou » George Jr., un artiste vĂ©tĂ©ran de Brooklyn qui aida le premier groupe de Minaj Ă sâassembler, The Hoodstars, se rappelle que, tĂŽt, « elle imitait dĂ©jĂ tous ces dialectes quâelle fait aujourdâhui dans ses chansons, comme la reine dâAngleterre. La premiĂšre fois que je lâai rencontrĂ©, elle Ă©tait debout dans mon salon et chantait une chanson de Gospel, pour montrer quâelle pouvait faire plus que du rap. On pouvait dĂ©jĂ se dire quâelle deviendrait une star. »
Les performances de Minaj constituaient une Ă©chappatoire, lâaidant Ă surmonter les circonstances difficiles de la vraie vie. Carol, qui travaillait dans la finance, avait achetĂ© une maison Ă Jamaica, dans le Queens « sur Rockaway Boulevard - une zone trĂšs dangereuse, » dit Minaj. « Les citĂ©s, les dealers de drogues et les droguĂ©s câĂ©tait les trois gros problĂšmes. » Lâune de ses pires expĂ©riences pourtant, est arrivĂ© chez elle : Par le passĂ©, Minaj a dĂ©crit le stress dont Carol souffrait Ă cause de son pĂšre, Robert Maraj. Nicki a dit que Robert se droguait et volait les biens de sa famille pour financer ses vices. (Carol, quand elle fut jointe par tĂ©lĂ©phone, nâavait aucun commentaire Ă faire; Maraj dit en 2012 quâil Ă©tait clean et sobre depuis des annĂ©es.)
La phrase « Dieu Est Toujours Avec Moi » descends le long du bras gauche de Minaj tatouĂ© en caractĂšre chinois.Elle sâest longtemps tournĂ© vers sa croyance pour se rĂ©conforter, and sa foi permet de comprendre pourquoi, en parlant de son pĂšre aujourdâhui, elle lui pardonne. « Il mâenvoie des SMS tous les jours et me dit quâil mâaime, » dit-elle. « Câest bizarre - Je suis passĂ© du mĂ©pris total pour cet homme Ă le considĂ©rer comme un ĂȘtre humain. Quand on est jeune, on ne voit pas nos parents comme des ĂȘtres humains, car ils sont supposĂ©s ĂȘtre parfaits. »
Au lycĂ©e, Minaj fut acceptĂ© en dramaturgie Ă LaGuardia, la prestigieuse Ă©cole dâart dramatique de Manhattan. « La premiĂšre fois que jây ai Ă©tĂ©, jâai pensĂ© âJe ne serai jamais amie avec ces gensâ » se souvient Minaj, « Jâavais tellement peur. Il nây avait quâune seule autre fille noire dans ma classe, tous les autres Ă©taient des blancs, et câĂ©tait difficile pour moi de les comprendre. Mais je suis tombĂ©e amoureuse dâeux. Lâune de mes meilleures amies Ă©tait blanches et on jouait des piĂšces de théùtre ensemble. On se parlait de nos petits amis respectifs, on parlait de la mĂȘme chose! » Elle se souvient de LaGuardia comme presque utopique dans la maniĂšre dont ils ont favorisĂ© les cĂŽtĂ©s bizarres de certains Ă©lĂšves. « Cette Ă©cole a changĂ© ma vie, » dit-elle, « Il nây avait pas de dress code, et tout le monde pouvait sâexprimer. Juste Ă cĂŽtĂ©, au lycĂ©e MLK, câĂ©tait tout Ă fait diffĂ©rent. Ces jeunes Ă©taient plutĂŽt comme ceux avec lesquels jâavais grandi dans le Queens. CâĂ©tait dingue : je jetais un coup dâoeil sur mon passĂ© chaque jour, et je marchais droit vers mon futur.
Elle nâa pour autant pas rompu tous ses liens avec son vieux quartier. Le copain de Minaj pendant presque toute la durĂ©e du lycĂ©e Ă©tait un garçon plus ĂągĂ© du Queens; Minaj devint peu Ă peu plus intĂ©ressĂ©e par passer du temps avec lui plutĂŽt que dâaller en classe. « CâĂ©tait mon premier amour, mon premier partenaire, » dit-elle, « JâĂ©tais tout le temps avec lui, genre âJâen ai rien Ă foutre dâavoir un diplĂŽme, je vais ĂȘtre cĂ©lĂšbreâ - ce qui Ă©tait stupide. »
Elle dĂ» se rĂ©soudre Ă prendre des cours de soutien pour obtenir son diplĂŽme, mais vers la fin du lycĂ©e, Minaj tomba enceinte. « CâĂ©tait une terrible erreur. Et je lui en ai voulu pour ça, » dit-elle, «Je ne sais pas ce quâil sâest passĂ©, et il ne mâavait pas dit sâil y avait eu un problĂšme. » En dĂ©couvrant sa grossesse, se rappelle-t-elle, « Jâai cru que jâallais mourir. JâĂ©tais adolescente. CâĂ©tait la chose la plus difficile quâil mâait jamais Ă©tĂ© donnĂ© de traverser. » Elle envisagea de garder lâenfant. « Ma religion, mon Ăąge et ma mĂšre Ă©taient trois facteurs. Ma mĂšre ne le sait mĂȘme pas encore - Je ne lui en ai jamais parlĂ©. » Finalement, Minaj avorta et dit que ce choix « mâa hantĂ© toute ma vie », câĂ©tait la chose Ă faire. « Ce serait contradictoire si je disais que je nâĂ©tais pas pour la lĂ©galisation de lâavortement. Je nâĂ©tais pas prĂȘte. Je nâavais rien Ă offrir Ă un enfant. Je comprends les gens qui sont fortement contre ça - mĂȘme les femmes qui sont passĂ©es par lĂ , ce nâest pas quelque chose dont on est fiĂšres, donc câest difficile dâen parler comme si tu nâavais quâune seule solution. Mais en mĂȘme temps, si tu nâes pas prĂȘte, tu nâes pas prĂȘte. »
Minaj fait allusion Ă son avortement dans The Pinkprint, oĂč elle dit que câĂ©tait difficile. Elle a dâabord rappĂ© Ă propos de cette expĂ©rience plus tĂŽt, dans un morceau appelĂ© « Autobiography » dont elle dit quâelle « ne sâattendait pas Ă ce que quiconque lâĂ©coute, » et dont lâexistence lui est devenue embarrassante. « Câest quelque chose que je voulais mettre en veilleuse et prĂ©tendre que ça nâĂ©tait jamais arrivĂ©. Mais jâai dĂ©cidĂ© que câĂ©tait quelque chose dont jâavais envie de parler Ă nouveau. » Pourtant, dit-elle, « Je suis un peu nerveuse. Des millions de personnes vont lâentendre. Et tu dois surveiller tout ce que tu dis - les gens chercherons toujours la petite bĂȘte sur la moindre chose. »
Contrairement Ă sa collaboratrice BeyoncĂ©, qui apparaĂźt sur The Pinkprint, Minaj ne sâidentifie pas Ă une fĂ©ministe - « Je nâaime pas me mettre une Ă©tiquette, parce que dĂšs lors les gens en tireront profit. » - mais, ajoute-t-elle « Je crois en ces femmes qui prennent le contrĂŽle de leurs carriĂšres. » Elle a conclu des partenariats avec de grandes marques comme Pepsi et le Home Shopping Network (HSN), et elle dĂ©crit ces projets comme des opportunitĂ©s pour gĂ©nĂ©rer « une fortune qui enverra mes petits-enfants Ă lâuniversitĂ©, » et comme un coup dâĂ©tat symbolique: « Câest une bonne chose pour les gens de voir quâune jeune fille noire du Queens peut manoeuvrer dans lâAmĂ©rique des entreprises, et câest important pour ces grandes entreprises de voir quâune jeune fille noire peut vendre un trĂšs gros produit. »
Lil Wayne a signĂ© Minaj suite Ă la force de sa mixtape en 2009, et elle devint rapidement la premiĂšre rappeuse commercialement viable au cours des annĂ©es, aidant Ă dĂ©coincer le vocabulaire crĂ©atif de son genre tout en construisant et en sâinspirant de ses ancĂȘtres comme Missy Elliott et Lil Kim. Son nom de scĂšne mit en avant sa sexualitĂ©; elle a dit quâelle a « toujours dĂ©testĂ© » ce nom (un manager du dĂ©but lâavait choisi pour elle), mais lâune de ses idĂ©es fut que les obscĂ©nitĂ©s en dessous de la ceinture pourraient lui servir de tremplin pour avoir un public - mĂȘme un Ă©masculĂ©, dans lequel le dĂ©sire du mĂąle est Ă la fois taquinĂ© et contrariĂ©. Vers la fin de sa vidĂ©o pour « Anaconda » - une gallerie de fesses Ă peine couvertes, celles de Minaj inclues - elle fixe la camĂ©ra en mordant, avec une joie castratrice, dans une banane; la chanson « Looking Ass Niggas » ne parle que de ces regards qui les fixent. « Avec une video comme âAnacondaâ, je suis une putain de femme! » dit-elle. « Je supporte ces filles qui veulent ĂȘtre sexy et danser, mais ont aussi une grande acceptation dâelles-mĂȘmes. Si tu as de grosses fesses, secoue-les ! On sâen fout ! Ăa ne veut pas dire que tu ne devrais pas ĂȘtre diplĂŽmĂ©e. Quand je twerke et que je mâamuse, je veux toujours insuffler lâestime de soi dans les jeunes filles. » Elle dit que les femmes souffrent de toutes sortes de normes Ă double sens, particuliĂšrement dans lâindustrie musicale, oĂč les mecs influents sont valorisĂ©s alors que les femmes influentes sont des « divas », ou pire. Sur The Pinkprint, elle en parle crĂ»ment. « Je ne suis pas difficile, je fais juste mon travail. »
Ce qui signifie, maintenant, quâelle doit mettre la pression sur certaines personnes concernant cette histoire de correction de couleur. « Je ne vais pas continuer Ă payer ces gens 20.000$, car ce nâest pas de ma faute, » dĂ©clare Minaj, Ă nouveau au tĂ©lĂ©phone. « Retire juste les prises. Câest ridicule. Je dois lâenvoyer ce soir. » Elle Ă©coute un membre de son Ă©quipe, lors dâune confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique, qui essaie de la calmer. « Oui ? » demande-t-elle, insensible. « Pourquoi vous nâavez pas suggĂ©rĂ© ça avant, alors ? »
On frappe Ă la porte, mais elle ignore. Je suis assis, je regarde lâocĂ©an. Finalement, Billy ouvre la suite et Ryan entre. Dâune voix calme, il dit quâil est probablement mieux que je parte. Minaj sâĂ©loigne dans un coin de la chambre, en plaçant une main sur sa hanche. Les voix Ă lâautre bout du fil ne semblent pas faire beaucoup de progrĂšs. « Bon alors, vous pouvez raccrocher » leur dit Minaj. « Vous nâavez pas besoin dâĂȘtre au tĂ©lĂ©phone si il nây a rien que vous ne puissiez faire. »
DEUX JOURS PLUS TARD, Ă LâEXTĂRIEUR DâUN AUTRE HOTEL, Ă lâOuest de Central Park, Ryan sort dâune Rolls-Royce Ghost avec chauffeur, sous une bruine froide, portant un sac Ă emporter: Minaj lâa envoyĂ© au Burger King lui chercher un sandwich au poulet. La Ghost se met en warning, et Ryan ayant envoyĂ© le repas lĂ -haut, grimpe dans une Mercres-Benz Sprinter qui ralenti la circulation. Minaj est en train dâĂȘtre coiffĂ©e et maquillĂ©e; elle doit aller au studios photos de Greenwich Village pour tourner un documentaire pour MTV, et elle a dĂ©jĂ deux heures de retard. Dans la Sprinter, le vidĂ©aste de Minaj Grizz regarde Jackass : Number Two sur deux Ă©crans plats. « Câest trop cool quâils aient Netflix ici, » dit-il. On dit Ă Ryan que Minaj arrive dans deux minutes. Dix minutes passent. « Combien tu voudrais que je te paies pour que tu bouffes de la merde de cheval ? » demande Grizz, pour passer le temps.
Finalement, Minaj descend et sâinstalle Ă lâarriĂšre de la Ghost, câest lĂ que je dois mâinstaller et lui poser quelques questions pendant que nous roulons vers le Village. Je mâapprĂȘte Ă grimper Ă cĂŽtĂ© dâelle quand Minaj me chasse dâun signe : « Non, assieds toi lĂ , » dit-elle, montrant le siĂšge passager avant. Je me soumets, et me contorsionne dĂ©sagrĂ©ablement de 180 degrĂ©s pour pouvoir lui faire face. Il sâavĂšre que je suis lâobjet dâun mouvement de nĂ©gociation de derniĂšre minute: Il y a quelque chose que jâai entraĂźnĂ© la fois passĂ©e et que Minaj souhaiterait effacer de lâenregistrement avant que notre entretien ne se poursuive. (Nous mettons ça au point.)
La voiture roule sous la pluie. Les crises sur la correction de couleur, dit Minaj, ont fini par une dĂ©ception : Elle a ratĂ© la date limite pour envoyer la vidĂ©o Ă iTunes, et maintenant elle nâest mĂȘme pas sĂ»re quâelle sera publiĂ©e. Hier soir, le camp de Minaj sâest installĂ© ailleurs que Long Island pour ĂȘtre plus proche de Rockefeller Center, oĂč SNL a ses studios, et oĂč les manifestants sont en ce moment en train de sâamasser pour dĂ©noncer le manque dâinculpation contre lâofficier de la NYPD qui a fatalement tirĂ© sur Eric Garner, un homme noir non armĂ©, en Juillet dernier. En parlant de lâassassinat impuni de Garner, Minaj dit, « Câest Ă©coeurant, et jâai lu tellement de gens disant âPourquoi ça ne nous Ă©tonne pas ?â Câest ça qui est vraiment triste: que nous devrions ĂȘtre en quelque sorte habituĂ©s Ă ĂȘtre traitĂ©s comme des animaux. Câen est arrivĂ© au point oĂč les gens pensent quâil nây a aucune responsabilitĂ© : Si tu es un reprĂ©sentant de la loi et que tu fais quelque chose Ă une personne noire, tu peux tâen sortir sans rien. »
Nous roulons sur The West Side Highway. Le sujet dĂ©vie sur le role des artistes noirs qui sâadressent Ă une sociĂ©tĂ© raciste. « Jâai lâimpression que lorsque Public Ennemy faisaient âFight For The Powerâ nous en tant que culture avions plus de pouvoir - maintenant ça me semble sans espoir, » dit Minaj. « Les gens disent âPourquoi est-ce que les noirs ne sâexpriment-ils pas plus ?â Mais regardez ce qui est arrivĂ© Ă Kanye quand il lâa fait. Les gens lui ont demandĂ© de sâexcuser auprĂšs de Bush ! CâĂ©tait le porte-parole non-officiel pour le hip-hop, et il sâest fait mettre en piĂšces. Et vous ne lâavez pas entendu parler de ces deux derniĂšres choses, et câest triste. Parce que combien de fois peut-on te faire sentir horrible pour te soucier de ton peuple avant que tu ne te dises âMerde, ça ne vaut pas le coup, laissez moi vivre ma vie car je suis riche, aprĂšs tout pourquoi je devrais mâen soucier ? »
Sur The Pinkprint, la concentration de Minaj est personnelle, plus que politique - ce qui est comprĂ©hensible Ă©tant donnĂ© son bouleversement Ă©motionnel de cette annĂ©e. Dans une chanson Ă propos dâune rupture, Minaj parle de « envisager une overdose »  « Je me sentais brisĂ©e au point oĂč je me suis dit âPeut ĂȘtre que si je prends une poignĂ©e entiĂšre de pilules, je me sentirai mieux, » dit-elle. « Puis, jâai du me reprendre, car je suis plus intelligente que ça, et il y a beaucoup de gens pour lesquels je vis. Je ne pense pas que jâai dĂ©jĂ sĂ©rieusement envisagĂ© de mâĂŽter la vie, mais parfois quand tu te sens anĂ©antie il semble prĂ©fĂ©rable de ne pas y faire face que dây faire face. Je suis hyperactive, et parfois je me dis « Pourquoi je ne disparaĂźtrai pas ? Pas me suicider, mais juste disparaĂźtre ? »
La pluie sâest arrĂȘtĂ©e quand nous arrivons au studio. la Rolls-Royce bloque la rue, et les voitures derriĂšre commencent Ă klaxonner.
« Câest tout ? » demande-t-elle. Billy sort de la Sprinter, devant nous, et tape gentiment contre la fenĂȘtre de Minaj. Une Ă©quipe de camĂ©ra lâattend Ă lâintĂ©rieur du studio, et Grizz se tient Ă quelques pas de sa porte, il enregistre dĂ©jĂ . Elle lance ses cheveux en arriĂšre, bats rapidement des paupiĂšres, presque comme si elle redĂ©marrait. La disparition devra attendre.
Interview par Jonah Weiner. Photo par Terry Richardson.