Jeudi 10 octobre | Anne Frémy | Lieu commun
IMAGES LOINTAINES
La premiÚre image est immédiatement reconnaissable ; elle fait partie de l'immense iconographie des temples khmers d'Angkor, disponible sur Google qui annonce aujourd'hui pas moins de 21 900 000 résultats ! Les récentes découvertes qui ont encore étendu l'emprise au sol de ce site pourtant bien connu ont simultanément démultiplié le nombre d'images qui le documentent.
Depuis environ six siĂšcles, la forĂȘt a repris possession de l'immense ville-monde khmĂšre et les "figuiers des ruines" continuent de l'engloutir, crĂ©ant ces impressionnantes chimĂšres architecturales dont les formes Ă©voluent lentement mais sĂ»rement. La symbiose entre ces constructions complexes et une vĂ©gĂ©tation non moins exubĂ©rante est ambivalente : en enrobant les pierres dans un mĂ©lange de force et de souplesse, les racines du figuier accentuent le caractĂšre monumental de ces ruines tout en annonçant leur disparition. Mais en mĂȘme temps, l'architecture se trouve captive d'un processus morphogĂšne qui la prolonge indĂ©finiment au-delĂ d'elle-mĂȘme. L'hĂŽte vĂ©gĂ©tal se minĂ©ralise et le support minĂ©ral se vĂ©gĂ©talise, les matĂ©riaux Ă©changent leurs essences. L'extrĂȘme visibilitĂ© du processus symbiotique et de ses effets spectaculaires rend immĂ©diatement perceptible cette mĂ©tamorphose permanente et sa temporalitĂ©, ici plus qu'ailleurs. Puvis de Chavanne Ă©crivit qu'"il y a quelque chose de plus beau encore qu'une belle chose, ce sont les ruines d'une belle chose".
Cette "association intime et durable entre deux organismes hĂ©tĂ©rospĂ©cifiques" qu'est la symbiose, est aussi Ă l'Ćuvre dans la seconde image, puisque Ridder, le personnage de ce film d'Alain Resnais (Je t'aime, je t'aime, 1968), finira par ĂȘtre englouti par cette caverne molle qui n'est autre que sa propre mĂ©moire. Ici aussi le dispositif est paradoxal, il repose Ă©galement sur un conflit organique : la capsule est posĂ©e dans une sorte de parking souterrain, froid et sombre, mais Ă l'intĂ©rieur, l'environnement est constituĂ© de coussins "vivants" dans lesquels Ridder s'enfonce progressivement.
C'est le hasard d'un archivage dĂ©sordonnĂ© qui a provoquĂ© cette juxtaposition incongrue. La rencontre entre ces deux "images lointaines" (Adolf von Hildebrand) Ă©tait peu probable : trop d'espace et de temps les sĂ©pare, comment auraient-elles "Ă voir" l'une avec l'autre ? Mais quand je les ai placĂ©es l'une Ă cĂŽtĂ© de l'autre, leur affinitĂ© iconographique m'a littĂ©ralement "sautĂ© aux yeux" : les correspondances organiques entre les racines "lithophages" d'un cĂŽtĂ© et les coussins chronophages de l'autre, le chaos des pierres dans l'une et le chaos d'un rĂ©cit fragmentĂ© dans l'autre, une dynamique temporelle Ă l'Ćuvre pour les deux, etc.
Daniel Arasse pense que "l'on nâapprend rien par une image" et que si "l'on a perdu le texte de rĂ©fĂ©rence, l'image est un rĂ©bus." Je ne le crois pas, car un rĂ©bus est avant tout un objet Ă dĂ©chiffrer et Ă interprĂ©ter, donc Ă penser. On peut apprendre quelque chose d'une image en la dĂ©codant (ce que je viens de faire) ou toutes sortes de choses en la recodant, par exemple avec ce souvenir de Walter Benjamin : "[âŠ] ce petit coin du Parc Zoologique portait des traces de ce qui allait venir. C'Ă©tait un coin prophĂ©tique. Car, Ă la maniĂšre de ces plantes dont on raconte qu'elles ont le pouvoir de faire voir l'avenir, il y a des endroits qui ont ce don de prophĂ©tie. [âŠ] Dans de tels endroits il semble que tout ce qui en rĂ©alitĂ© nous attend est dĂ©jĂ chose passĂ©e."
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