Charis Trident
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« Charis ! »
La voix, puissante et grave, porta Ă travers tout le camp de guerrier qui sâĂ©tait Ă©tabli au pied de la Montagne des Veuves. Lâhomme qui venait de crier ce nom Ă©tait un combattant tout en muscle. Son torse musculeux, tannĂ© par le soleil Ă©tait parcouru de cicatrices qui laissaient des traces blanchĂątres. Un pagne couvrait ses joyaux, et dĂ©couvrait des jambes puissantes dont les muscles se contractaient Ă mesure quâil marchait. De grandes enjambĂ©es furieuses. Son visage dur exprimait un tel mĂ©contentement que ça nâaugurait rien de bon pour la dĂ©nommĂ©e Charis. La tension dans son sillage Ă©tait palpable. Chaque homme et chaque femme quâil croisait sâĂ©cartait de son chemin, un air mi-amusĂ©, mi-compatissant pour celle qui subirait les foudres du chef du clan du Trident Rouge.
Il avançait parmi son peuple, dĂ©terminĂ©, furieux et agacĂ©. Il arrive bientĂŽt Ă une tente fermĂ©e. Les peaux dâanimaux qui couvraient la structure Ă©taient usĂ©es, mais encore bonnes. Le chef de tribu, dâun geste colĂ©reux, dĂ©crocha une des peaux qui masquaient la fermeture de lâhabitacle.
« Charis ! RĂ©itĂ©ra-t-il, dâune voix grondante comme le tonnerre. »
Face Ă lui, une jeune femme au teint hĂąlĂ© par le soleil. Elle semblait avoir reçu le baiser du feu, Ă©tant donnĂ© lâintensitĂ© de sa couleur de cheveux cuivrĂ©e. Ses yeux, deux perles dâacier, se fixĂšrent sur lâhomme qui venait dâentrer. PrĂ©cipitamment, elle sâĂ©carta du jeune homme contre qui elle sâĂ©tait lovĂ©e et sortit de sa couche.
« PĂšre, sâexclama-t-elle, dĂ©contenancĂ©e. »
Lâhomme porta sur elle un regard noir, tĂ©nĂ©breux. Ses lĂšvres sâĂ©tirĂšrent en un rictus furibond. Puis ses yeux dâonyx dĂ©rivĂšrent vers le second homme de la tente. Ce dernier, un peu moins grand que le chef, semblait se ratatiner sous le regard orageux qui Ă©tait portĂ© sur lui.
« DĂ©gages dâici, toi, lança-t-il dans un souffle. »
Le jeune homme ne se fit pas prier et, prenant Ă peine le temps de ramasser son pagne, il prit la tangente sans demander son reste. Charis soupira, dĂ©pitĂ©e devant lâattitude peu tĂ©mĂ©raire de lâhomme qui venait de partager sa couche.
Son regard dâargent revint se poser sur son pĂšre tandis quâelle croisait les bras, peu gĂȘnĂ©e de se retrouver nue devant son gĂ©niteur. En mĂȘme temps, elle nâavait pas de quoi ĂȘtre gĂȘnĂ©e. Il nây avait pas trop de pudeur au sein du clan, et elle Ă©tait relativement belle. Sans compter sa criniĂšre de feu dorĂ©e, elle possĂ©dait une peau douce, quoique marquĂ©e Ă certains endroits par quelques cicatrices qui se fondaient assez aisĂ©ment sur sa peau bronzĂ©e. De fins muscles se voyaient sur ses bras, et ses cuisses, dĂ©notant une activitĂ© physique rĂ©guliĂšre, et la souplesse de ses gestes dĂ©montraient une grĂące sans doute innĂ©e, royale. Sa poitrine, ferme, tient fiĂšrement sur son buste dĂ©licat, et attire sĂ»rement lâĆil de beaucoup dâhommes. Ses petites arĂ©oles sont dâune teinte lĂ©gĂšrement plus foncĂ©e que sa peau, et ses tĂ©tons Ă©rigĂ©s dĂ©montrent quâelle nâĂ©tait pas quâoccupĂ©e Ă faire de chastes cĂąlins avant que son pĂšre ne dĂ©boule.
Plantant finalement ses mains sur ses hanches étroites, soulignant sa taille fine et sa cambrure de rein avantageuse, elle plisse les yeux.
« Quâest-ce que jâai encore fait, siffla-t-elle, mĂ©contente. â Je tâavais pourtant dit que je ne voulais pas te voir frĂ©quenter ce freluquet. Il nâest pas digne de toi. â Pas digne ? â Non. Ce nâest mĂȘme pas le meilleur de mes guerriers. Tu es une princesse, au nom de Crom. Tu te dois de te comporter comme telle. Celui qui gagnera ta couche doit ĂȘtre quelquâun qui soit digne de toi. De moi. Du clan. Fort, et raisonnable. Il sera amenĂ© Ă ĂȘtre chef, quand je mourrais. Je ne veux pas te voir batifoler avec nâimporte quel bĂątard, grogna-t-il. Et puis, il faut quâil tâaime. Que ce ne soit pas juste un coup de cĆur. »
Lâexpression agacĂ©e de Charis se radoucit. Son pĂšre, malgrĂ© lâair grognon quâil arborait, se souciait dâelle comme de la prunelle de ses yeux. Il ne faisait que la protĂ©ger. Elle en avait conscience. Mais elle ne pouvait empĂȘcher son esprit de se rebeller. A vingt-deux ans, elle Ă©tait une femme faite, et tolĂ©rait mal dâĂȘtre encore couvĂ©e comme une enfant. Elle avait besoin de faire ses propres choix, ses propres erreurs. Si son pĂšre le comprenait, il nâagissait pourtant pas ainsi. Il la protĂ©geait un peu trop. Et, par contradiction, Charis dĂ©fiait son autoritĂ©.
Elle lâaimait de tout son cĆur, mais elle avait besoin dâindĂ©pendance. Ce nâĂ©tait pas le genre de femme qui se soumettait Ă lâautoritĂ© sans rien dire. Casse-cou, dĂ©terminĂ©e, insolente et teigneuse pourraient ĂȘtre les adjectifs la dĂ©crivant. Cependant, malgrĂ© sa rĂ©bellion ouverte et son manque dâĂ©gard impertinent envers son rang, elle Ă©tait Ă©galement douce, sensible et aimante. Raisonnable, dans la mesure du possible. EmportĂ©e, il est vrai, mais elle savait reconnaĂźtre ses erreurs.
« Je sais⊠Je suis dĂ©solĂ©e. Mais tu mâĂ©touffes un peu trop, pĂšre. Je⊠Jâai besoin de vivre ! Dâapprendre de mes erreurs ! Je sais bien que la mort de ma mĂšre a Ă©tĂ© si soudaine quâelle tâa pris au dĂ©pourvu, que câest arrivĂ© trop tĂŽt, de façon trop violente⊠Mais je ne suis pas elle. Je tiens dâelle, bien entendu, mais je tiens surtout de toi. Tu es celui qui mâa Ă©levĂ©e. Qui a fait en sorte que je devienne celle que je suis aujourdâhui⊠Fais-moi un peu confiance⊠Fais-toi un peu confiance⊠»
Elle sâapprocha de son pĂšre, et lâentoura de ses bras. Elle paraissait frĂȘle face Ă lui. Elle Ă©tait si menue, comparĂ©e Ă la masse de muscle quâil Ă©tait. Il est vrai quâelle nâĂ©tait pas trĂšs grande, atteignant Ă grande peine le mĂštre soixante, alors que son gĂ©niteur frisait facilement les deux mĂštres vingt. Il Ă©tait deux fois plus large quâelle Ă©galement, qui ne pesait, au bas mot, que cinquante-cinq kilos. Mais elle compensait pas son agilitĂ©, sa rapiditĂ© et sa souplesse, et Ă©tait aussi fĂ©roce que lui au combat. Elle ne tolĂ©rait pas lâĂ©chec, et, bien souvent, elle dĂ©passait en bravoure la plupart des grands guerriers du Trident Rouge.
« Je tâaime papa. Et je tâaimerais toujours. â Humpf, grogna-t-il en retour. »
Mais ses bras se refermĂšrent quand mĂȘme sur elle, la serrant contre lui.
« Allez, va tâhabiller. Le conseil attends. â Juste une question, souffla-t-elle en sâĂ©cartant, se libĂ©rant de lâemprise de son pĂšre. Lequel de tes chiens de garde mâa dĂ©noncĂ©e ? »
Il lùcha un rire, rauque et profond, mais ne répondit pas. Il se contenta de se détourner, et sortit de la tente comme il était entré. En essayant tant bien que mal de rattacher le cuir animal qui était par terre.
Pouffant doucement, Charis enfila une courte tunique de coton, et glissa un corset de cuir ourlĂ© de motifs en or, soulignant sa poitrine gĂ©nĂ©reuse et sa taille dĂ©licate, ainsi quâune jupe faite de laniĂšres de cuir, ornĂ©e de petites pointes dâacier. Elle boucla Ă©galement une ceinture autour de ses reins et y accrocha deux fourreaux. Dans lâun dâeux, le plus petit, elle glissa un court poignard ouvragĂ©e, avec une lame en dent de scie. Dans le second, elle y glissa une Ă©pĂ©e presque aussi longue que sa jambe, mais plus fine que celles que portaient les autres guerriers. Une arme adaptĂ©e Ă sa morphologie, lĂ©gĂšre mais aussi effilĂ©e quâune lame de rasoir.
Presque prĂȘte, elle enserra enfin ses pieds dans un carcan de cuir, et noua les laniĂšres qui remontaient le long de ses mollets. Les sandales, dâinspiration romaine, possĂ©daient un petit talon de quelques centimĂštres (six, Ă peu prĂšs), et Ă©taient parfaitement ajustĂ©e, et lui permettaient de courir aussi bien que nâimporte qui.
Elle coiffa rapidement ses cheveux en un chignon lĂąche, et sortit de sa tente.
Au-dehors, le clan avait repris le cours de sa vie, et chacun vaquait Ă ses occupations. Elle se dirigea dâun pas serein vers la tente oĂč se rĂ©unissait le conseil, au pied de la Montagne des Veuves, sans remarquer quelques regards qui se glissaient sur sa personne. Elle Ă©tait belle. Elle avait en plus un charme ravageur. Mais le plus souvent, elle en Ă©tait inconsciente, et ne cherchait pas Ă en jouer pour obtenir ce quâelle dĂ©sirait.
Charis Ă©tait nĂ©e vingt-deux ans plus tĂŽt, alors que son pĂšre venait juste de succĂ©der au sien en tant que roi du clan. Sa mĂšre, une jeune femme capturĂ©e quelques annĂ©es plus tĂŽt lors dâun pillage, Ă©tait tombĂ©e sous le charme de son ravisseur, et elle avait fini par donner naissance Ă la ravissante guerriĂšre qui entrait Ă prĂ©sent sous la tente du Conseil.
Mirry, sa dĂ©funte mĂšre, avait vĂ©cu jusquâĂ ce que sa fille fĂȘte ses quatre ans. Elle Ă©tait morte lors dâune guerre entre le clan du Trident Rouge et celui des Tornades. Elle sâĂ©tait jetĂ©e dans la bataille avec fougue, avec rage, et sâĂ©tait pris une flĂšche en plein cĆur lorsquâelle sâĂ©tait interposĂ©e entre un archer et son Ă©poux, Kan. Elle Ă©tait morte sur le coup, la flĂšche Ă©tant, en plus, porteuse dâun violent poison. Si elle lâavait reçu dans un bras, ou dans une cuisse, le rĂ©sultat aurait Ă©tĂ© le mĂȘme. Avec des jours et des jours de souffrances et de dĂ©lires en plus.
Kan, ravagĂ© par la mort de celle quâil aimait, quâil avait prise pour femme, et qui lui avait donnĂ© une magnifique petite fille, devint comme enragĂ©. GrĂące Ă lui, et par extension Ă la mort de son aimĂ©e, le clan du Trident Rouge gagna la guerre, et le clan des Tornades fut anĂ©anti. Il ne reste, Ă ce jour, que quelques individus. Tous devenus esclaves, et revendus dans les villes qui en faisaient le commerce.
Encore aujourdâhui, Kan pleurait sa femme, et nâavait repris que des concubines pour partager son lit. MĂȘme aprĂšs toutes ces annĂ©es, il pleurait encore sa dĂ©funte femme.
Sâasseyant prĂšs de son pĂšre, Charis, Ă©couta alors les dĂ©libĂ©rations du Conseil quâelle venait de prendre en cours. Ils discutaient de la prochaine bataille. Le clan des Scorpions avait pillĂ© un village qui Ă©tait sous leur protection. Ils ne pouvaient pas laisser cet affront impuni. Mais les discussions portaient sur la maniĂšre dâexercer les reprĂ©sailles. Kyrian Ă©tait partisan dâun affrontement en rĂšgle, armĂ©e contre armĂ©e. Mais Kyrian Ă©tait le plus impĂ©tueux, le plus tĂȘte-brĂ»lĂ©e. Jorka, Ă lâopposĂ©, voulait rĂ©gler ça par diplomatie. Il prĂŽnait une discussion, avec le Conseil du clan adverse. Acheron jouait un peu lâarbitre. Il Ă©tait plus mesurĂ© que Kyrian, mais moins pacifique que Jorka. Il lança lâidĂ©e dâaller prendre des otages, et dâobtenir un serment dâallĂ©geance pour contrĂŽler ce clan belliqueux.
Frottant distraitement la barbe de trois jours qui mangeait ses joues, Kan rĂ©flĂ©chissait. Il penchait plus pour lâidĂ©e de Kyrian, mais ses responsabilitĂ©s de Chef lâempĂȘchaient dâĂȘtre aussi imprudent que le jeune guerrier. Il leva un doigt, et les discussions sâinterrompirent.
« On va prendre des otages. Mais ce nâest pas un simple serment dâallĂ©geance que jâordonnerais de la part des Scorpions. Je veux la dissolution complĂšte du clan. Les guerriers qui le souhaitent pourront rejoindre les clans quâils dĂ©sirent, si ces derniers sont dâaccord. Les femmes qui ne seraient pas engagĂ©es viendront grossir les rangs du Trident Rouge. Les enfants seront Ă©galement des nĂŽtres, et nous les Ă©lĂšverons comme nous Ă©levons nos propres enfants. A lâĂąge de seize ans, ils pourront soit, rester dans notre clan, soit, essayer de retrouver leurs parents ou tenter de rejoindre un autre clan sâils le dĂ©sirent. Il nây a que le chef du clan qui mourra. Il se sacrifiera pour le bien-ĂȘtre de ses sujets, sâil est un bon chef. â Je suis dâaccord. Mais pĂšre⊠Ne pensez-vous pas que les Scorpions ne se livreront pas facilement Ă vos exigences ? »
Il hocha la tĂȘte, mais son expression rĂ©solue indiquait bien que si les Scorpions refusaient les conditions dictĂ©es, le clan serait purement et simplement exterminĂ©. Femmes et enfants compris. Kan nâordonnerait pas ce massacre de gaietĂ© de cĆur. Il aimait Ă©pargner autant de vies que possible. Mais câĂ©tait la dure loi des clans.
Kyrian et Acheron se rendirent Ă son avis. Il nây avait que Jorka qui hĂ©sitait. Finalement, alors que Kan plaidait les avantages de ce plan, il sâinclina. Il espĂ©rait ne pas avoir Ă en venir Ă la partie sanglante, si les Scorpions refusaient ce marchĂ©.
« Bien. Préparez une escouade. Uniquement les meilleurs, et les plus discrets. Et deux éclaireurs. Nous partirons lorsque la Lune aura atteint son apogée. »
La tente se vida rapidement. Kyrian fut le premier Ă partir. Il allait rĂ©unir les guerriers dont ils auraient besoin. Jorka le suivit, allant chercher les deux Ă©claireurs pour les briefer. Quant Ă Acheron, il sâattarda un peu, attendant visiblement que Charis le suive. Elle dĂ©posa un baiser sur la joue rugueuse de son pĂšre, et lui emboĂźta le pas. Une moue agacĂ©e passa sur ses lĂšvres, mais elle reprit bien vite un visage neutre.
Ils marchĂšrent un peu, dĂ©ambulant au travers du camp sans rien dire. Alors quâils atteignaient la tente dâAcheron, il brisa finalement le silence.
« Tu me plais, Charis. »
Elle hocha sombrement la tĂȘte. Elle sây attendait. Acheron Ă©tait toujours proche dâelle, Ă vĂ©rifier ses frĂ©quentations. Elle ne doutait pas que ce fut lui qui ait balancĂ© pour Nox, le guerrier qui Ă©tait avec elle un peu plus tĂŽt.
« Je vais demander Ă ton pĂšre la permission de te courtiser. Je sais quâil nây verra aucun inconvĂ©nient. Je suis mesurĂ©, responsable, et fort. Je pourrais mâoccuper de toi, te protĂ©ger, et mener le clan quand ton pĂšre sera⊠Enfin. »
Elle vrilla son regard dans le sien, le perturbant de ses prunelles opalines.
« Et, quâattends-tu de moi, exactement ? »
Il prit une grande inspiration, avant de lĂącher, dâun ton neutre :
« Je voulais que tu te plies Ă mes dĂ©sirs. Que tu te laisses courtiser, et que tu me laisses tâĂ©pouser. â Ăa nâarrivera pas, Acheron. Et tu le sais. »
Il dĂ©tourna le regard, rougissant sous lâemportement qui le prenait. Mais il parla Ă nouveau dâun ton mesurĂ©. Il vibrait toutefois dâune rage contenue.
« Tu devrais ĂȘtre raisonnable, Charis. Tu sais que je suis le meilleur parti que tu puisses avoir, pour le bien-ĂȘtre du clan. Tu ne- â Non. Je ne veux pas tâappartenir Acheron. Tu es brave, oui. Tu es douĂ© dâintelligence et de raison, oui. Mais tu nâas pas ce que je recherche chez un homme. Je ne pourrais jamais tâaimer. Et, mĂȘme pour le clan, je ne me soumettrais pas Ă toi. »
Elle tourna les talons, le laissant frĂ©missant de colĂšre et blessĂ© dans son orgueil. Il ne pensait pas quâelle refuserait. Il nâavait pas lâhabitude des rejets. Et surtout, elle dĂ©clinait sa proposition au profit de ces jeunes impĂ©tueux qui nâont pas un gramme de raison. Il ne pouvait lâadmettre. Il ne pouvait ravaler sa fiertĂ©. CâĂ©tait un affront Ă sa virilitĂ©.
Il lĂącha un grognement furieux, et sâengouffra brusquement dans sa tente.
Charis sâĂ©tait Ă©loignĂ©e. Elle vibrait elle-aussi de colĂšre. Comment avait-il pu penser quâelle accepterait ses exigences avec la bouche en cĆur ? Il avait deux fois son Ăąge. Certes, ce nâĂ©tait pas le problĂšme principal. Elle avait eu un coup de cĆur, autrefois, pour un homme avec autant de diffĂ©rence dâĂąge. Mais ce dernier Ă©tait puissant. ImpĂ©tueux. Il ne sâencombrait pas de la diplomatie comme le faisait Acheron. Il agissait selon son cĆur, et sa raison, et non seulement avec cette derniĂšre. CâĂ©tait un homme comme ça quâelle voulait. Un homme fort, intelligent, qui pourrait la protĂ©ger tout en la laissant libre de mener sa vie comme elle lâentendait. Et non comme Acheron, qui pensait quâelle nâavait rien Ă faire parmi les guerriers, malgrĂ© son talent indĂ©niable. Acheron voudrait quâelle lui ponde des gosses, et quâelle reste avec les femmes incapable de combattre, Ă faire Ă manger, Ă laver le linge et Ă tenir la tente en ordre.
Or, Charis Ă©tait tout sauf une parfaite mĂšre pondeuse. Elle Ă©tait imprĂ©visible, indomptable. Elle trouvait son bonheur dans le sang, la violence et la passion. Elle Ă©tait nĂ©e au cĆur des batailles, et possĂ©dait le caractĂšre sauvage de son pĂšre. Elle nâĂ©tait pas faite pour ĂȘtre bridĂ©e.
ConcentrĂ©e sur ses pensĂ©es tumultueuses, elle ne remarqua pas le guerrier qui arrivait face Ă elle, et qui, lui non plus, ne regardait pas oĂč il allait. Le choc fut brutal. Sans ses rĂ©flexes aiguisĂ©s, Charis serait tombĂ©e sur les fesses, et son opposĂ© aussi.
« Oh, dĂ©solĂ©. Je ne- â Non, non. Câest de ma faute. »
Il lĂącha un rire de fauve, et secoua la tĂȘte.
« Les torts sont des deux cĂŽtĂ©s alors, charmante Charis. â En effet. Pardonnez-moi mais⊠Je nâai pas souvenir de votre nom. »
Ătrange, cette retenue dont elle faisait preuve face Ă lui. Il Ă©tait grand, presque autant que son pĂšre. Et puissant aussi. CarrĂ©, viril et aussi terriblement sĂ©duisant.
« Je crois que câest parce que nous ne nous sommes pas vu depuis longtemps. Mais moi, je me souviens parfaitement de toi, Charis. Comme si câĂ©tait hier. Tu ne te rappelles pas, lâĂ©pisode de la source chaude des Ătoiles ? »
Elle plissa les yeux un instant, avant de sâĂ©crier, toute guillerette :
« Garlon ! Par les dieux, ça fait bien⊠â Douze ans, oui. Tu nâĂ©tais quâune petite fille trop curieuse, et moi jâĂ©tais un vile profiteur. »
Elle Ă©clata de rire, se remĂ©morant les moments passĂ©s avec lui. Elle le connaissait depuis quâelle Ă©tait nĂ©e. CâĂ©tait le fils du chef de clan des Ătoiles, un clan alliĂ© Ă celui du Trident Rouge. Il venait souvent sâentraĂźner avec ces derniers. Il avait alors seize ans.
Ce jour-lĂ , Ă la source chaude que gardaient jalousement les Ătoiles, il lui avait volĂ© son premier baiser. Et les suivants. Elle Ă©tait totalement amoureuse de lui, Ă cette Ă©poque. Et puis, quelques jours aprĂšs, le clan des Ătoiles Ă©taient partis. DâaprĂšs son pĂšre, ils devaient partir dĂ©fendre un de leur territoire, et elle nâavait plus entendu parler de lui.
JusquâĂ aujourdâhui.
« Quand est-ce que les Ătoiles sont revenus ? Sâenquit-elle, curieuse. â Ils ne sont pas revenus, souffla-t-il tandis que son visage se fermait, et que son regard sâassombrissait. Les Ătoiles ont Ă©tĂ© dĂ©vastĂ©s. Le clan des Scorpions a attaquĂ© sans prĂ©venir. Je nâai Ă©tĂ© Ă©pargnĂ© que parce que la volontĂ© de Crom mâavait envoyĂ© chez le clan de lâHiver chercher une Ă©pouse. Quand je suis revenu, il nây avait que des morts. Du sang et des entrailles souillaient le territoire. Les femmes avaient Ă©tĂ© violĂ©es, et Ă©tripĂ©es. Les femmes enceintes avaient vu leur bĂ©bĂ© se faire Ă©trangler par le cordon ombilical avant dâĂȘtre Ă©galement violĂ©es tandis que leur progĂ©niture rendait lâĂąme, et puis Ă©gorgĂ©es. Les enfants avaient Ă©tĂ© Ă©corchĂ©s, et les hommes avaient Ă©tĂ©s Ă©masculĂ©s puis empalĂ©s, avec leurs attributs dans la bouche. CâĂ©tait une boucherie, un carnage. MĂȘme les animaux nâont pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s, que ce soit les chiens, les chats, les rats, le bĂ©tail ou les chevaux. Ils ont Ă©tĂ© massacrĂ©s, torturĂ©s. Et, avec les entrailles des femmes, il y avait une phrase. « Ce nâest que le commencement ». »
Au fur et Ă mesure du rĂ©cit, Charis avait portĂ© la main Ă ses lĂšvres, et son regard Ă©tait devenu horrifiĂ©. On lisait, sur ses traits, la peine et lâhorreur que lui inspirait la situation. On lisait le chagrin, mais surtout, la rage. Comment avaient-ils osĂ©s ?
« Tu dois en parler Ă mon pĂšre. Les Scorpions ont dĂ©jĂ attaquĂ©s lâun des villages sous notre protection. Il va- â Jâen reviens. Il va rĂ©unir le Conseil Ă nouveau, il mâa demandĂ© dâaller te chercher, toi. Et Acheron. â Oh. Bien. Je⊠La tente dâAcheron est par ici. Suis-moi. »
Elle sâĂ©tait renfrognĂ©e Ă la mention dâAcheron, mais lâintĂ©rĂȘt du clan et de Garlon passa avant ses propres griefs contre le guerrier. Elle indiqua le chemin Ă son ami dâenfance en le prĂ©cĂ©dant. Ils arrivĂšrent bientĂŽt en vue de la tente, et elle laissa Garlon hĂ©ler Acheron.
Le guerrier blond sortit de sa tente, encore sur les nerfs, mais curieux. En voyant Garlon, il se raidit, prĂȘt Ă se dĂ©fendre. Garlon leva les mains en signe de paix.
« Le chef Kan requiert votre prĂ©sence pour un Conseil de Guerre, Seigneur Acheron. â Qui est-il, Charis ? â Acheron ! Câest-, sâinsurgea la guerriĂšre, furieuse quâil fasse comme si Garlon nâĂ©tait pas lĂ . â Laisses, Charis. Vous ne vous souvenez pas de moi, et câest bien normal. Je suis Garlon, du clan des Ătoiles, laissa Ă©chapper Garlon, son visage se fermant quand il mentionna son clan dĂ©cimĂ©. Je nâavais que seize ans, la derniĂšre fois que lâon sâest vu. JâĂ©tais Ă peine un homme. Mais vous, vous nâavez pas changĂ©. Je reconnaĂźtrais cette Ă©tincelle de bravoure et de sagesse dans vos yeux, mĂȘme si vous Ă©tiez dĂ©figurĂ©. Le blanc dans vos cheveux vous va bien. »
Acheron le regarda avec mĂ©fiance, cherchant dans les traits de lâhomme le jeune garçon quâil avait connu autrefois. Il les trouva sans doute, car sa mĂ©fiance se dissipa. Il se montra alors Ă nouveau avenant.
« Et bien, Crom a de quoi ĂȘtre fier. Tu fais beaucoup plus mature ainsi. Tu as mĂȘme du poil au menton. »
Garlon esquissa un sourire, frottant machinalement la toison brune qui couvrait ses joues.
« Pourquoi est-ce quâil y a un Conseil de Guerre ? â Les Scorpions, siffla Charis, devançant Garlon. PĂšre vous expliquera. Venez. »
Acheron hocha la tĂȘte, et suivit alors les deux jeunes gens.
Dans la tente du Conseil, il y rĂ©gnait dĂ©jĂ une certaine effervescence, une certaine tension. Jorka et Kyrian Ă©taient dĂ©jĂ lĂ . Le blond frĂ©missait de curiositĂ©, tandis que le brun prĂ©sentait, pour une fois, un visage neutre. Kan Ă©tait assis, sombre et furieux. Acheron sâassit Ă sa place, tandis que Charis tira une chaise pour Garlon Ă cĂŽtĂ© elle, prĂšs de son pĂšre.
DĂšs que tout le monde fut installĂ©, Kan se racla la gorge, obtenant lâattention de tous.
« Les Ătoiles ne sont plus. Il y a trois jours, les Scorpions ont dĂ©cimĂ© nos alliĂ©s. Garlon nâen a rĂ©chappĂ© que par un caprice de Crom. Mais câest une chance pour nous. Il a pu nous relater les horreurs qui ont Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©es par les Scorpions. Ils deviennent hors de contrĂŽle. Il fit un geste de la main vers Garlon. Je tâen prie mon garçon. Raconte. »
Le guerrier, lâair tourmentĂ©, raconta le supplice de son clan dans les moindres dĂ©tails, tel quâil avait trouvĂ© la scĂšne. En voyant les corps, il lui avait Ă©tĂ© facile dâimaginer les tortures barbares qui avaient Ă©tĂ© infligĂ©es aux membres de son clan. Charis ressentit toute la peine qui lâhabitait, et la rage quâil contenait. Quand il eut fini, Kyrian esquissa un rictus sombre.
« Je suppose que mon idĂ©e nâest plus tout Ă fait hors de propos, du coup. Nâest-ce pas, chef ? »
Kan soupira sombrement, acquiesçant malgré tout.
« En effet. Les Scorpions mĂ©ritent un sort exemplaire. Peut-on contacter dâautres clans, Jorka ? »
Le guerrier blond hocha la tĂȘte, son regard myosotis ne quittant pas le centre de la table.
« Le clan du Soleil nâest pas trĂšs loin. A peine deux heures de trajet. Il y a Ă©galement le clan du Coquillage, et celui des Flammes. A moins dâune journĂ©e de marche. Enfin, on pourrait contacter le clan des ĂlĂ©phants, celui des Bouclier, celui de lâĂtĂ© et celui du TrĂ©sor. Ils se situent Ă un peu plus dâun jour de marche. Le reste est trop loin. Plus dâune dĂ©cade, mĂȘme en chevauchant Ă bride abattue. »
Kan ordonna alors quâon envoie un messager Ă chaque clan citĂ©, avec le rĂ©cit des forfaits du clan des Scorpions et un garde en plus. Kyrian sortit sâoccuper de ces formalitĂ©s, tandis que les hommes parlĂšrent de la façon de punir le clan des Scorpions. Garlon, ainsi que Charis et Acheron, Ă©tait pour quâon exĂ©cute tous les membres du clan, les sacrifiant en lâhonneur de Crom. Jorka avait une approche plus mesurĂ©e, et souhaitait punir uniquement les responsables du carnage, et le chef de la tribu. Kan secoua la tĂȘte. Il attendrait que les Ă©missaires des clans qui allaient ĂȘtre prĂ©venus arrivent. Nul doute que ces clans viendraient Ă©tablir leur campement prĂšs de celui du Trident Rouge. Et alors, ils pourraient vĂ©ritablement mettre au point un plan dâattaque.
Pour lâheure, Kan coupa court aux discussions. Chacun sortit de la tente, lâair morose. Charis invita Garlon Ă venir partager la sienne. Ils auraient beaucoup Ă se raconter, et câĂ©tait elle qui le connaissait le mieux. Son pĂšre nây vit aucun inconvĂ©nient.
Trois jours plus tard, les cavaliers envoyĂ©s en Ă©missaires revenaient. Chacun Ă©tait accompagnĂ© de deux soldats et dâun porte-parole du clan sollicitĂ©. ImmĂ©diatement, Kan organisa une rĂ©union du Conseil. Ils dĂ©libĂ©rĂšrent pendant plus dâune demi-journĂ©e. Finalement, quand une dĂ©cision fut enfin prise Ă lâunanimitĂ©, des membres des clans venaient sâinstaller prĂšs du campement du Trident Rouge.
Charis ressortit la premiĂšre, le visage sombre. Cela ne lui plaisait pas de devoir punir des innocents. Mais les Scorpions devaient payer. Kan avait tranchĂ©, et les autres chefs de clan Ă©taient dâaccord. Les Scorpions seraient partiellement anĂ©antis. Il ne resterait que les plus jeunes enfants, jusquâĂ lâĂąge de quatre ans. Ces derniers seraient recueillis au sein de diffĂ©rents clans, et Ă©levĂ©s en tant que membres de ces derniers. Il ne serait plus question des Scorpions.
AprÚs quelques jours de préparation, un détachement de chaque clan se mit en route. Tous ensembles, ils formaient une redoutable armée. Et il restait assez de guerriers pour protéger le reste des clans.
Charis chevauchait en tĂȘte, avec les chefs de clan et Garlon. Elle Ă©tait Ă©quipĂ©e de pied en cape, et paraissait redoutable, sauvage. Kan Ă©tait fier de sa fille, et il la couvait dâun regard protecteur, du coin de lâĆil.
Ils chevauchĂšrent six jours et six nuits. A lâaube du septiĂšme jour, le campement des Scorpions Ă©tait en vue. Les guerriers mirent pied Ă terre, et se reposĂšrent la journĂ©e durant, Ă distance raisonnable pour ne pas ĂȘtre vus. La nuit venue, alors que la Lune atteignait son zĂ©nith, les guerriers se mirent en marche. Ils se rapprochĂšrent du campement, et ne tardĂšrent pas Ă passer Ă lâattaque.
Ce fut rapide. MĂȘme si les Scorpions sâattendaient Ă une riposte, ils ne pensaient pas quâelle viendrait aussi vite. Pris au dĂ©pourvu, le clan ne vit pas sa fin arriver. Pendant que les guerriers Ă©liminaient mĂ©thodiquement les Scorpions, Charis et Garlon sâoccupaient de rĂ©unir les plus jeunes enfants. Quand tout fut fini, que les enfants furent assis dans une charrette, prĂȘts Ă ĂȘtre emmenĂ©s, les chefs de clan incendiĂšrent le campement des Scorpions. Et tout le monde fit demi-tour.
* * *
Quelques mois aprĂšs la tragĂ©die des Scorpions, la vie avait repris son petit chemin. Garlon resta au clan du Trident Rouge, et sâentraĂźnait chaque jour avec Charis pour sâamĂ©liorer. Les deux sâentendaient avec une complicitĂ© presque fraternelle. Kan adopta officiellement Garlon, lâintĂ©grant pleinement dans le clan. Et en faisant ainsi un hĂ©ritier, au mĂȘme titre que Charis. Car celle-ci abandonna volontiers sa place. Elle prĂ©fĂ©rait mille fois ĂȘtre libre de vaquer Ă ses occupations. GĂ©rer un clan, mĂȘme si elle avait Ă©tĂ© Ă©levĂ©e dans cette optique, ce nâĂ©tait pas vraiment son rĂȘve ultime.
Elle dĂ©cida dâailleurs de partir explorer le reste de Terra, laissant le clan aux bons soins de son pĂšre et de Garlon. Elle voulait voir ce quâil y avait au-delĂ des Terres des Clans. Elle ne connaissait ni Nexus, ni Ashnard, ni mĂȘme Tekhos.
Mais elle ne put aller bien loin. A quelques lieues du campement du Trident Rouge, elle rencontra un ĂȘtre immortel, et dĂ©nuĂ© de pitiĂ©. Un ĂȘtre créé pour le chaos, par le chaos. War, câĂ©tait son nom. Un ĂȘtre de magie pur, créé pour dĂ©truire, pour venger. Il avait Ă©tĂ© appelĂ© par le chef des Scorpions, au moment de mourir. Il avait une mission, une seule. DĂ©truire ce qui Ă©tait le plus cher au cĆur de Kan, le guerrier qui avait dĂ©truit les Scorpions.
Elle nâeut aucune chance. Toute son habiletĂ© au combat ne servait Ă rien face Ă lui. Elle se dĂ©fendit vaillamment, mais War eut le dessus, et elle pĂ©rit, empalĂ©e sur la lance du guerrier immortel. Elle pĂ©rit en brave, et son Ăąme sâĂ©levait lentement, allant rejoindre celles des autres guerriers morts au combat avec bravoure.
Du moins, câĂ©tait ce qui devait se passer en thĂ©orie. Mais quelque chose, quelquâun dâinfiniment puissant, fit venir son Ăąme jusquâĂ un temple en ruine. Un Dieu. Crom.
« Tu as bravement combattu, petite, tonna une voix. »
LâĂąme de Charis tourna sur elle-mĂȘme, jusquâĂ remarquer un immense colosse juchĂ© sur un trĂŽne tout aussi gigantesque. Lâaura du dieu Ă©tait palpable. Puissante. FĂ©roce. Intimidante.
« Que⊠Vous ĂȘtes⊠Crom ? »
Le dieu rit. Un rire profond, qui roula comme un coup de tonnerre dans les ruines du temple.
Il hocha la tĂȘte, et lui fit signe dâapprocher. Prudemment, et avec dĂ©fĂ©rence, Charis fit quelques pas vers lui. Avant de se sentir tirĂ©e vers lâavant, et de se retrouver juste au pied du trĂŽne. Elle nâarrivait mĂȘme pas Ă hauteur de lâaccoudoir. Elle se sentait minuscule. Si petite, et si fragile, face au dieu que vĂ©nĂ©rait son pĂšreâŠ
« Tu ignores tout de ta destinĂ©e, petite, nâest-ce pas ? »
Perdue, le regard argentĂ© de la jeune femme se plongea dans celui, dâun noir dâencre, du colossal dieu. Elle hocha la tĂȘte, avant dâajouter :
« Je suis morte. CâĂ©tait mon heure, non ? »
Le dieu secoua la tĂȘte, et sa grande main enveloppa lâĂąme de Charis pour la percher sur ses genoux. Ce nâĂ©tait pas son heure, disait-il. Elle avait une grande destinĂ©e, mais elle ignorait tout de son ascendance.
« Quelle ascendance ? Mon pĂšre est Kan, chef du Clan du Trident Rouge, et ma mĂšre⊠Ma mĂšre Ă©tait simplement Mirry, fille dâun modeste guerrier du clan⊠â Non, petite. Pas simplement. Connais-tu lâorigine du tout premier clan de guerrier ? â Euh⊠Il sâappelait Jared. Il a fondĂ© le clan de lâOurs, avec sa femme, et ses frĂšres et sĆurs. â Mais sais-tu dâoĂč il venait ? »
Charis rĂ©pondit par la nĂ©gative. Et Crom, de lui expliquer que Jared Ă©tait lâun de ses fils. Presque tous les guerriers possĂ©daient du sang de Crom, depuis. Il expliqua nĂ©anmoins que lâOurs Jared a fini par pĂ©rir, sous la jalousie des autres membres de son clan, et câest ainsi que le clan de lâOurs, le clan originel, sâest Ă©clatĂ©, et a formĂ© tous les autres clans quâelle connaissait aujourdâhui. Il prĂ©cisa quâil avait dâautres enfants. Mais un seul Ă©tait encore en vie aujourdâhui.
« Vous avez un fils encore en vie, parmi nous, parmi les clans ? Quel est son nom ? â Tu le connais trĂšs bien, Charis, souffla-t-il avec un sourire presque tendre. »
Elle fronça les sourcils en rĂ©flĂ©chissant. Acheron ? Non, ça ne pouvait pas ĂȘtre lui. Garlon peut-ĂȘtre ? Ou bien Kyrian ? Non, câĂ©tait possible, mais elle nâavait rien senti dâextraordinaire chez eux. Alors quiâŠ
Pendant quâelle rĂ©flĂ©chissait, le dieu la couvait dâun regard affectueux, lĂ©gĂšrement amusĂ©. Il ne ressemblait pas au guerrier sans pitiĂ© que dĂ©crivaient les histoires. Il ressemblait plus à ⊠A un grand-pĂšre qui parlait avec sa petite-fille.
Charis écarquilla les yeux en comprenant ce que ça signifiait.
« Non, souffla-t-elle. Ăa ne peut pas⊠Vous ne pouvez pas⊠»
Il rit doucement, et ouvrit son autre main, paume vers le ciel. Un symbole y Ă©tait dessinĂ©. Ce symbole, ces signes entremĂȘlĂ©s⊠Elle les avaient dĂ©jĂ vu. Son pĂšre, Kan, avait le mĂȘme derriĂšre la nuque. Ce qui voudrait dire queâŠ
« Kan⊠Mon pÚre⊠»
Le gĂ©ant hocha la tĂȘte, et sourit plus largement.
« Ce qui mâamĂšne Ă te dire que ton heure nâest pas encore venue, petite. Ton enveloppe mortelle est morte. Tu as fini ton apprentissage. Tu vas Ă prĂ©sent dĂ©couvrir ta vraie personnalitĂ©. Tu es une dĂ©esse, comme ton pĂšre est un dieu. Il a reniĂ© ses pouvoirs afin dâĂȘtre avec ta mĂšre, mais il reste mon fils, et je lâaime comme il tâaime. Tu es ma famille, ma petite. A ce titre, tu as le droit Ă ton hĂ©ritage. »
A peine eĂ»t-il fini de parler quâune sorte de courant dâair traversa le temple, faisant voler le lierre accrochĂ© aux colonnades. Lâair entoura lâĂąme de Charis, la souleva. Elle se sentit traversĂ©e par une onde de pouvoir. Un crĂ©pitement rĂ©sonna dans lâimmense temple vide, et des Ă©clairs de lumiĂšres jaillirent.
Quand le spectacle « son et lumiĂšre » fut fini, Charis retomba lentement sur le sol. Elle nâavait plus lâimpression dâĂȘtre juste un fantĂŽme. Elle se sentait de chair et dâos, comme avant. Elle tĂąta ses bras, son ventre, ses jambes, avant de lever un regard intriguĂ© vers Crom.
« Je tâai offert les pouvoirs qui te revenaient de droit, ma petite. Tu es Ă prĂ©sent une dĂ©esse Ă part entiĂšre. Il ne reste quâĂ faire ton apprentissage, et tu seras libre dâaller oĂč bon te semble. Ton pĂšre ignore que tu es morte. Il ne le saura jamais, puisque ton corps mortel a disparu. Tu pourras le revoir quand tu voudras, et tu garderas la mĂȘme apparence. »
* * *
Durant les mois qui suivirent, Crom en personne sâoccupa de lâapprentissage de Charis. Elle se montra une Ă©lĂšve trĂšs douĂ©e. Elle absorbait, comme une Ă©ponge, et semblait capable de retenir nâimporte quoi. Au terme, quand il lui rendit sa libertĂ© -bien quâelle nâait jamais Ă©tĂ© vraiment prisonniĂšre- il lui confia ĂȘtre fier dâelle.
Elle passa voir son pĂšre, et dĂ©couvrit alors le monde, comme elle en rĂȘvait. Les annĂ©es passaient, les dĂ©cennies⊠Elle assista Ă la mort de son pĂšre, devenu mortel, Ă celle de Garlon, et de tous ceux quâelle chĂ©rissait. Au final, elle finit par couper tout lien avec les Trident. Elle partit, voyagea encore, apprenant Ă connaĂźtre le moindre recoin de Terra.
Elle revit son grand-pĂšre Ă de nombreuses occasions. Elle rencontra quelques dieux, et elle finit par trouver la Terre. Ce monde si diffĂ©rent de tout ce quâelle connaissait la passionna. Il la fascina. Elle essaya de sây intĂ©grer, adorant la nouveautĂ©, et elle prit lâidentitĂ© de Charis Trident, travaillant pour un club dâentraĂźnement aux arts martiaux.
Depuis quelques annĂ©es, elle est installĂ©e, paraissant normale pour tout le monde, se rendant parfois dans le domaine de son grand-pĂšre, de ses amis⊠Enfin, elle vivait sa vie dâimmortelle quoi.
* * *
Nom / PrĂ©nom : Charis, du Trident Rouge, appelĂ©e Charis Trident sur Terre. Ăge : 22 ans dâapparences. PrĂšs de six cents rĂ©ellement. Sexe : FĂ©minin. SexualitĂ© : HĂ©tĂ©rosexuelle. Race : DĂ©esse. Pouvoirs : TĂ©lĂ©portation, guĂ©rison, force, rapiditĂ©, une extraordinaire aptitude au combat Ă©tant donnĂ© son ascendance, empathie, tĂ©lĂ©pathie⊠La base, quoi. Faiblesses : Sa trop grande compassion, les grosses bĂȘtes mĂ©chantes de la mort qui tue.. Bref, que du banal, non ? Situation de dĂ©part : Ătonnamment, vierge. Elle nâa jamais sautĂ© le pas, en toutes ces annĂ©es dâexistence. Un peu comme la dĂ©esse ArtĂ©mis, quâelle a un peu cĂŽtoyĂ©e. Mis Ă part Garlon, du temps oĂč elle Ă©tait humaine, elle nâa pas trouvĂ© dâhomme qui la fasse suffisamment rĂȘver pour se laisser aller.
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