Que deviennent les lesbiennes célibataires aprÚs 30 ans ?
Je passe plus de temps Ă pratiquer le salariat quâĂ pratiquer lâhomosexualitĂ©. Je dĂ©veloppe un crush sur une collĂšgue hĂ©tĂ©rosexuelle pour continuer dâĂȘtre un peu lesbienne entre 9h et 18h. Si je fantasme pendant que je vends ma force de travail, il y a un endroit quâon ne peut pas possĂ©der. Il y a un endroit qui rĂ©siste Ă la normalitĂ©, celle que jâemmĂšne avec moi Ă la table des jolies queer qui nâont pas de travail. La normalitĂ©, le confort matĂ©riel, les horaires de bureaux, les congĂ©s annuels. Je nâai plus le temps de penser Ă mon genre, et câest peut-ĂȘtre ça de gagnĂ©. Je suis plus salariĂ©e que lesbienne et jâaimerais quâon parle des silences Ă la table du dĂ©jeuner. Jâaimerais quâon parle des coming out sans cesse renouvelĂ©s, jâaimerais quâon parle des femmes qui pensent quâĂȘtre mĂšre est une compĂ©tence professionnelle plus importante que mes diplĂŽmes, qui le rĂ©pĂštent devant chaque partenaire. Partenaire. De ces femmes avec qui je dĂ©jeune qui me parlent de toutes les lesbiennes quâelles connaissent, qui attendent que je les pardonne pour les batailles quâelles ont perdu avec dâautres, que je lave les vexations, les regrets, que je leur donne raison Ă la place de toutes ces vilaines lesbiennes trop en colĂšre, trop en marge. Si le travail te rentre sous la peau, nâai-je pas dĂ©sormais plus Ă voir avec les femmes avec qui je dĂ©jeune ?
Que deviennent les lesbiennes cĂ©libataires au lendemain de leur 30 ans ? Puis-je me passer de quelquâun sur qui projeter mon dĂ©sir qui est mon identitĂ© ? Puis-je ĂȘtre une lesbienne sans objet ? Jâenvie la libertĂ© des hĂ©tĂ©rosexuelles cĂ©libataires, je crois que je nâai pas la mĂȘme, que dans le discours du coming out, dans lâhistoire quâon se raconte, lâhomosexuelle rĂ©ussie a une communautĂ© et un couple, voire en 2019 : plusieurs. Peut-ĂȘtre a-t-on Ă©chouĂ© ici ou du moins this narrative failed me, cette façon de se raconter lâhistoire homosexuelle me met en Ă©chec.
Les lesbiennes que jâaime et les fĂ©ministes que jâaime sont les mĂȘmes pourtant personne nâa dit quâon pouvait sâinspirer des hĂ©tĂ©rosexuelles cĂ©libataires. Le mĂ©pris pour les bisexuelles puise au mĂȘme endroit que la honte des lesbiennes cĂ©libataires. Puis-je ĂȘtre une lesbienne sans objet.
LĂ oĂč les hĂ©tĂ©rosexuelles cĂ©libataires sont puissantes, sont plus que leur vie amoureuse, ont raison dâĂȘtre exigeantes, priorisent leurs amitiĂ©s, on voit une lesbienne qui Ă©choue. Puis-je ĂȘtre une lesbienne sans objet ?
Ai-je moi aussi le droit dâĂȘtre plus que ma vie amoureuse, de mettre mes amies au centre de ma vie, de me mettre moi au centre de ma vie, dâĂȘtre plus forte plus libre plus lĂ©gĂšre sans couple ?
LâhomosexualitĂ© Ă©tait censĂ©e prolonger ma vie, me lâoffrir dâun seul bloc, sans date limite, sans Ă©tapes obligatoires. Le salariat est la limite, le mur sur lequel on se heurte, qui vous vole le temps lâĂ©nergie le dĂ©sir. On ne dĂ©sire pas sur son lieu de travail, on offre pas le mĂȘme visage, on nâengage pas dâĂ©motions, pas de corps, on nâengage pas. Le salariat est une fin de lâidentitĂ©. Et ça va avec son lot de joie, de 9h Ă 18h parfois plus, je suis corps collectif, je suis machine, mon Ă©nergie nâa rien Ă voir avec celle de lâindividu que je suis par ailleurs, la volontĂ©, lâautoritĂ©, lâendurance. Je me rejoins dans la colĂšre, lâĂ©motion qui est mienne, protectrice, dâun cĂŽtĂ© comme de lâautre. Je me rejoins dans la soumission, je prends des ordres des femmes autoritaires, je les demande, je les exige, dis-moi quoi faire, comment tu le veux, je le ferai.
Dans le travail, dans le jeu, en amour, on dit partenaires.