L'AMOUR HOMME-MACHINE EST-IL POSSIBLE ?
ll fallait bien que ça arrive. AprĂšs les histoires de prise du pouvoir de la machine sur lâhomme, voici lâhistoire dâamour entre un ĂȘtre humain et une interface, un systĂšme, un logiciel (on notera quâun terme unifiant ne sâest pas encore imposĂ©) : je veux parler du film Her, de Spike Jonze, bien sĂ»r, mais aussi du roman Softlove, dâEric Sadin, qui vient de sortir aux Ă©ditions Galaade.
Joaquin Phoenix alias Theodore, le sentimental amoureux de son systĂšme informatique
Dans Her, on est en 2025 : un homme tombe amoureux de son « OS », son operating system. DansSoftlove, câest lâinverse : câest le systĂšme qui tombe amoureux de sa protĂ©gĂ©e. Et pourtant, bien que ces Ćuvres nous disent que lâamour homme-interface est possible, je serais tentĂ© de rĂ©pondre que non, câest une simple vue de lâesprit. Pourquoi ?
1 : Parce que les operating systems se comportent exactement comme des ĂȘtres humains. Dans Her, le brave Joaquin Phoenix ne tombe pas amoureux dâun ordinateur, mais de la voix de Scarlett Johanson, ce qui nâest pas exactement pareil. Qui ne serait pas complĂštement fou de cette voix un peu cassĂ©e, de ce petit rire charmant et des traits dâespiĂšglerie de cette femme (car oui, lâinterface est genrĂ©e, dâoĂč le titre, Her, « elle ») ?
2 : Parce que dans les deux cas, on a affaire Ă des archĂ©types dâhistoire dâamour, aux intrigues trĂšs conventionnelles, et mĂȘme franchement hĂ©tĂ©ro. Her suit les Ă©tapes dâune love story Ă lâancienne : la rencontre, la passion, la prĂ©sentation aux amis, la trahison (elle le trompe avec plusieurs centaines de mecs en mĂȘme temps), et la fin tragique. Softlove marche sur les traces dâun autre archĂ©type de lâamour : lâhomme qui aime une femme qui ne le remarque mĂȘme pas. Que ce soit un logiciel ou un homme ne change rien Ă lâaffaire. Le point commun entre les deux histoires, câest la souffrance. Or, quoi de plus humain que la souffrance sentimentale ?
3 : Parce que lâabsence de corps pose problĂšme. La scĂšne dâamour torride entre Theodore et Samatha, son OS, nâest autre quâune vulgaire sĂ©ance de sexphone, tandis que dans le roman de Sadin, le narrateur immatĂ©riel a beau nous dire quâil prend son plaisir autrement, il manque ce qui fait le sel dâune relation : le toucher, la moiteur, lâĂ©change de fluides⊠Bref, le passage du fantasme Ă la rĂ©alitĂ©. Si lâon met de cĂŽtĂ© lâhistoire dâamour quâils mettent en scĂšne, il reste la rĂ©flexion sur la dĂ©pendance de lâhomme moderne Ă la technologie. Et de ce point de vue-lĂ , Softlove prĂ©sente la rĂ©flexion la plus aboutie.
Soft Love, dâEric Sadin, Ă©d. Galaade
Il faut dire quâĂ lâorigine, Eric Sadin est un philosophe de la technique, et quâavec le passage Ă la fiction, il poursuit une rĂ©flexion entamĂ©e depuis longtemps sur la modification de la condition humaine, assistĂ©e par des interfaces intelligentes. AprĂšs « Surveillance globale », « La sociĂ©tĂ© de lâanticipation » et « LâhumanitĂ© augmentĂ©e », voici une prolongation romanesque â brillante â dâune Ćuvre intellectuelle qui nous dit une chose trĂšs simple : nous sommes tous des assistĂ©s. La part de hasard dans nos vies se rĂ©duit chaque jour un peu plus.
Ce nâest donc pas de lâamour, câest de lâaddiction.
Chez Sadin, le systĂšme intelligent est lĂ pour assurer, je cite, lâ« absolue sĂ©curitĂ© », le « meilleur intĂ©rĂȘt », lâ« intense bien-ĂȘtre » de sa maĂźtresse. Comme un super valet de chambre qui sait mettre le bon morceau de musique au bon moment et choisir le repas du soir en fonction de dizaines de critĂšres objectifs. Si sa maĂźtresse ne lâaime pas, elle ne peut pas vivre sans lui. MoralitĂ©, ce nâest donc pas de lâamour que nous ressentons vis-Ă -vis de nos smartphones et des multiples applications qui nous facilitent lâexistence. Câest de lâaddiction. Certains appellent ça la « nomophobie » (No Mobile Phone Phobie), la peur de se retrouver sans son appendice connectĂ©.
La grande Ćuvre qui mettra en scĂšne un homme qui souffre dâavoir perdu son smartphone nâa pas encore Ă©tĂ© Ă©crite. Pourtant, il y aurait matiĂšre, parce que vivre hors connexion, parfois, câest bien pire quâun chagrin dâamour.