La question de la place des hommes dans le débat féministe
Les membres de la ligue du LOL Ă©taient aussi, publiquement, de fervents fĂ©ministes (libĂ©raux). Tout ça mâa faite repenser Ă ce texte que jâavais dans mes brouillons, au moment du dĂ©bat sur la non-mixitĂ©, et que je nâavais jamais fini.
Je ne suis pas favorable Ă la non-mixitĂ© en tant que principe politique ou en tant quâargument de communication. En revanche, je nây suis pas du tout opposĂ©e quand il sâagit de groupes de parole. Concernant le fĂ©minisme spĂ©cifiquement, je pense que les hommes qui veulent sây investir doivent pouvoir le faire. En revanche il y a des comportements dans la socialisation des hommes qui peuvent les rendre singuliĂšrement pĂ©nibles. VoilĂ comment je le comprends, en me mettant dans la peau dâun homme qui pourrait ĂȘtre le condensĂ© de ce que jâai observé :
1. Mes opinions sont
a.      Uniques > Jâai eu cette idĂ©e, elle ne me semble pas appliquĂ©e dans votre mouvement donc câest probablement que vous ne lâavez pas eue. Quand jâexprime mon idĂ©e, je ne le fais pas sous forme de question (type « est-ce que vous avez dĂ©jĂ pensĂ© Ă Â ? » et jâattends une rĂ©ponse) mais sous forme dâaffirmation, voire de prĂ©conisation (type : plutĂŽt que «âŠÂ » vous devriez faire «âŠÂ »)
b.     Rationnelles > Mon opinion est la voix de la raison, je vois les choses de maniĂšre distanciĂ©e parce que je ne suis pas une femme. Dans lâexpression, cela donne beaucoup dâappels Ă la raison vs lâĂ©motion. PlutĂŽt que de me questionner sur ce qui sous-tend mon opinion, je vais demander Ă mes interlocutrices de me prouver que leur opinion nâest pas irrationnelle.
c.      Justes > Comme mon opinion est rationnelle, elle est de fait juste, mĂȘme si elle ne se base sur aucune recherche. Si une femme me contredit, je vais donc lui demander de faire le travail de recherche Ă ma place, et de maniĂšre extrĂȘmement approfondie. Je ne fais moi-mĂȘme aucun travail, mon ressenti se suffit Ă lui-mĂȘme.
d.     Importantes > Face Ă un public que je considĂšre inconsciemment comme mon infĂ©rieur, je suis convaincu que mon opinion est importante et doit ĂȘtre Ă©coutĂ©e en prioritĂ©. Je mâattends Ă des fĂ©licitations ou au moins Ă des remerciements. Si je nâen reçois pas, je ressens un fort sentiment dâinjustice.
e.     Attendues > Je suis inconsciemment persuadĂ© que le public auquel je mâadresse est en demande de leadership, du mien par exemple, et que le mouvement nâattend que mes idĂ©es. Si ce nâest pas le cas, si mes contributions ne sont pas immĂ©diatement mises en valeur, je ne vois pas lâintĂ©rĂȘt de ma participation.
2. Poser des questions, admettre mon ignorance dâun sujet :
a.      Si je considĂšre mon interlocuteur comme un Ă©gal / un infĂ©rieur > Je suis incapable de participer Ă une discussion si je nâai pas le sentiment de mener le dĂ©bat. Face Ă une personne qui connait mieux le sujet que moi, je vais utiliser la technique de « lâavocat du diable » pour la mettre en position de se justifier.
b.     Câest humiliant > Si je ne mĂšne pas la discussion et quâon contredit mon point de vue, je suis mis dans une situation de passivitĂ©, de rĂ©ception, qui mâest instinctivement insupportable et je vais avoir lâinstinct de contre-attaquer.
c.      Si je considĂšre mon interlocuteur comme mon supĂ©rieur > Jâaccepte lâhumiliation temporaire, voire je me mets dans une position de disciple, de suiveur. Dans ce cas, je perds tout esprit critique
d.     Cela va Ă lâencontre de ma socialisation > Avec mes amis garçons, nous ne savons pas discuter sans dĂ©battre, je suis trĂšs habituĂ© Ă la joute verbale et jâai la conviction que ce qui est important dans un dĂ©bat, câest surtout de le gagner, mĂȘme si je dois pour cela verser dans lâoutrance. Avec des femmes, sâajoute une dimension inconsciente : si je ne domine pas, je perds en virilitĂ©, je suis humiliĂ©.
3.Jâai le sentiment que la contradiction est
a.      Une violence > Inconsciemment, je considĂšre quâune femme qui me dit non me fait violence, quel que soit le contexte de son refus. Je vais avoir Ă©normĂ©ment de mal Ă reconnaĂźtre mes torts.
b.     Une forme de condescendance : Si elle me contredit, elle doit y mettre les formes et sâexcuser de le faire, car ce nâest pas sa place, elle ne devrait pas se sentir le droit de me contredire. Si une femme me contredit fermement, elle mâhumilie. En revanche, un dĂ©saccord avec un autre homme est simplement un dĂ©bat.
c.      Irrationnelle > Je considĂšre que mon ressenti fait loi, et que je nâai pas Ă le prouver vu quâil est forcĂ©ment rationnel. Le sien est en revanche irrationnel et dĂ©crĂ©dibilise son opinion. Si elle se met en colĂšre, je considĂšre que son opinion ne vaut rien. La colĂšre dâun homme en revanche, assoit la lĂ©gitimitĂ© de son opinion.
4. Quand on critique les hommes en tant que groupe
a.      On doit explicitement mâabsoudre de toute responsabilité > Puisque je participe Ă cette discussion, je suis diffĂ©rent des autres, et aucun de mes comportements ne contribue au problĂšme. Me le faire remarquer est une humiliation (voir plus haut) et je dois contre-attaquer.
b.     Je me sens obligĂ© dâĂȘtre « lâavocat du diable » > MĂȘme si on mâabsous, je vais policer le langage de mes interlocuteurs et essayer de toujours recentrer le dĂ©bat sur « les hommes bien ». Je rends cette discussion intenable mais je ne mâen rends pas compte, pour moi, je suis juste lâĂ©lĂ©ment rationnel qui permet Ă la discussion de rester dans de saines limites (les miennes).
Petite note pour terminer, cette maniĂšre de rĂ©agir nâest pas spĂ©cifique aux hommes, mĂȘme sâils la partagent tous ou presque face Ă des femmes. Elle trouve son origine dans une hiĂ©rarchie sociale inconsciente, et dans la maniĂšre dont on a intĂ©grĂ© les rapports de classe, quelles quâelles soient. On la retrouve Ă©videmment dans les discussions entre deux classes sociales (prenez la liste et regarder un bourgeois parler des gilets jaunes par exemple) et aussi entre deux classes âracialesâ par exemple.
Si on doit dĂ©construire quelque chose, câest justement cet inconscient hiĂ©rarchisĂ©. Et je mâinclus lĂ -dedans! Personne nâest impermĂ©able Ă sa culture, Ă sa socialisation. Je crois que la solution Ă ce problĂšme, câest avant tout lâĂ©coute, et savoir se mettre en position de rĂ©ception. Un peu comme en franc-maçonnerie oĂč en tant que novice on met un an avant de pouvoir contribuer.














