Série Femmes dans la tourmente, par Olivier Denis
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Série Femmes dans la tourmente, par Olivier Denis

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First time swimming
16 days post-op
Ca continue, encore et encore...
C2 ou 6/16 dont 2/12Â
Une semaine sâest Ă©coulĂ©e, plutĂŽt tranquille comparĂ©e Ă lâEC. Je retrouve un semblant de vie normale, si lâon met de cĂŽtĂ© toute la partie « cancer ». Donc, rebelote : mĂ©dicament la veille au soir, le matin Ă©galement, puis le patch. Le VSL, le trajet, lâhĂŽpital. Bureau des infirmiĂšres, installation dans la chambre-fauteuil, quatre places.
Je mâinstalle et jâattends que lâinfirmiĂšre en charge de cette chambre soit disponible. Ce nâest pas trĂšs long. Cette fois, jâai encore oubliĂ© mes chaussettes⊠tant pis. LâinfirmiĂšre arrive : constantes, retour veineux, un pâtit shoot dâantihistaminique. Trente minutes dâattente pour que lâeffet se fasse sentir.
Bibibip, bibibip (je teste de nouveaux sons).
Bouton rouge. LâinfirmiĂšre arrive et hop, Taxol en route pour une heure. Jâappelle le VSL pour donner mon heure de fin.
Puis je mange, jâĂ©coute de la musique et, enfin, je somnole. Vraiment efficace, lâanti-allergique.
Jâai compris ce qui me met mal Ă lâaise au moment de la perfusion : câest lâodeur dâun des dĂ©sinfectants. La prochaine fois, je retiendrai ma respiration pour voir si câest bien ça.
Bibibip, bip, bibibip (je crois que câest ce son qui sâen rapproche le plus). LâinfirmiĂšre revient pour dix minutes de rinçage. Elle repasse quinze minutes plus tard pour dĂ©brancher la perfusion.
Câest bon, je peux repartir.
Retour Ă la maison pour ma sieste post-chimio x anti-histaminique.
Je me rĂ©veille quand ma fille rentre de lâĂ©cole. Encore un peu dans le gaz.
Le lendemain, une personne de lâADMR locale vient nous aider pour le mĂ©nage. Ăa nous libĂšre de cette charge, câest vraiment apprĂ©ciable.
Niveau effets secondaires : Constipation, goĂ»t dĂ©sagrĂ©able en bouche (comme si je mâĂ©tais lavĂ© la bouche avec du savon), et quelques douleurs lĂ©gĂšres aux articulations.
Mes remĂšdes ? Les fajitas, les Tic Tac goĂ»t menthe extra-forte, et bouger ou prendre mon mal en patience quand câest la nuit.
C3 7/16 dont 3/12 donc ÂŒ đ„ł
Le reste de la semaine sâest bien passĂ©. Le mercredi, jâai rendez-vous chez lâoncologue. Je lui parle des effets secondaires. Elle me demande si jâai des signes de neuropathie et me prĂ©cise que, si cela apparaĂźt et devient gĂȘnant, je dois les appeler.
Elle mâausculte et remarque la « pieuvre » collĂ©e par ma kinĂ© (suite Ă sa formation sur les cicatrices de mastectomie le week-end prĂ©cĂ©dent). Câest pour aplanir la cicatrice qui, pour le moment, ressemble Ă des collines⊠ou Ă une partie de la tronche dâun Orque haut gradĂ© dans Le Retour du Roi.
Sans l'aspect peau d'orange, mais en trÚs gros, ça me fait penser à ça.
Elle me demande si ça fonctionne, car câest la premiĂšre fois quâelle en voit une. Je lui rĂ©ponds que câest un test, une premiĂšre pour nous aussi.
On parle ensuite de la suite du traitement : la radiothĂ©rapie. Elle me confirme quâelle en fait bien partie ; il fallait simplement que ce soit validĂ© en rĂ©union pluridisciplinaire. Au prochain rendez-vous, on fixera une rencontre avec lâoncologue radiothĂ©rapeute.
Je lui demande pour la suite du suivi : je la reverrai pour lâhormonothĂ©rapie. Je prendrai peut-ĂȘtre aussi la pilule, si mon cycle continue, jâai toujours mes rĂšgles, mĂȘme si elles sont moins rĂ©guliĂšres. Il parait que ça fonctionne mieux si les cycles sont stoppĂ©s.
Jâaurai un suivi tous les six mois, en alternance entre lâoncologue et la chirurgienne. Dâailleurs, pour la reconstruction, ce sera Ă voir avec la chirurgienne.
Pas dâexamen dâimagerie particulier en dehors de la mammographie et de lâĂ©chographie annuelles pour la surveillance. Juste ĂȘtre attentive aux « marques inhabituelles » (rougeurs, boutons, aspect de la peau qui changeâŠ) qui resteraient plus de deux ou trois semaines.
Le lendemain, jour de chimio. Médicaments, VSL, premier étage, bureau des infirmiÚres, installation, antihistaminique, Taxol, gants et chaussons congelés (j'ai pensé aux chaussettes cette fois), repas, sieste, retour à la maison, suite de la sieste, réveil dans le coltar, retour des enfants.
Je sors mes alliĂ©s post-chimio : lâHĂ©par et les Tic Tac. Dans la nuit de jeudi Ă vendredi, je ressens des picotements dans les pieds. Ah, ok⊠donc je ressentais dĂ©jĂ la neuropathie. Câest supportable, et ça disparaĂźt si je sors les pieds de sous la couette.
Je commence lâHĂ©par le vendredi, mais ce nâest pas assez efficace. Je la prendrai dĂšs le jeudi, juste aprĂšs la chimio, la prochaine fois, pour voir.
ArrivĂ©e au dimanche soir : plus dâeffets secondaires ! Câest cool ! (oui, un rien fait mon bonheur en ce moment)
C4 ou 8/16 ou la moitiĂ© đ„ł dont 4/12 ou â đ„ł
Médicaments VSL Suivre la ligne sans la suivre (j'ai plus qu'à compter les pas pour y aller les yeux fermés) Bureau des infirmiÚres Installation Constantes et retour veineux
Ah non, pas de retour veineux⊠LâinfirmiĂšre essaie et rĂ©essaie. Elle change dâaiguille. Toujours rien. Et quand elle dit quâil va sĂ»rement falloir aller en radiologie pour voir ce qui cloche⊠POF : le retour veineux !
Donc : Constantes et retour veineux Antihistaminique Repas Sieste Débranchement Pansement hypoallergénique Retour maison Dodoooo Réveil-pùté avec Hépar
Niveau effets secondaires : LĂ©gĂšre constipation, ça fonctionne mieux si je commence dĂšs le jeudi, aprĂšs la chimio. Un peu de neuropathie, un tout petit peu de douleurs musculo-squelettiques, et toujours ce fichu goĂ»t de savonâŠ
Plus que 8 balises. Peu de houle. Tout va bien, on continue !
Entre repos et attente.
Vendredi 20 juin
Ce matin, câest un infirmier qui passe me voir : prise de tension, vĂ©rification du redon, quâil finit par changer.Â
Le redon se remplit vite. TrÚs vite. Il faut le remplacer à nouveau : 250 ml. Et rebelote. Mon corps est vraiment généreux !
Cette fois, on passe Ă la taille au-dessus : 500 ml.
Jâai faim. Mais on me fait patienter, mon redon a beaucoup donnĂ©, alors les soignants prĂ©fĂšrent attendre la chirurgienne.
Mon estomac trouve quâelle tarde.
Quand elle arrive enfin, elle jette un Ćil Ă lâhĂ©matome. Rien de prĂ©occupant, juste un pansement compressif Ă poser.
Enfin, on mâapporte mon petit dĂ©jeuner : un thĂ© Lipton basique (celui-lĂ , je le prends avec du sucre), du pain, du beurre (salĂ©, je prĂ©cise pour les impies), de la confiture, et un jus dâorange.
Lâinfirmier revient me poser le fameux pansement. Il roule des compresses, les pose sur mon pansement qui protĂšge la cicatrice, puis les couvre dâun gros pansement blanc qui laisse plein de traces de colle. Ah, donc câest ça, un pansement compressif ? Je souris intĂ©rieurement : je mâattendais Ă quelque chose de plus⊠technique. Pas Ă un bricolage façon McGyver. Mais bon, si ça marche, ça me va
Durant la matinĂ©e, je lis ou je colorie en Ă©coutant de la musique. Les volets sont fermĂ©s Ă cause de la chaleur. On me fait une prise de sang post-opĂ©ratoire. Lâaide-soignante mâannonce que je peux faire ma toilette⊠de chat. Pas de douche tant que le drain est en place. Ce nâest pas le plus simple : jâai perdu en mobilitĂ© du bras gauche. Mais je me dĂ©brouille.
Une personne de chez Harmonie MĂ©dical passe me remettre une prothĂšse en tissu, Ă glisser dans le soutien-gorge, si jâen ressens le besoin. Elle me donne aussi des documents, et mâexplique quâil faudra bientĂŽt prendre rendez-vous pour une prothĂšse en silicone : il faut Ă©quilibrer le poids, afin dâĂ©viter de futur problĂšme de dos. Mon cĂŽtĂ© droit est dĂ©sormais plus lourd que le gauche.
Un kiné vient me montrer les exercices pour retrouver de la mobilité cÎté gauche. Un collÚgue prendra le relais demain.
On mâapporte mon dĂ©jeuner. Mais impossible de me souvenir de ce que jâai mangĂ© : une entrĂ©e, un plat, un laitage, des fruits⊠Peut-ĂȘtre une salade de fruits ? Câest flou.
LâaprĂšs-midi passe tranquillement. Lâinfirmier refait mon pansement. Cette fois, il y va franchement : des rouleaux entiers de compresses. Câest⊠saillant. Exactement ce quâil me manquait pour me sentir Ă lâaise.
Je ne supporte plus ce lit. Quelle que soit la position, jâai vite mal aux fesses. Me lever demande de lâorganisation : attraper la perche Ă perfusion, gĂ©rer le redon, chacun dâun cĂŽtĂ© du lit. Je ne sors pas de ma chambre, mais me dĂ©gourdir les jambes jusquâĂ la salle de bain me fait dĂ©jĂ du bien.
Jâai bien tentĂ© le fauteuil, mais il est loin dâĂȘtre confortable. Mon dos rĂ©clame un vrai soutien aprĂšs lâopĂ©ration. Finalement, le lit reste la meilleure option.
Mon mari arrive avec du ravitaillement : du salĂ©, du sucrĂ©. Câest parfait. Pour le goĂ»ter, on mâapporte une poche de fer. Tu mâĂ©tonnes, vu tout ce que jâai perdu avec le drain⊠et mes rĂšgles par-dessus. LâanĂ©mie Ă©tait inĂ©vitable.
Le redon se remplit encore bien. Je dois attendre une nouvelle fois le passage de la chirurgienne avant de pouvoir manger. Je nâattends pas trĂšs longtemps. Elle examine lâhĂ©matome, apprĂ©cie son Ă©volution. Tout va bien. Tant mieux : je commence Ă avoir faim.
Elle mâinforme que si tout continue comme ça, je pourrai sortir demain. Elle sera en repos, mais son collĂšgue, de garde, sâoccupera de ma sortie. Elle me demande si elle peut prendre une photo, pour lui envoyer, histoire quâil ait un point de comparaison. Jâaccepte sans hĂ©siter. Au contraire : sans photo, il risquerait de ne pas me laisser partir. Et moi, je veux rentrer !
Elle mâapprend aussi que la rĂ©union pluridisciplinaire a eu lieu hier soir. Ils ont discutĂ© de mon dossier, et le traitement recommandĂ© est la chimiothĂ©rapie. Je mây attendais. Ăa ne me surprend pas. De toute façon, je vois lâoncologue dans une semaine : elle mâexpliquera tout plus en dĂ©tail.
Avant de partir, elle me dit quelque chose comme : « Câest agrĂ©able de vous voir, vous avez toujours le sourire, il faut continuer comme ça. » Je lui rĂ©ponds que câest peut-ĂȘtre le deuil de mon premier nĂ© qui mâa forgĂ©e. Une certaine rĂ©silience, acquise dans la douleur.
Je lui souhaite un bon week-end. Elle me dit quâelle va prĂ©venir les soignants pour quâils mâapportent enfin mon repas.
Ils sont justement en pause repas. On sâoccupera de moi juste aprĂšs.
Lâaide-soignante arrive cinq minutes plus tard. Je dois ĂȘtre une patiente sympa : jâai eu droit Ă un level up sur lâentrĂ©e et le dessert ! Flan de courgette au chĂšvre, hachis parmentier, cheesecake. Ma foi, je ne suis pas déçue dâavoir attendu.
Mon mari part retrouver les enfants
Puis, je mange devant la tĂ©lĂ©. Jâouvre la fenĂȘtre : un peu dâair frais, ça fait du bien. Ce soir, jâai bien mangĂ©. Mais les chips apportĂ©es par mon mari me font de lâĆil. Un petit grignotage en regardant Hook. Parfait. Ăa faisait longtemps que je ne lâavais pas vu.
Je dors un peu mieux. Mais toujours cette chaleur désagréable à cause du matelas plastifié. Le confort a ses limites.
On charge le bateau, le départ est prévu pour demain. Pourrons-nous larguer les amarres ? La couleur du ciel nous le dira.

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Crabe bien cuit, merci !
Jeudi 19 juin La veille, en journĂ©e : Oh non, jâai mes rĂšgles⊠Ăa promet dâĂȘtre sympa, entre le post-opĂ©ratoire et la canicule.
La veille au soir, je prends ma deuxiĂšme premiĂšre douche Ă la bĂ©tadine : cheveux, visage, cou, tronc, bras, jambes, pieds, parties intimes et sĂ©ant, le tout, deux fois. Franchement, ça devrait ĂȘtre commercialisĂ© : un super produit, pas du tout dessĂ©chant, une odeur qui nous invite au voyage⊠Non, je rigole. Ăa pique la gorge, lâodeur reste longtemps (surtout dans les cheveux), bref : une horreur, ce truc. La douche post-opĂ©ratoire, elle, sera une vraie dĂ©livrance. Mais Ă ce moment-lĂ , je ne savais pas encore⊠quâelle se ferait attendre.
Ce matin, rebelote, puis une petite boisson claire, un rooibos aux agrumes : câest la seule chose autorisĂ©e Ă franchir mon estomac.
Bisous aux enfants. Je pars pour trois jours, câest la premiĂšre fois que je serai aussi longtemps loin de la maison sans eux. Les au-revoirs sont moins compliquĂ©s quâavant. Notre fils sâest habituĂ©. Cette fois, câest pour notre fille que câest plus difficile⊠Mais elle est entre de bonnes mains. Ăa va passer.
En route !
Avec mon mari, qui porte mon sac de changes, mon sac avec mes oreillers et mon sac âloisirsâ, contenant lectures diverses, coloriages, multiprises, mini enceinte Bluetooth et lampe tactile rechargeable, nous nous rendons Ă lâaccueil, persuadĂ©s que je vais pouvoir accĂ©der Ă ma chambre.
Eh bien non. Direction la salle dâattente, oĂč une infirmiĂšre viendra nous chercher.
Nous patientons une dizaine de minutes, peut-ĂȘtre vingt. Une infirmiĂšre arrive, nous conduit dans un bureau pour vĂ©rifier mon identitĂ©, la raison de ma venue et quel mĂ©decin sâoccupe de moi aujourdâhui. Elle passe aussi en revue les consignes prĂ©-opĂ©ratoires : Ă jeun (nourriture et boisson), douches Ă la BĂ©tadine, tout est ok.
Elle me remet un joli bracelet Ă ma cheville gauche. Il me sied Ă ravir ! Il ira parfaitement avec ma nouvelle tenue. Je demande une culotte filet spĂ©ciale post-partum, bien plus confortable en cette pĂ©riode du cycle. Jâenfile donc la panoplie complĂšte : culotte filet, blouse, charlotte, chaussons et sur-chaussons jetables, ainsi quâune blouse lavable. Cette tenue me met vraiment en valeur. Et ce bracelet de cheville ? Un vĂ©ritable atout charme. LâinfirmiĂšre rĂ©cupĂšre mes sacs, direction le casier. Cette fois, je garde mon tĂ©lĂ©phone.
Câest le moment oĂč mon mari doit me laisser.
Un bisou, un « Ă tout Ă lâheure », une sorte de routine hospitaliĂšre.
Je rentre dans le salon dâattente. Je mâinstalle dans un fauteuil confortable. Une autre patiente arrive. Elle a envie de discuter. Elle me demande pourquoi je suis lĂ . - « Une mastectomie. »- « Je ne connais pas. »- « Câest lâablation dâun sein. »- « Ah, moi câest une hystĂ©rectomie. »- « Ah⊠»Jâavoue ne pas trop savoir quoi rĂ©pondre. Je ne connais pas les raisons de son intervention, je ne veux pas ĂȘtre maladroite. Ă ce moment-lĂ , une autre patiente arrive : une dame ĂągĂ©e, accompagnĂ©e de sa fille. Elle est malentendante et nâa pas son appareil auditif. Elle est paniquĂ©e. Sa fille ne peut pas rester avec elle dans le salon. Sa fille tente de la rassurer Ă distance, mais elle doit partir. Nous essayons, Ă notre tour, de lâapaiser. Mais elle a besoin de laisser ses larmes couler.
Un brancardier vient nous chercher, toutes les trois. Vérification des identités, je dépose mon téléphone dans le casier avec mes affaires.
Puis, il nous guide Ă travers le labyrinthe des couloirs de l'hĂŽpital. Je remarque que notre aĂźnĂ©e a du mal Ă marcher. Je lui propose mon bras pour lâaider. Le brancardier trouve un fauteuil roulant et lây installe.
ArrivĂ©es devant un sas, il nous distribue des masques. Notre aĂźnĂ©e sâarrĂȘte lĂ : un autre brancardier prend le relais et l'aide Ă s'installer sur un brancard.
Notre brancardier nous installe, toutes les deux, dans un autre salon. On nous donne une couverture polaire.
Nous patientons une quinzaine de minutes. Un nouveau brancardier vient nous chercher. Nouvelle vĂ©rification dâidentitĂ©. Direction le bloc.
Ma compagne de trajet est envoyĂ©e dans une salle dâopĂ©ration. Il sâapprĂȘte Ă mâenvoyer dans une autre⊠Mais elle revient.
Nos interventions ont failli ĂȘtre interverties ! Heureusement que les vĂ©rifications dâidentitĂ© sont nombreusesâŠet que nous savons qui sont les chirurgiens qui nous opĂšrent. Ăa Ă©vite ce genre de catastrophe.
Nous en rions gentiment. Nous savons ce que les soignants endurent. MalgrĂ© leur bonne humeur, la fatigue est bien lĂ . Et mĂȘme si nos vies sont entre leurs mains, de petites erreurs peuvent survenir. Heureusement, dans notre cas, lâerreur a vite Ă©tĂ© rattrapĂ©e.
On vĂ©rifie une derniĂšre fois mon identitĂ©, tout est bon, câest le bon bloc. Ma chirurgienne arrive. Elle me salue et me demande comment je vais.
Ătonnamment, je vais bien. LâhĂŽpital est devenu une sorte de deuxiĂšme maison. Je me sens en confiance dans cet environnement mĂ©dicalisĂ©, entourĂ©e de tou·te·s ces super-hĂ©ros et super-hĂ©roĂŻnes du quotidien.
Perfusion, masque Ă oxygĂšne, jâapplique les conseils du brancardier de ma premiĂšre opĂ©ration. Je mâendors.
Je me rĂ©veille avec une gueule de bois anesthĂ©sique. Comme la fois prĂ©cĂ©dente, il me faut environ 30 minutes pour vraiment Ă©merger. On vĂ©rifie que je nâai pas mal. Cette fois, oui, jâai mal. On me donne de la morphine. Pour le reste, ça va. Je vais bientĂŽt pouvoir rejoindre ma chambre.
Un brancardier vient me chercher, rĂ©cupĂšre mes sacs. Puis sur le chemin, mon mari qui attend dans le couloir de lâhĂŽpital de semaine, mon nouveau lieu de rĂ©sidence pour les prochains jours. Ma chambre se trouve tout au bout dâun dĂ©dale de couloirs. Elle est plongĂ©e dans la pĂ©nombre : canicule oblige. Heureusement, un ventilateur est lĂ , je ne vais pas mourir de chaud.
Le brancardier mâaide Ă mâinstaller dans le lit. Je suis branchĂ©e de partout : perfusion Ă droite et drain (ou redon) de lâautre cĂŽtĂ©. Le drain sert Ă Ă©vacuer le sang et la lymphe qui prennent la place laissĂ©e vacante par le sein malade.
Je fais connaissance avec lâinfirmiĂšre et lâaide-soignante. Jâai faim, on mâapporte une collation : une compote et quelques biscuits. Mais ce nâest clairement pas suffisant. Tant pis, je vais attendre.
Jâappelle pour aller aux toilettes. On me donne la permission, cool ! Elle mâaccompagne avec tout mon attirail : la perfusion dâun cĂŽtĂ©, le redon de lâautre, toute une organisation ! Ma serviette nâest pas trop souillĂ©e. Jâai prĂ©parĂ© une culotte menstruelle, une serviette et un short de fitness. Je me change pour ĂȘtre un peu plus Ă lâaise. Je prends mes affaires de toilette et mâinstalle. Puis j'installe mon oreiller, mon traversin et mon coussin en forme de cĆur. ParĂ©e pour ce petit sĂ©jour.
On passe le temps avec la tĂ©lĂ© en fond, on discute un peu. Jâessaie de me reposer, mais il fait chaud. Mon mari met en route le ventilateur en mode oscillation. Nous attendons la chirurgienne. Elle arrive et examine son travail : jâai un gros hĂ©matome, Ă©norme, environ 25 cm de long sur 10 de large. Mais jâai tendance Ă vite marquer, donc câest normal. Et puis, avec une cicatrice dâenviron 15 cm, ce nâest pas si surprenant. Elle nous dit que tout sâest bien passĂ©. Elle regarde le redon, tout va bien. Elle repassera demain et nous souhaite une bonne soirĂ©e. Je ne le sais pas encore, mais ce soir, elle a une rĂ©union pluridisciplinaire oĂč mon cas sera discutĂ© afin de dĂ©cider du traitement le mieux adaptĂ© pour moi.
Lâaide-soignante mâapporte mon repas : salade de tomates et concombre, lentilles et jambon, un petit pain, yaourt et compote. Un peu frugal comme repas, jâai faim. Ce nâest que mon deuxiĂšme repas de la journĂ©e, avec la petite collation du dĂ©but dâaprĂšs midi.
Je demande à mon mari de prévoir du ravitaillement pour le lendemain.
Il va rentrer pour manger et sâoccuper des enfants. Ils ont besoin dâun de leurs parents aprĂšs une longue journĂ©e comme celle-ci.
Je regarde la tĂ©lĂ©, le programme nâest pas fameux, alors je finis par mettre Secret Story. Tant quâĂ regarder des bĂȘtises, autant lâassumer clairement.
La nuit est compliquĂ©e, entre la perfusion, le redon qui mâempĂȘche de changer de position, la chaleur, le bruit extĂ©rieur et le passage des soignants. Mais je dors un peu quand mĂȘme. Quand je me rĂ©veille, câest pour aller aux toilettes. Le sommeil tardant Ă revenir, je lis Ă la lumiĂšre de ma petite lampe, car les lumiĂšres des chambres dâhĂŽpital sont bien trop agressives. Je fini par me rendormir un peu.
On reste au port pour le moment, le temps de se remettre de cette Ă©preuve. Le bateau est Ă quai, le voyage est encore long, l'ocĂ©an peut attendre. Normalement les grosses tempĂȘtes sont derriĂšre nous.
Bis repetita
Et câest reparti pour un tour : rendez-vous, examens⊠Mais je suis quand mĂȘme plus sereine cette fois.
Ăa commence par la rencontre avec la patiente-partenaire. Câest un rendez-vous plutĂŽt informel : je discute avec une femme qui est passĂ©e par le mĂȘme parcours que moi, Ă la diffĂ©rence prĂšs quâelle a eu une double mastectomie. Pour le reste : chimio, radiothĂ©rapie et hormonothĂ©rapie.
Elle me demande de lui parler de mon parcours, ce que jâaccepte volontiers. Je raconte tout, je nâai rien Ă cacher, au contraire : ça fait du bien.
Elle me raconte aussi son histoire avec le cancer. Elle me dit quâelle est Ă©galement soignante, ce qui lui a permis de voir les deux cĂŽtĂ©s du systĂšme. Elle a pu proposer des amĂ©liorations pour le suivi et la prise en charge, en discutant avec ses confrĂšres et consĆurs.
Lâentretien dure une heure. On parle de la maladie, des traitements⊠Puis on dĂ©rive vers les aberrations gouvernementales. (spoiler : tout le monde en souffre, sauf eux. Et Ă ce moment-lĂ , il nâĂ©tait mĂȘme pas encore question de la loi Duplomb, ni du dernier discours gouvernemental).
Elle me donne un coussin coeur, ils sont fabriqués par une association et ils permettent de soulager la position du bras pour dormir, dans le canapé...
En ressortant, jâavais une fourche mentale dans la main, prĂȘte Ă en dĂ©coudre avec ce cancer⊠et plus si affinitĂ©s.
JâĂ©tais prĂȘte Ă en parler Ă ma fille. Jâavais eu le temps de digĂ©rer la nouvelle. Mais la veille au soir, elle a dit Ă mon mari : "Je veux pas que maman se fasse opĂ©rer, et je veux pas quâelle meure."
Un enfant de huit ans est-il censé porter ce genre de choses ?
On lui a expliquĂ©. Ăa a Ă©tĂ© dur pour elle. Mais quand on lui a dit quâil valait mieux que je guĂ©risse en perdant un peu de moi, plutĂŽt que de laisser cette chose grandir⊠elle a compris.
Six jours plus tard, câest lâIRM. Tout se passe comme pour la premiĂšre : injection, allongĂ©e sur le ventre dans le grand tube bruyant, un peu de musique⊠et hop, câest fini, je rentre.
Le lendemain, double rendez-vous : la chirurgienne, puis lâanesthĂ©siste.
La chirurgienne mâexplique ce quâelle va faire. Elle prend le temps de revenir sur ce quâils ont dĂ©couvert lors de la tumorectomie, et sur la nĂ©cessitĂ©, dans mon cas, de procĂ©der Ă une mastectomie. Elle me parle aussi de la chimiothĂ©rapie, mĂȘme si les rĂ©sultats ne sont pas encore arrivĂ©s. Ăa implique une petite intervention pour poser une chambre dâimplantation. Elle me montre Ă quoi cela ressemble, car les rĂ©sultats tomberont avant lâopĂ©ration. Si la chimio est recommandĂ©e, et si je donne mon accord, elle profiterait de la mastectomie pour poser la chambre dans le mĂȘme temps. Ok.
Jâai toutes les explications nĂ©cessaires, je file voir lâanesthĂ©siste. LĂ encore, comme la fois prĂ©cĂ©dente, les consignes prĂ©-opĂ©ratoires : Ă jeun Ă partir de minuit, boisson claire autorisĂ©e jusquâĂ 6 h, et bien sĂ»r, les fameuses douches Ă la BĂ©tadine. Ok.
Le vendredi soir, je reçois un appel en privĂ©. Je dĂ©croche, ça peut ĂȘtre pour un potentiel contrat, tant que j'ai pas un traitement clairement posĂ©, je peux pas me mettre en stand by. C'est la chirurgienne. Elle m'annonce qu'elle a reçu les rĂ©sultats et que comme pour tous les autres rĂ©sultats, mon cancer est dans l'entre-deux. elle me parle de score de 20, de pourcentage de 6% de rĂ©cidive Ă 9 ans, abaissĂ© de 1,5 Ă 3% avec la chimio. Elle me laisse rĂ©flĂ©chir jusqu'Ă lundi pour savoir si je prends de toute façon l'option chimio ou si je prĂ©fĂšre voir l'oncologue.
J'en discute avec mes proches, je pense à la chirurgie supplémentaire, l'organisation que ça va demander, les risques de la chimio... Bref, quand elle appelle le lundi, je lui dis que je préfÚre en discuter avec l'oncologue. Elle me dit qu'elle préfÚre quand les patients ne se précipitent pas.
Dernier examen, trois jours avant lâopĂ©ration : lâĂ©chographie de seconde intention. Cette fois, je suis reçue par un homme.
-« Vous ne me connaissez pas, mais moi si. »-« Ah bon ?!? »-« Oui, je suis le mĂ©decin qui a interprĂ©tĂ© votre premiĂšre IRM. Normalement, lâIRM et lâĂ©cho de seconde intention sont faites par le mĂȘme mĂ©decin, pour garder le mĂȘme regard. »-« Ah, dâaccord. Eh bien, enchantĂ©e ! »
Je mâinstalle sur la table, poitrine dĂ©couverte. Il applique le gel, puis observe mon sein droit Ă lâĂ©cran.
Il mâexplique que tout va bien. Rien de visible de ce cĂŽtĂ©-lĂ . Il prend ensuite le temps de me montrer les images de lâIRM et de mâexpliquer ce que je vois. JâapprĂ©cie vraiment quâil fasse ça. AprĂšs la folie des mois prĂ©cĂ©dents, ce genre dâattention est plus que bienvenu.
Quelques jours de tranquillitĂ© avant lâopĂ©ration. Lâorganisation reste la mĂȘme : mon mari a pris sa journĂ©e, mes beaux-parents sont lĂ pour les enfants. Et moi, jâai rĂ©servĂ© ma chambre.
On en parle du tarif ? Quelquâun pour mâexpliquer ? Non parce que 90 ⏠la chambre seule, avec trois repas⊠et la tĂ©lĂ©vision en option Ă 8 ⏠par jour. Si on mâexplique clairement Ă quoi ça correspond, ok. Mais je vais quand mĂȘme subir une opĂ©ration au niveau de la poitrine. Le besoin de calme, de repos, de pouvoir me lever Ă toute heure sans dĂ©ranger qui que ce soit, câest quand mĂȘme un minimum. Alors oui, la chambre double, elle, est gratuite. Mais câest censĂ© ĂȘtre le mĂȘme "service". Ce nâest pas la moitiĂ© : câest 0 ou 90âŹ. AprĂšs, je pouvais aussi choisir le pack premium Ă 120⏠pour des repas level up et d'autres petits plus ou encore le package ultimate : avec pack bien-ĂȘtre, parking offert et d'autres trucs façon hĂŽtel pour la modique somme de 160âŹ. Ma mutuelle prend en charge 60âŹ, je suis en arrĂȘt de travail depuis un mois et demi... La sĂ©cu vient tout juste de commencer Ă m'indemnisĂ© de la moitiĂ© de mon salaire. Et le prix du parking ? Aussi cher quâune journĂ©e Ă Saint-Malo en pĂ©riode estivale. Ăa va ? Je viens pas en thalasso ni pour une chirurgie esthĂ©tique. Je viens pour essayer de sauver ma vie. Alors si tout ça sert aux soignants, Ă amĂ©liorer lâhĂŽpital, les infrastructures, le matĂ©riel, les conditions de travail : je suis pour, Ă 200 %. Mais jâignore Ă quoi sert cet argent. Si quelquâun a une idĂ©e⊠un Ă©clairage⊠Je prends. đ
Prochaine escale, on fait vraiment la fĂȘte Ă ce crabe !
Enfin... ou presque
Mardi 3 juin Jâai hĂąte dây ĂȘtre. AprĂšs presque un mois dâattente, je vais enfin savoir Ă quoi mâattendre⊠et ce qui se cachait dans mon sein.
On y va.
On passe par le secrĂ©tariat. Puis la salle dâattente. La chirurgienne mâappelle. Nous entrons dans son cabinet, que nous dĂ©couvrons. Dâabord, la partie examen. Puis, derriĂšre un demi-mur en placo surmontĂ© dâune vitre Ă©paisse et fumĂ©e, se trouve son bureau. Sur le mur, des tasseaux de bois supportent des Ă©tagĂšres oĂč elle a disposĂ© quelques Ă©lĂ©ments de dĂ©coration. On sâassoit face Ă elle.
-"Comment allez-vous ?"-"Bien, pour le moment."-"On commence par les rĂ©sultats ou je regarde la cicatrice ?" -"La cicatrice dâabord."
Elle regarde. Elle est contente du rĂ©sultat. Juste la cicatrice des ganglions, un peu rouge. Mais comme elle est situĂ©e au niveau de lâaisselle, rien dâinquiĂ©tant : entre les frottements des vĂȘtements et lâhumiditĂ©, tout est normal.
Nous retournons cĂŽtĂ© bureau. -"Il y a du bon⊠et du moins bon." OK, allons-y. -"Il y avait bien deux nodules accolĂ©s, de 17 et 23 mm. Carcinomes infiltrants. Et autour, du carcinome in situ. La biopsie aprĂšs lâopĂ©ration a confirmĂ© un nodule de carcinome infiltrant.Je pense que vous me voyez venir ?"
Moi, les larmes commençant Ă monter : -"Dites-le quand mĂȘme." -"Il faudrait faire une mastectomie." -"Hum hum." Je hoche la tĂȘte, de haut en bas. -"Il y a quand mĂȘme une bonne nouvelle : les ganglions nâavaient rien. Ăa veut dire que le cancer est restĂ© dans le sein. On lâavait dĂ©jĂ vu au TEP-scan, ça confirme." -"Ok⊠Et pour le traitement ?" -"Et bien, on ne sait pas encore. Les ganglions Ă©tant sains, la chimio nâest pas âobligatoireâ. Votre cancer est un peu entre deux, donc on doit pousser lâanalyse. LâĂ©chantillon doit partir aux Ătats-Unis pour un test gĂ©nomique de la tumeur. Il faut compter dix jours entre lâanalyse et les rĂ©sultats." -"Ok." -"Si vous ĂȘtes dâaccord, on va programmer la mastectomie. Et jâaimerais que vous rencontriez notre patiente-partenaire. On fixera aussi un rendez-vous prĂ©-opĂ©ratoire pour reparler de lâintervention. Pour le moment, je vous laisse digĂ©rer la nouvelle." -"Ok." Elle regarde son planning. -"Jâai soit le 19, soit le 26 juin." Je consulte le mien. Jâai prĂ©vu des activitĂ©s avec mon fils les 19 et 20 juin. Et il y a la fĂȘte de lâĂ©cole⊠puis lâanniversaire du mini avec une partie de la famille, le 28. Lâhospitalisation durera trois jours, deux nuits. -"PlutĂŽt le 19." -"TrĂšs bien, le 26 Ă©tait un peu loin, selon moi."
Nous sortons de son cabinet. Elle nous accompagne au bureau de planification prĂ©-opĂ©ratoire : le rendez-vous avec la patiente-partenaire, lâIRM + Ă©cho pour le cĂŽtĂ© droit, le rendez-vous avec lâanesthĂ©siste⊠et voir aussi pour prolonger mon arrĂȘt. La secrĂ©taire planifie tout ça. Elle passe un bon moment au tĂ©lĂ©phone. Pour lâIRM et lâĂ©cho, on me recontactera plus tard : câest quasiment impossible de les joindre. Elle me remet les documents pour lâopĂ©ration, prĂ©vue dans deux semaines.
On repart avec tous les documents. Nous marchons, silencieux, un peu abasourdis par cette nouvelle qui nous a pris au dépourvu. Encore une grosse pilule à digérer. Une de plus à faire avaler à nos proches.
On dĂ©cide de diffĂ©rer la nouvelle pour notre grande, qui part le soir-mĂȘme chez mon pĂšre, passer le mercredi avec une cousine. On ne veut pas perturber sa semaine. On lui en parlera vendredi soir. Jâaurai vu la patiente-partenaire dâici lĂ , jây verrai peut-ĂȘtre plus clair moi aussi.
Encore deux semaines dâattente.
Le bateau a traversĂ© la tempĂȘte. Aurons-nous un temps plus clĂ©ment ? Lâavenir nous le dira.