POINT SUR LES I (PUISQUâEN TRENTE ANNĂES DES I PONT)
âAugustes reprĂ©sentants du post-punk âĂ la françaiseâ, appellation, il faut le dire, totalement inconnue des nuanciers de lâĂ©poque, les i sâĂ©taient au prĂ©alable abreuvĂ©s Ă la fontaine musicale effervescente des annĂ©es 70 : prog, kraut, psychĂ©, fusion, free, ⊠Autant de genres signalant une dĂ©cennie fantasque et Ă©clectique, influençant une Ă©criture prompte Ă se dĂ©marquer et confortant une pratique instrumentale aussi diversifiĂ©e quâauthentique.
Dominique Lentin qui tomba dans la marmite plus tĂŽt que ses petits camarades a autrefois fait partie de Dagon, Fille qui mousse ou Kool Gool dont les patronymes rĂ©sonnent Ă lâamateur dâun âundergroundâ Ă©clairĂ©, ainsi que sâen fit lâĂ©cho, Ă lâĂ©poque, le magazine Actuel. Câest en sâextradant de Paris et en investissant un atelier de passementerie au creux dâune vallĂ©e perdue entre Loire et Haute-Loire que le batteur rencontre en 1979 les rescapĂ©s dâun ensemble pour le moins hĂ©tĂ©roclite, Johnny Joli Tracteur et ses beaux bulldozers (chant, basse, saxo, batterie et chĆurs), et que se recompose Ă Saint-Ătienne mĂȘme un combo Ă lâintitulĂ© aussi court que le prĂ©cĂ©dent Ă©tait long. Les i ne pourront rien faire sans excĂšs. Le pli en est pris... et le ton donnĂ© : insuffler Ă©nergie et rythmes foutraques Ă une Ă©criture lĂ©chĂ©e telle que Zappa ou Henry Cow, entre pas mal dâautres, en fondĂšrent les arcanes. Longtemps les i considĂ©reront que la route la plus courte entre deux notes nâest pas forcĂ©ment la plus droite et que de la courbe du virage nait le vertige ! DâoĂč lâĂ©pithĂšte de âtorduâ dont sera affublĂ© le rock aux cadences irrĂ©guliĂšres du quintette.
MalgrĂ© tout de leur temps puisquâils sont les contemporains dâautres tordus notoires du post-punk, The Fall ou XTC, les i se reconnaissent plus volontiers dans lâinsouciance libertaire du Pop Group Ă Bristol (une aventure que prolongera Rip, Rig & Panic, emmenĂ© par la chanteuse Neneh Cherry). Puis se grisent au soul-funk-disco joyeux tel que Defunkt sâen fit le modĂšle, comme Ă lâĂąpre nectar no wave que concoctent Material, les Lounge Lizards ou DNA outre-Atlantique au mĂȘme moment. Nulle coĂŻncidence Ă ce que Bruno Meillier, leur saxophoniste, fonde Ă New York quelques annĂ©es plus tard un groupe en compagnie de la batteuse Ikue Mori, tout en devenant un acteur sporadique de la Downtown Scene de laquelle tant de musiciens ont, depuis, revendiquĂ© lâaffiliation.
Pourtant, les i ressortent de la famille dâorfĂšvres chansonniers qui, de Bobby Lapointe Ă Albert MarcĆur en passant par Art Moulu TrĂ©fin ou Ătron Fou Leloublan (que Bruno intĂšgre de 1981 Ă 1982), tressent des liens tĂ©nus entre verbe et son, et sâexercent Ă lâajustement minutieux sur leurs compos de textes en français (pouvant inclure de drolatiques divertissements lexicaux), et non en anglais yaourt, Ă la façon impersonnelle de la majeure partie des groupes francophones.
EgarĂ©s dans la âbranchitudeâ (= branchĂ©e attitude) des annĂ©es 80, les i, trop indisciplinĂ©s pour se soumettre aux codes dâune dĂ©cennie soucieuse dâenterrer tout de go les seventies et leurs vocifĂ©rations passĂ©es de ton, trouvent les occasions de plus en plus rares de se faire entendre, souffrant dâune discrimination qui condamne lâhybride et en rĂšgle gĂ©nĂ©rale tous les pas de cĂŽtĂ©. La fondation dans le mĂȘme temps du mouvement Rock in Opposition, mĂȘme si celui-ci devra ronger son frein des annĂ©es encore, tĂ©moigne de cette tyrannie de lâindustrie musicale sur la crĂ©ation que beaucoup de musiciens ayant eu lâoutrecuidance de sâĂ©carter des chemins tout tracĂ©s subissent alors.
La participation du groupe Ă de nombreux festivals (partageant les scĂšnes et les publics des Rita Mitsouko, de Marquis de Sade, dâHere and Now, de Jac Berrocal, de Mike Westbrook, de Fred Frith, de Bill Laswell ou de Captain Beefheart), la production de deux clips vidĂ©o (outil promotionnel obligĂ© de lâĂ©poque) quâillustre un passage tĂ©lĂ© Ă lâĂcho des bananes sur France 3 et la parution de trois 33-tours, produits par Ferdinand Richard, bassiste-chanteur dâĂtron Fou Leloublan (des liens de parentĂ© proche qui ne se distendent pas), pour les labels CelluloĂŻd (1981), Le chant du monde (1983) et Ayaa (1986), tĂ©moignent dâun parcours singulier dont les fans se souviennent avec dĂ©lectation. Et qui sâinterrompit Ă lâissue dâun passage au Printemps de Bourges un soir fatal dâavril 1985.
Aujourdâhui, ses gĂ©niteurs toujours complices reprennent, le plus naturellement du monde, les choses oĂč ils les ont laissĂ©es et se piquent au jeu de lui redonner vie sur scĂšne. Miracle ! Le rĂ©sultat n'est en rien datĂ©. Peut-ĂȘtre mĂȘme auraient-ils eu un brin dâavance ? Mais quoi quâon en dise, ils sont au point.â
Marc Feuillet, chant
Bruno Meillier, saxophones
Yves Ranchon, guitare
Christiane Cohade, basse
Dominique Lentin, batterie