Ah, c'est alors que cette rupture était nécessaire et urgente, car attendre quelques semaines encore, c'était tout perdre, c'était le fade enfer qui se refermait et jamais plus vous n'auriez retrouvé le courage. Enfin la délivrance approche et de merveilleuses années.
Peut-être, du moins, vous espérez. Et c'est bien sur cet espoir tenu que vous allez jouer votre vie, maintenant. Pas sur votre entreprise, ni sur votre femme ou vos enfants. Non, sur ce Paris nouveau renouvelé par Cécile, un Paris encore inconnu, sauvage, qu'il va falloir apprivoiser sur les fantômes de votre ancienne vie. Car bientôt vous aurez deux vies, ou une seule, coupée en deux dont la transition sera ce train, cet élément de liaison ferroviaire, un élément de liaison qui vous transporte, loin d'une, plus près de l'autre. Et qui n'est encore rien, puisque c'est l'entre-deux, le calme avant la tempête, cette pause qui vous permet encore de reculer, ou d'avancer, mais pas plus vite.
Vos mains se nouent, vous les sentez moites l'une contre l'autre. La fraîcheur de la vitre contre laquelle vous avez appuyé votre tête ne parvient pas à refréner le bouillonnement de vos pensées. Vous les imaginez tellement fortes qu'elles peuvent s'échapper et s'envoler dans le compartiment du train, comme des centaines et des centaines de mots qui s'envolent pour se cogner entre eux, se désagréger et provoquer involontairement de nouvelles pensées, de nouvelles idées, de nouvelles angoisses. Vos yeux clos entrevoient des images qui défilent avec une lenteur, votre ancienne vie se déroulent contre les ténèbres de vos paupières, elle se déroule, et avance comme le train qui vous berce lentement. Vous vous demandez si cette vie est dictée par une force, si elle est tracée comme les rails du train. Vous ressassez votre projet encore une fois, vous revoyez chaque petit détail, chaque événement, vous vous dites que c'est parfait, que rien ne viendra troubler votre nouvelle vie, votre modification, votre évolution mais cette angoisse monte et elle s'impose dans votre esprit.
Arriveriez vous à vivre ce renouvellement, ce nouveau commencement rongé par l'image de vos enfants et de vous, au bras de votre femme ? Cette image qui pénètre les remparts que vous aviez dressé contre votre raison. Et cette raison, vous dit-elle de tout arrêter ? De continuer quoi qu'il arrive ? Est ce la raison qui vous pousse à aller chercher une femme que vous connaissez depuis deux années ? Ou est ce votre folie qui s'empare de votre conscience d'une telle force que vous ne faîtes plus la différence entre votre vie actuelle et cette nouvelle jeunesse que vous souhaiteriez connaître ? Arriveriez vous à vous convaincre que votre anxiété et votre détresse n'est du qu'à une simple erreur ? Est ce cette simple erreur qui vous donne l'impression que tout votre plan, vos idées et votre ingénieux montage si détaillé et presque parfait, sombrent dans des flots sombres ? Vous revoyez la jeune fille qui se précipitait dans vos bras et le sourire qu'elle vous adressait, ces longues lignes de métal vous éloigne de ce sourire et de cette candeur mais vous pensez avoir fait un choix. Le choix qui vous mènera vers le remodelage de toute votre existence.
Ce changement vous emmène loin de votre foyer, vos repères sont distants et c'est peut être ce qui vous terrifie le plus. Vous essayez de vous en convaincre, cette explication n'est elle pas plus satisfaisante que la première ? Vous voyez le visage de la femme que vous convoitez tant, votre pinceau, votre plume dont vous vous saisirez pour tracez les nouvelles lignes de votre vie. Elle est l'huile que vous poserez sur votre toile, l'encre que vous appliquerez sur votre feuille, cette feuille délavé, plongé dans l'eau de la Seine, imprégné de votre ancienne vie mais lavée de toutes ses traces. Elle est les nouveaux mots qui commenceront un livre, un grimoire. Ce n'est pas un simple deuxième cycle, la réécriture d'une existence révolue et bientôt terminée.
Vous vous voyez à ses côtés, lui prenant tendrement la main, vous passerez trois jours ensemble, comme prévu, vous visiterez cette ville que vous ne connaissez que par les livres et les paroles. Ces quelques jours écoulés, vous prendrez le train vers Paris, ensemble et tout recommencera. Un nouveau quartier, une nouvelle rue, une nouvelle maison, un nouveau rythme de vie, peut être même de nouveaux enfants ? Mais est ce la peur qui vous envahi encore une fois ? Pourrez vous supporter le fait de savoir qu'à chaque coin de rue, vous pourrez la croiser ? Voir votre enfant, la main fermement tenu par celle que vous avez auparavant aimé ? Vous essayez de vous rassurer, la ville est grande, il y a peu de chance que cela se produise, elle voudra certainement déménager et partir loin de cette cité gorgée de souvenirs, aucun ne vous semble convaincant. Ne vous sentez vous pas un peu honteux et n'est ce pas prétentieux que de penser que modifier votre vie serait d'une facilité déconcertante et que votre ancienne vie ne resterait pas gravé au plus profond de votre être ? Les séquelles de votre vie seront toujours là , dans votre esprit et dans celui de toutes les personnes que vous côtoyiez. Pensez vous qu'oublier ce sourire et ces années de bonheur serait aisé ? Non, mais que faire ? Débarquer, et embarquer à nouveau, aussitôt, dans un voyage en sens inverse ? Tout de suite, l'idée est rejetée dans les méandres de votre cerveau pour être oubliée. Pas après tout ce que vous avez prévu, pas après des mois et des mois de réflexion. Vous aimeriez arrêter de réfléchir, attendre tout simplement, et laisser les choses venir comme elles peuvent mais vous ne pouvez forcer votre esprit, vous voudriez dormir, mais la peur qui fait battre votre cœur plus vite, cette peur qui vous tord les entrailles vous tient éveillé aussi bien que la tasse de café que vous avez prit en début de journée.
Alors vous ressassez encore un fois ce que vous croyez être bon. Vous allez arriver à Rome, vous allez la retrouver, vous passerez trois jours ensemble puis repartirez vers Paris, main dans la main, vers cette nouvelle vie qui vous éloigne de l'enfer de vos dernières années, de vos dernières semaines et de ces dernières heures. Les prochaines années brilleront de bonheur et de bien-être. C'est pourquoi vous êtes assit sur cette banquette qui vous semble dure comme le roc dû à vos heures d'inactivité, c'est pourquoi vous êtes bercé par le mouvement perpétuel du train, c'est pourquoi cette machine avance. Elle vous emmène vers votre futur de félicité et de quiétude. Vous ressassez une nouvelle fois vos résolutions, votre plan, chaque détail, chaque événement.
Et vous continuerez encore et encore, bercé par une illusion ou guidé par un rêve.