Les cris, les pleurs, et les explosions. Jamais plus... Il avait tellement souhaité que tout s'arrête. Il avait combattu la majeure partie de sa vie sans relâche, dicté par les demandes de ses supérieurs. Il avait ressuscité pour cette saleté de guerre, et il avait crié, hurlé, pleuré, de peur, de colère, de rage, de désespoir. Il se souvenait des morsures des flammes, des débris de verre figés dans sa peau noire de cendres et de poussière, il se souvenait des cadavres, des tempêtes de ces mondes isolés, des explosions, des explosions... Cet infernal bruit d'explosion. Calqué sur son esprit, sur sa propre folie. Le son des tambours. Encore... C'était comme être enfermé dans une pièce sans fenêtres, sans portes, avec comme compagnon que l’écho de sa propre voix, l’écho de ses propres battements de cœur. Inlassablement, l'incessant tapement résonnait contre les parois de son crâne, contre les murs de cette pièce. Et il était seul au milieu, figé, plié sous la lourdeur du son, sous le poids de sa propre folie. Souhaitant plus que tout que cela s'arrête. Et pourtant, il l'avait suivi toute sa vie, jusqu'à la fin de l'univers, malgré son humanité, malgré le lointain monde où il avait fui, malgré la disparition des étoiles, les trous béants des supernovas, la noirceur du ciel, le vide de l'univers. Toujours hantés par les images de la guerre, par la vision de son monde partant en morceaux, par sa maison en flammes, par le vide de son départ. Oh oui, son bien aimé Theta, son Docteur... Lâche Docteur qui l'avait abandonné pour s'enfuir avec une femme, le laissant dans les bras de la guerre, dans les bras de sa solitude et de sa folie. Et c'était ironique dans un sens car il l'avait cherché, dans tout l'univers, dans chaque monde, il l'avait trouvé, s'étaient battus puis s'étaient éloignés de nouveau comme si toute leur vie passée n'avait jamais existé. Effacée. Un vieux souvenir enfoui sous des années d'existence, de régénérations, de poussière. Au plus les siècles avançaient, au plus l'image de ses boucles blondes, de son sourire, de leurs sourires, l'image tremblait sous la caresse du vent pour se distordre et disparaître. La symphonie ne devient qu'un simple concerto, laissant le violon seul devant la scène quelques instruments le soutenant pour finalement ne laissé qu'un menuet. Seul, le violon résiste puis tombe. La note provoque un écho puis s'enfuit dans les alizés du temps pour ne plus revenir. Effacée. Alors pourquoi revenir en suppliant ? C'est la fin désormais, la fin du monde, la fin du temps. Il est trop tard à présent. Il suffit de regarder. Regarder le Maître faire disparaître espoirs et bonheur comme les souvenirs de deux enfants heureux. Il est tellement plus simple de faire souffrir, de tuer, de repaître ses instincts primaires pour ne plus entendre cet infernal, incessant bruit. Éternel battement contre les parois de son crâne. Pourtant, il suffisait que tu battes des cils, que tu le regardes avec ces yeux... Cette lueur, ce mélange de tristesse et de pitié, il suffisait que tu lui dises ces mots, mots qui ont tellement de sens à tes yeux pour que les siens soient atteint par une humidité, par une agréable caresse mouillée dont il avait oublié la douceur. Il suffisait que tu pointes une arme sur sa poitrine, avec ces yeux implorants, mais avec cet air entendu. Il suffisait que de ce simple moment d'entente comme autrefois pour que toutes les barrières érigées dans son esprit tombent, pour que tous ses scrupules s'amenuisent, pour que ce résidu infâme d'amour resurgisse comme le soleil après la pluie. Et alors, comme avant, comme quand il couvrait ses arrières quant ils étaient enfants, il fut happé, et il ne resta de lui que ce trait de lumière blanche, que cette force dévastatrice. Il ne restait derrière lui que la douce impression d'avoir enfin réussi. Le délicieux sentiment d'avoir enfin pu le sauver. La légende que l'on appelait paix.
Non. La paix n'existe pas, ce n'est qu'un mythe. Espérer, attendre la mort est une souffrance. La rencontrer est une bénédiction, et elle ne lui fut jamais offerte. Arrachée par la main d'humains avides et stupides. Et même maintenant, il n'avait jamais été aussi terrifié. Les cris, les pleurs, et les explosions. Jamais plus... Il avait tellement souhaité que tout s'arrête. Le Maître enfouit sa tête entre ses bras, se recroquevillant sur lui même. Haine. Il haïssait ses foutus cœurs, ses foutues pulsions, ses yeux, son amour inutile, son visage magnifique. Car ce n'est plus le Docteur, ce n'est plus son amour et sa passion qui le sauveront du Verrou Temporel. Ce n'est pas ses yeux noisettes aux lueurs malicieuses qui le sauveront de la Guerre du Temps. Voici sa vie. Le voici qui se déroule devant lui comme un long tapis rouge. Il n'y aura que désolation, qu'explosions, que brûlures et ce, jusqu'à la fin des temps. Ses mains ensanglantées se pressèrent contre ses tempes, tentant vainement de faire cesser ce bruit, cet infernal bruit. Le bruit de l'appel à la guerre. Il grogne, il gémit, il pleure mais plus personne ne peut l'entendre. La mort, le vide, la destruction. Il se souvenait des morsures des flammes, des débris de verre figés dans sa peau noire de cendres et de poussière, il se souvenait des cadavres, des tempêtes de ces mondes isolés, des explosions, des explosions... Cet infernal bruit d'explosion. Tout se répétera encore et encore. Le voilà, le faible Koschei perdu. La fin du Maître. Relevant la tête, les yeux cernés, vides, il se traîna vers ce qui restait des champs. Il se souvenait des escapades, des courses à travers l'herbe rougeoyante sous l'étoile, l'éclat orangé de l'atmosphère de Gallifrey, la neige éclatante qui recouvrait le Mont Perdition. Assis dans l'herbe brûlée aux relents carmins, le Maître perdit son regard sur les sommets qu'il pouvait retracer rien qu'avec son souvenir. Seul au milieu des explosions, il voyait encore ces deux frêles adolescents se cherchant mutuellement, il revoyait leurs courses endiablés, leurs chutes dans les hautes herbes. Non loin, un trou s'ouvrit dans le sol et de la terre carbonisée propulsée dans les airs atterrit non loin du corps dévasté du Seigneur du Temps mais il ne bougea pas. Dans sa bulle de pensées, dans son palais mental, il ne voyait que Theta et Koschei, deux êtres séparés par des années d'existence. Il voyait son ancien lui, il voyait celui qu'il avait aimé plus que tout autre être, le seul. Il se remémorait leurs embrassades, leurs baisers. Un léger sourire barra le visage sale du Maître. Douce pensée qui ne ramènerait pas le Docteur jusqu'à lui. Il n'y avait aucun moyen d'être sauvé. Il était le dernier... Et étrangement il semblait qu'il était le seul à avoir toute sa raison dans cet enfer. L'air glacé agrippait sa peau sans qu'il ne s'en rende vraiment compte. Ses paupières recouvrirent ses pupilles, il n'avait qu'à attendre désormais. Attendre qu'un ennemi sache viser correctement. Comme une sirène, une note longue tenue, stridente, il releva la tête, les yeux toujours clos. Enfin, la mort...?
Une main lui agrippa sauvagement l'épaule et il rouvrit les yeux de stupeur. A quelques mètres de lui, la terre se souleva, éclaboussant son visage de boue. Soudain, deux bras l'enserrèrent. Il déglutit difficilement, son esprit continuait de lui en vouloir foncièrement. Même ses sens s’emballaient, et pourtant... "Docteur..." murmura-t-il.