Lâunique fleur est allongĂ©e sur la table en bois, son reflet sây mĂȘlant Ă son ombre. Un pĂ©tale en est dĂ©jĂ tombĂ© et gĂźt Ă prĂ©sent au sol, tragiquement malmenĂ© par les griffes dâun chat de gouttiĂšre. Le raclement de ses pattes sur le parquet et ses miaulements sâajoutent aux rares bruits dans lâappartement : un robinet coule, une musique Ă©touffĂ©e parvient de la chambre Ă coucher.
- Je tâentends faire des conneriesâŠ
Lâanimal redresse ses oreilles et cesse tout mouvement, pĂ©tale sur la langue. Son maĂźtre, lâun de ses maĂźtres du moins, coupe lâarrivĂ©e dâeau avant de sortie de la salle de bain. Il a cette Ă©trange habitude de sâappuyer contre le montant des portes, dâune seule Ă©paule, tout en croisant les chevilles et les bras. En cet instant, câest exactement ce quâil fait, mais son regard brillant et le sourire attachĂ© Ă ses lĂšvres sont adressĂ©s au petit animal qui lui rĂ©pond dâun miaulement. Ca a le mĂ©rite de le faire soupirer tranquillement.
Enfin, Joshua se redresse, appose ses doigts sur lâinterrupteur de la salle de bain pour en Ă©teindre la lumiĂšre : celle-ci, qui formait un halo derriĂšre lui, se mue en une forme sombre qui le recouvre presque intĂ©gralement. Seuls ses yeux parviennent Ă rester Ă©blouissant, jusquâĂ ce quâil se dĂ©gage de lâobscuritĂ© pour revenir dans la clartĂ© du salon.
Dâun regard lancĂ© vers lâhorloge du salon, puis vers la montre quâil portait au poignet droit, il conclut quâil Ă©tait temps de se mettre en route. Il y avait bien longtemps quâil ne sâĂ©tait plus rĂ©fĂ©rĂ© au temps humain, au temps qui passe : la notion lui semblait presque abstraite. NĂ©anmoins une Ă deux fois par ans, il faisait lâeffort de sâen remettre Ă ces aiguilles qui tournent toujours alors que les siennes sont arrĂȘtĂ©es depuis longtemps - du moins, celles de lâhorloge, pas celles de sa montre. Huit heures, annonçaient-elles.
Dans un dĂ©licat mouvement, il rĂ©cupĂ©ra la veste noire savamment posĂ©e sur un dossier de chaise et lâenfila sur ses Ă©paules. Il fit rabattre le col, ajusta celui de la chemise blanche par-dessous, puis lissa les pans noirs qui vinrent scinder sa silhouette.
- BonâŠQuâest-ce que tâen penses ?
A part lui-mĂȘme, et le chat, il nây avait toujours personne dans lâappartement. Mais Joshua ne sâadressait Ă personne dâautre quâau petit animal, dont la tĂȘte se pencha aussitĂŽt sur la droite.
- Tu as raison, il manque quelque-choseâŠ
Ses lĂšvres se pincĂšrent un bref moment, aussi court que celui qui lui fut nĂ©cessaire pour sâemparer de la cravate qui Ă©tait restĂ©e sur la chaise. Ses pas le ramenĂšrent quelques pas en arriĂšre et, fixant son reflet dans la salle-de-bain Ă©teinte, tout en Ă©tant lui-mĂȘme baignĂ© dans lumiĂšre extĂ©rieure, il enroula le tissu autour de son cou et lây noua.
- Mieux.
Il sâadressa un sourire - ou il adressa un sourire au vague, car il sâĂ©tait dĂ©jĂ dĂ©tournĂ© de lui-mĂȘme. Revenu prĂšs de la table, ses doigts sâaccrochĂšrent Ă la rose endormie pour la rĂ©veiller : il caressa la tige du plat du pouce, dĂ©couvrit ses Ă©pines, Ă©bouriffa ses pĂ©tales. Entre ses mains, elle parut plus rouge, plus Ă©clatante. Il semblait redonner vie aux inanimĂ©s, aux morts.
Mais ce nâĂ©tait guĂšre le cas. Lui-mĂȘme nâĂ©tait quâun mort parmi dâautres : un mort dont lâunique amour fĂȘtait aujourdâhui ses vingt-trois ans.
Ăa lui paraissait sans doute dĂ©risoire Ă lui qui ne voyait mĂȘme plus le temps passer. Mais pour Samuel, et mĂȘme si celui-ci ne lui en avait jamais fait la demande, il se forçait Ă revenir, lâespace de quelques heures au moins, Ă ce quâils Ă©taient avant : deux individus normaux, se souvenant des anniversaires, des fĂȘtes, des rendez-vous avec les vivants.
Câest ainsi quâil sâĂ©tait dâailleurs retrouvĂ© seul aujourdâhui, encourageant Samuel Ă rejoindre Mary - il aurait poussĂ© jusquâĂ lui dire de rejoindre Dante, mais cela aurait aussitĂŽt paru suspect. Il avait eu besoin de temps, dâun peu de temps, seul, pour se prĂ©parer et prĂ©voir le dĂ©roulement de la soirĂ©e.
Evidemment Ă ses yeux, tout cela nâĂ©tait pas grand-chose. Il nâavait jamais Ă©tĂ© un trĂšs grand spĂ©cialiste des soirĂ©es, des rendez-vous romantiques et des grandes dĂ©clarations dâamour : Joshua, lui, aimait en silence et il fallait sâen contenter. Mais ce soir, il ferait une exception.
- Souhaite-moi bonne chance.
Lâanimal sâĂ©tait approchĂ© de lui, abandonnant lâunique pĂ©tale arrachĂ© Ă son triste sort, lĂ -bas sur le plancher. Lorsque sa queue vint sâenrouler autour du mollet de lâhomme, il sâabaisse pour lui caresser la tĂȘte et lui offrir quelques chatouillis derriĂšre lâoreille : le ronronnement du chat lâapaisa mieux et plus que nâimporte quoi dâautre.
Mais il devait partir, lâheure approchait. Ils se sĂ©parĂšrent alors dâun commun accord, une sorte de rituel dĂ©jĂ bien rodĂ© entre les deux Ăąmes qui sâĂ©taient rencontrĂ©es en bord de route un soir comme celui-ci, un soir de pluie.
Sans un regard en arriĂšre, Joshua se mit en route vers la sortie : il sâarrĂȘta uniquement face Ă un miroir pour enrouler une mĂšche rubis Ă son index et la glisser ensuite derriĂšre lâoreille. Elle retomberait bientĂŽt, il en Ă©tait certain, mais ces quelques rĂ©flexes typiquement humains qui lui revenaient laissaient prĂ©sager de la vie qui, de temps Ă autre, semblait encore couler dans ses veines. Depuis que Samuel Ă©tait entrĂ© dans sa vie, puis lorsquâil lâeut rejoint dans la mort, Joshua Ă©tait transformĂ©. Il aurait incapable de le dire lui-mĂȘme, mais ce sourire, sur ses lĂšvres, Ă©tait dâune sincĂ©ritĂ© indicible.
La porte se referma derriĂšre lui, aprĂšs quâil eut saisit une boĂźte en velours noir enrubannĂ©e dâargent.
Ils avaient rendez-vous et il ne fallait pas quâil arrive en retard.