Ils sont arrivés un matin de la fin du mois d’août 2009 et ils se sont mis à l‘œuvre, conformément à ce que l’on attendait d’eux. Certains parmi les villageois ont peut-être compris tout de suite, mais la plupart sont restés bouche bée et les bras ballants, incapables de réagir. D’autres, quelques notables locaux, étaient forcément informés. En quelques semaines, deux mois à peine, la rivière allait disparaître, ensevelie sous un mur de gabion à triple niveau, large d’un mètre, grossièrement endiguée. Le cours d’eau vital, l’artère centrale du village était désormais scellée, interdite et serait bientôt asséchée à l’abri des regards.
L’Agence du bassin de Sbou avait décidé d’entreprendre l’aménagement du cours d’eau en vue d’un double objectif d’expansion urbaine populaire et d’essor d’un tourisme de luxe autour de la ville d’frane qui laissait prévoir des besoins en eau décuplés et rendait donc nécessaire un vaste plan de captation des sources sur le plateau de Tarmilat et de gigantesque retenue en amont d’Ifrane, à l’endroit même où naît la rivière. La vallée était condamnée sur le papier par ces messieurs des Ministères qui ne voyaient en la province sauvage, la « petite Suisse du Maroc », qu’une poule aux œufs d’or. Dès lors il fallait justifier l’assèchement progressif de la rivière par la nécessité de protéger les populations riveraines des risques d’inondation ; il fallait assurer aux villageois que l’Etat se préoccupait de leur sécurité en endiguant leur cours d’eau et en les privant d’accès à l’eau. Les plans des ingénieurs hydrauliques de l’Agence avaient mis les moyens et prévoyaient même des digues en béton ; à défaut, comme cela se pratique souvent dans les administrations, les budgets alloués furent engloutis par les différents services impliqués et c’est un chantier au rabais qui fut mis en œuvre par moins de dix ouvriers chargés de réaliser un mur de gabion à l’aide de pierre basaltique gratuite et de quelques bobines de fil de fer. Sans doute est-ce un moindre mal.