SUNRISE IN DIFFERENT DIMENSIONS
HAT HUT RECORDS hatART 2101
SUN RA AND HIS IHNFINITY ARKESTRA
CâĂ©tait une utopie en marche, SUN RA, crĂ©ation magique et rite initiatique opposĂ©s aux mythes blancs ; un combat de chaque seconde contre lâaliĂ©nation inhĂ©rente au blanchiment culturel occidental ; un exorcisme et un envoĂ»tement galvanisĂ©s par lâappropriation dâĂ©lĂ©ments quâon croyait Ă©trangers au jazz, voire Ă©trangers les uns aux autres.
CâĂ©tait aussi la Grande Musique Noire en marche, SUN RA, son versant « intergalactique » de lâaveu mĂȘme de lâintĂ©ressĂ©, versant construit Ă partir dâunissons habitĂ©s, de stridences et de chants « gospelisants », vĂ©ritable rencontre de la tradition et dâun sacrĂ© dâessence particuliĂšre, sorte de mystique sans religion oĂč lâĂ©lectronique trouvait aussi sa place, au milieu des corps dansants une Afrique fantasmĂ©e sous forme de gesticulations brutes, non chorĂ©graphiĂ©es, improvisĂ©es.
CâĂ©tait un spectacle total, SUN RA, gestuel, visuel et auditif, un spectacle dĂ©ambulatoire dâun rĂ©alisme jouissif, une agitation dont le plaisir Ă©tait offert en partage, au diapason de polyrythmies archaĂŻques distillant un sentiment de dĂ©ferlement intermittent.
Les concerts de SUN RA, en effet, dessinaient une fresque ludique, une fresque paraissant animĂ©e dâun perpĂ©tuel bruissement, prĂȘt Ă Ă©clater la scĂšne, Ă force que les musiciens lâarpentent tels des derviches tourneurs : les souffleurs de lâArkestra jouaient en marchant, en dansant, excĂ©daient le rapport Ă lâinstrument, forts dâune dĂ©bauche théùtrale de lumiĂšres et de costumes ; chez SUN RA musique et danses circulaient de maniĂšre autonome, sans jamais sâarrimer dans de quelconques formes préétablies.
Ceux qui ont frĂ©quentĂ© SUN RA savent aussi que la libertĂ© chez lui se gagnait Ă force de discipline, seule condition possiblement gĂ©nĂ©ratrice de potentialitĂ©s nouvelles et propres Ă sublimer toute cĂ©lĂ©bration de lâinstant. SUN RA, comme il lâexpliquait dans le manifeste imprimĂ© sur la pochette dâun disque sorti au milieu des annĂ©es 1950, produisait une musique autre : celle de la « grande Transition vers lâInvisible oĂč la musique du passĂ© devient dĂ©risoire », celle de « lâĂšre spatiale » Ă laquelle « il faut habituer les esprits terrestres », en quĂȘte dâune « Conscience Musicale Universelle » : la mission de SUN RA Ă©tait dâordre cosmique, qui consistait Ă mettre au monde toutes les beautĂ©s, Ă rĂ©veiller dâancestrales connaissances, Ă annoncer la possibilitĂ© de lendemains meilleurs, prĂ©occupations dâailleurs Ă©galement Ă lâĆuvre chez Coltrane et Ayler. « Lâair est musique, la musique est puissance » clamait SUN RA en Ă©cho Ă la « force guĂ©rissant lâunivers » chĂšre au cĆur dâAyler. A tel point que son orchestre reflĂ©tait toutes les combinaisons libres du bonheur et de la beautĂ©, incarnant le vĂ©hicule chargĂ© de transmettre lâimpression dâĂȘtre « vitalement vivant », coordonnant les esprits en quĂȘte dâun monde meilleur, « en une approche intelligente dâun futur vivant » comme le dĂ©clarait SUN RA dont lâorchestre travaillait la mĂ©moire collective dans un exercice dâuniversalitĂ©. La question posĂ©e Ă©tait : si nous sommes venus ici de nulle part, pourquoi ne pourrions-nous aller ailleurs ?
SUN RA nâa jamais jouĂ© quâune musique quâil a lui-mĂȘme qualifiĂ©e « dâintergalactique », une musique ne sâaccordant quâĂ lâinfinitĂ© de lâunivers Ă©ternel, une musique au-delĂ des seules notions de Bien et de Mal terrestres : apprendre, Ă©tudier, rĂ©aliser, accomplir, expĂ©rimenter en constituent les clĂ©s. Hier comme aujourdâhui.