Audrey Tang : dans la boĂźte Ă outils dâune hacktiviste
Gourou de la rĂ©volution civic tech et de la gouvernance ouverte Ă Taiwan, Audrey Tang est intervenue le 1er mars 2016 Ă Paris Ă lâinvitation de Personal Democracy France et de La Netscouade.Â
Audrey, câest lâ hacktiviste par excellence, qui consacre son temps et son talent de dĂ©veloppeuse Ă crĂ©er de nouveaux outils en ligne pour ârĂ©inventerâ la dĂ©mocratie. Open source, open data, sousveillance ou encore rĂ©alitĂ© virtuelle⊠Rencontre avec une dĂ©veloppeuse engagĂ©e, qui met pour de bon lâimagination au pouvoir ! Â
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Ă TaĂŻwan, le dĂ©veloppement simultanĂ© dâInternet et de la dĂ©mocratie
Câest dâabord le contexte politique de son pays natal, TaĂŻwan, qui motive Audrey Tang dans son engagement.
âLa fin de la loi martiale a coĂŻncidĂ© avec lâapparition dâInternet, explique Audrey Tang, alors que dans les pays europĂ©ens, la dĂ©mocratie avait dĂ©jĂ prĂšs de 200 ans. Ici, les digital natives ont une autre façon de voir la politique.â
Pour la jeune femme, Internet et dĂ©mocratie y sont donc intrinsĂšquement liĂ©s et ont Ă©voluĂ© de maniĂšre concomitante, lâun accompagnant lâautre et lui permettant dâĂ©voluer.
âInternet possĂšde deux vertus : il permet tout dâabord de mettre en contact des inconnus ensemble. Il permet Ă©galement dâinnover sans avoir Ă demander la permissionâ. Des caractĂ©ristiques qui inspirent celle qui se dĂ©finit comme une âanarchiste conservatriceâ, et quâelle exploitera trĂšs vite pour participer Ă renouveler lâespace public taĂŻwanais, en quĂȘte de transparence.
âIl existe un consensus qui a Ă©tĂ© gagnĂ© par lâopen sourceâ
Et tout commence Ă seulement 13 ans, alors quâAudrey Tang - qui a quittĂ© lâĂ©cole un an plus tĂŽt - participe Ă la conception du World Wide Web. Lâobjectif : âcrĂ©er un espace plus sĂ»r pour apprendre de chacun et expĂ©rimenter vers des idĂ©es faisablesâ. Un projet qui changera Ă jamais la face du monde et qui la fait collaborer trĂšs tĂŽt avec les grands noms du Web, notamment Tim Berners-Lee.
Dans les annĂ©es qui suivent, Audrey prend part Ă une multitude de projets ânerdyâ, comme elle les dĂ©crit, parmi lesquels figure la conception de WikipĂ©dia. âNous avons rĂ©alisĂ© de nombreux prototypes avant dâaboutir Ă une version qui corresponde Ă un consensus, explique-t-elle. Nous voulions crĂ©er une plateforme oĂč les gens pourraient se rendre, oĂč ils pourraient dĂ©couvrir et se soucier des mĂȘmes choses que nous. Je pense quâil y a des valeurs unificatrices dans lâinformatique.â
Et câest bien sur ces valeurs que repose son action politique : âje pense quâavoir un ennemi est au dĂ©triment de lâĂ©panouissement dâun mouvement dans son ensemble,â affirme-t-elle.
Celle qui prĂŽne lâopen source pour dĂ©velopper ses programmes informatiques se refuse ainsi Ă critiquer les logiciels propriĂ©taires : âLorsque lâon a un ennemi, on ne peut plus se concentrer sur le reste. Microsoft a bien ouvert un profil sur GitHub il y a quelques annĂ©es avec une mention indiquant quâils dĂ©cidaient finalement de collaborer et dâapprendre avec dâautres. CâĂ©tait un peu comme une excuse. Apple, Google, Facebook... Eux aussi font tous de lâopen source depuis plusieurs annĂ©es. Je pense quâil existe un consensus qui a Ă©tĂ© gagnĂ© par lâopen source.â
Open data : âg0v.twâ pour un gouvernement DIY
Depuis quâelle a officiellement pris sa retraite, Audrey Tang sâemploie Ă dĂ©velopper des outils de participation citoyenne. Car si les rĂ©seaux sociaux, Ă lâimage de Facebook, permettent aujourdâhui de mettre en contact les internautes, il ne stimule pas vĂ©ritablement lâengagement selon elle : âil donne juste lâimpression aux citoyens dâavoir participĂ©â.
Il convient donc aux hacktivistes de crĂ©er les outils les plus efficaces pour permettre Ă chacun de participer. Et câest en dĂ©coupant les tĂąches en petits morceaux quâils capteront suffisamment longtemps lâattention des internautes pour leur permettre dâagir. âCâest comme dans un flashmob, il y a une dizaine de personnes qui danse et des milliers autour qui regardent et qui vont suivre le mouvement.â
Une dĂ©monstration de force largement mise en oeuvre lors du projet âg0v.twâ. Le but : mettre Ă disposition du public les donnĂ©es budgĂ©taires des ministĂšres. âJây ai pris part en janvier 2013. Nous voulions donner Ă chacun le pouvoir de repenser sa relation avec le gouvernement. Notre plus gros hack a Ă©tĂ© celui de lâextension du nom de domaine, puisque nous avons repris celui de chaque ministĂšre et transformĂ© le â.govâ en â.g0vâ pour que ce soit facilement accessible par tous.â
Pour numĂ©riser toutes les donnĂ©es rĂ©cupĂ©rĂ©es, les hacktivistes sâen sont remis au crowdsourcing en proposant Ă chaque internaute de se charger dâune petite partie, numĂ©risable en quelques secondes. Le projet rencontre alors un succĂšs immĂ©diat : en seulement 24h, 2.637 pages sont numĂ©risĂ©es par environ 10 000 contributeurs.
Le mouvement des tournesols : la sousveillance au service de la manifestation
Autre fait dâarme marquant de la jeune femme : son rĂŽle lors du mouvement des Tournesols, au Printemps 2014. Alors que le gouvernement sâapprĂȘte Ă ratifier un traitĂ© commercial avec la Chine, permettant au pays dâinvestir largement dans diffĂ©rents secteurs, sans mĂȘme que des dĂ©bats nâaient Ă©tĂ© organisĂ©s, les Ă©tudiants descendent dans la rue pour manifester, puis occupent trĂšs rapidement le parlement, brandissant des tournesols en signe dâespoir.
Audrey les aide alors Ă installer les camĂ©ras permettant de filmer 24h/24 ce qui se passe Ă lâintĂ©rieur et autour du bĂątiment. Tant que chacun sait quâil est potentiellement regardĂ© - manifestant comme policier - par quiconque derriĂšre son ordinateur ou depuis les Ă©crans installĂ©s tous les 500m dans la rue, il ne peut y avoir de dĂ©bordement. Câest la sousveillance Ă son paroxysme. Audrey participe Ă©galement Ă la mise en place, avec dâautres internautes, dâune plateforme dâĂ©changes en temps rĂ©el permettant aux manifestants de communiquer plus facilement entre eux et de contrecarrer les fausses rumeurs qui circulent. Des retranscriptions de chaque conversation se font Ă©galement en temps rĂ©el par des bĂ©nĂ©voles. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce que le traitĂ© ne sera finalement pas signĂ©.
La réalité virtuelle au service des civic techs ?
Et elle ne compte pas sâarrĂȘter lĂ . Car Audrey a dĂ©jĂ mis au point un nouvel outil au service dâun plus grand engagement citoyen : une application en rĂ©alitĂ© virtuelle qui plonge lâutilisateur dans lâespace, lui permettant dâexplorer les planĂštes et dâen dĂ©couvrir les caractĂ©ristiques. Elle sâexplique :
âLâobjectif de ce projet est de donner lâimpression dâĂȘtre proche dâun lieu. Câest ce dont manque souvent les digital natives. En Arizona par exemple, lâUniversitĂ© dâĂtat a créé ce que lâon appelle le âDecision Theatreâ (voir la vidĂ©o ci-dessous), qui est entiĂšrement Ă©quipĂ© de moniteurs, dâĂ©crans et dâoutils de visualisation en 3D afin de mieux envisager tous les scĂ©narii lors de lâĂ©laboration dâune politique publique. Elle permet de se connecter Ă dâautres acteurs Ă Washington D.C qui disposent des mĂȘmes Ă©quipements afin dâen discuter tous ensemble. Dans le cas dâun travail sur une zone sinistrĂ©e, cela permet de se mettre littĂ©ralement dans le contexte plutĂŽt que dâenvisager les gens ou les infrastructures comme des nombres.â
Et la jeune femme dâajouter :
âCâest un processus qui permet dâaller au delĂ des reprĂ©sentations. Le programme qui a servi Ă mon prototype nâa pas Ă ĂȘtre réécrit. Il peut ĂȘtre rĂ©utilisĂ© et complĂ©tĂ© en fonction des besoins.â
Sa prochaine expĂ©rimentation : permettre Ă quiconque de participer Ă la vie publique Ă TaĂŻwan en rĂ©alitĂ© virtuelle, comme assister Ă une rĂ©union du conseil municipal par exemple, sans avoir Ă quitter son domicile. âLe contexte local sera plus apparent pour les gens et les discours des relations presse nâauront plus de prise.â Le contact serait alors direct derriĂšre les casques de rĂ©alitĂ© virtuelle. Seuls ensemble, somme toute. De quoi donner du grain Ă moudre aux dĂ©tracteurs de Sherry Turckle.
Retrouvez la prĂ©sentation du 1er mars dâAudrey TangÂ