« Jâai su faire du vĂ©lo tard.
Jusquâalors, marcher mâavait suffi et mâaurait sans doute encore longuement suffi si, pour mon malheur, je nâavais aux yeux de ma mĂšre atteint et largement dĂ©passĂ© lâĂąge oĂč il fallait en outre que je roule et â comme une Ă©vidence â que je roule sans petites roulettes.
Les autres enfants savaient dĂ©jĂ tous et roulaient tous dĂ©jĂ , dans notre rue parfois, aux cĂŽtĂ©s de leur mĂšre. En mâobstinant Ă aller Ă pied, le risque Ă©tait grand pour la mienne que je creuse avec ma classe dâĂąge un Ă©cart impossible Ă rattraper. Apprendre sâimposait.
Selon le rĂ©cit maternel, quâelle ressert Ă chaque fois que nos conversations nous portent vers les sujets de lâapprentissage ou â plus rarement â du vĂ©lo, je nâaurais sans doute jamais appris, je nâaurais sans doute jamais su, je serais sans doute restĂ© cet enfant corrigeant Ă jamais et en toute innocence le dĂ©sĂ©quilibre constant de sa marche, si elle, ma mĂšre, ne mâavait portĂ©, littĂ©ralement, vers cet Ă©tat supĂ©rieur dâinstabilitĂ© qui fait de moi un homme conscient de son Ă©quilibre prĂ©caire, un cycliste Ă marche forcĂ©e condamnĂ© dĂ©sormais Ă un emballement perpĂ©tuel, Ă une vĂ©ritable fuite en avant, pour ne jamais choir, jamais dĂ©choir, jamais dĂ©cevoir, jamais avoir Ă piĂ©tiner au bord de la route.
Lâhistoire retient alors que jâaurais effectuĂ© mes premiers tours de pĂ©dale sans assistance maternelle ni petites roulettes sur le chemin qui va de la maison Ă la coopĂ©rative agricole, aprĂšs une ultime et trĂšs sĂ©vĂšre injonction Ă cesser de faire lâenfant (les termes nâĂ©taient pas ceux-ci). Plus tard, je stoppai une course un peu folle dans une porte de garage, plus tard encore je dĂ©rapai sur des fĂ©tus de paille dans un virage sur le chemin de la mer et me couronnai le genou. La petite reine sacrait un tout petit roi.
Entrer ainsi contrariĂ© dans la vie, câest comme le vĂ©lo, ça ne sâoublie pas »













