Flexitarien, tâas rien compris - analyse de deux spots publicitaires
Mon interrogation porte sur la pertinence du terme flexitarien dans les luttes antispĂ©cistes, et sur sa rĂ©cupĂ©ration par lâindustrie de la viande dans le but de dĂ©politiser la question de lâalimentation vĂ©gĂ©tale. Ce questionnement est nĂ© du visionnage de deux publicitĂ©s, dont je propose ici lâanalyse.
Spot n°1 - Aimez la viande, mangez-en mieux.
Tel est le slogan de cette vaste campagne de publicitĂ© intitulĂ©e âNaturellement Flexitariensâ, derriĂšre laquelle, ne nous y trompons pas, se cache Interbev, lâAssociation Nationale Interprofessionnelle du BĂ©tail et des Viandes (= le lobby de la viande, en gros). Son cĆur de cible ? AssurĂ©ment la gĂ©nĂ©ration Y, ces jeunes entre 25 et 35 ans, ici urbains, en Ăąge de dĂ©cider de leur consommation mais soucieux des divers enjeux (Ă©thique, Ă©cologique, de santĂ©) liĂ©s Ă lâalimentation. Le spot dĂ©bute par une succession de portraits. On dĂ©couvre :
- Camille, la streameuse qui mange devant son Ă©cran dâordinateur.
- Victor, qui prend en photo son plat au restaurant au lieu de le manger chaud.
- Noémie, la jeune cheffe qui goûte une sauce en trempant son doigt directement dans la casserole.
- Maël, qui fait de la musculation mais ne consomme pas de protéine en poudre lors de ses prises de masse.
- Sana, qui pendant sa pause déjeuner se décontracte et met les pieds sur la table.
- ChloĂ©, qui cuisine un steak de bĆuf alors que la tendance est aux burgers de lĂ©gumes.
- Thomas, qui prend Ă contrepied lâusage commun du barbecue en y faisant griller des lĂ©gumes.Â
Dans quatre de ces portraits (Camille, Victor, NoĂ©mie, Sana), Interbev met Ă chaque fois en scĂšne un personnage agissant Ă lâencontre des âbonnes maniĂšresâ, rappelĂ©es par une voix off masculine lĂ©gĂšrement sermonnante. Cet homme, toujours hors-champs mais que lâon sent plus ĂągĂ©, nous apparaĂźt lĂ©gĂšrement ridicule car, malgrĂ© son ton dĂ©sapprobateur, il ne parvient pas Ă empĂȘcher les âmauvaises maniĂšresâ de sâillustrer sous ses yeux, et les nĂŽtres. Interbev sâamuse Ă recrĂ©er des situations quotidiennes de conflictualitĂ© intergĂ©nĂ©rationnelle, mais en jouant la carte de la complicitĂ© avec les personnages Ă lâĂ©cran. Nous sommes invitĂ©s Ă nous ranger nous aussi du cĂŽtĂ© de la jeunesse (ici associĂ©e Ă la modernitĂ©), et non du cĂŽtĂ© des vieux ronchons contraignants (qui se font les avocats un tantinet dĂ©passĂ©s de traditions normatives). Habile manĆuvre publicitaire.
Dans les trois portraits restants (MaĂ«l, ChloĂ©, Thomas), les personnages nâadoptent pas de mauvaises maniĂšres mais prennent Ă revers un discours prescriptif ambiant ou une mode. MaĂ«l, mĂȘme sâil souhaite se muscler, ne prend pas de complĂ©ments alimentaires (contrairement Ă un usage assez rĂ©pandu). ChloĂ©, mĂȘme si elle est une femme, assume son cĂŽtĂ© viandarde. Thomas, mĂȘme sâil est un homme et quâil sâoccupe du barbecue, nâa pas honte de manger des lĂ©gumes. Ces deux derniers nâĂ©pousent pas toutes les normes de la virilitĂ© et de la fĂ©minitĂ©, et sâen moquent : ils sont Ă lâaise dans leur genre. Les industriels de la viande entendent ici sĂ©duire les jeunes consommateurs progressistes avec un discours qui sâaffiche en phase avec son Ă©poque.
La modernitĂ© de tous ces personnages se traduit ainsi trĂšs logiquement, dans le discours publicitaire, par une revendication de libertĂ©. Le lobby projette (Ă tort ou Ă raison) cette envie sur les jeunes adultes dâaujourdâhui, et dans le mĂȘme temps propose une rĂ©ponse : âEt si la libertĂ© câĂ©tait dâĂȘtre flexitarien ?â Selon une enquĂȘte IFOP de 2020, 24% des Français dĂ©clarent ĂȘtre flexitariens, câest-Ă -dire manger moins de viande sans pour autant avoir totalement arrĂȘtĂ© dâen consommer. Dans une Ă©poque oĂč les idĂ©es sur lâĂ©cologie et le bien-ĂȘtre animal trouvent un certain Ă©cho, les industriels de la viande ont bien compris la nĂ©cessitĂ© pour eux de sĂ©duire cette frange de la population qui sâinterroge sur sa consommation de produits carnĂ©s et qui pourrait basculer dans un rĂ©gime vĂ©gĂ©tarien ou vĂ©gĂ©talien (actuellement, les rĂ©gimes sans chair animale reprĂ©sentent Ă peine plus de 1% de la population).
Câest dans le cadre de cette lutte idĂ©ologique que les dangers du terme flexitarien se font selon moi criants.
1/ Tout dâabord, câest un mot dont les contours dĂ©finitoires sont trĂšs flous. Le terme (mot-valise associant flexible et vĂ©gĂ©tarien) est nĂ© dans les annĂ©es 1990 aux Ătats-Unis, sous la plume du journaliste culinaire Mark Bittman, dans un but militant : prĂŽner la rĂ©duction de la consommation de viande et de produits transformĂ©s. MalgrĂ© cette dĂ©finition, restĂ©e assez commune, force est de constater que le niveau de la diminution des produits carnĂ©s dans son alimentation est trĂšs variable dâun individu Ă un autre, et sâĂ©tiqueter âflexitarienâ reste une dĂ©claration trĂšs subjective. Ă partir de quand est-on flexitarien ? Si lâon peut assez aisĂ©ment imaginer quâune personne qui ne consomme de la viande quâune fois par semaine puisse lâĂȘtre, peut-on en dire autant de quelquâun qui nâen mange quâun repas sur deux (câest-Ă -dire tout de mĂȘme une fois par jour) ? Et si oui, est-il vraiment pertinent de regrouper ces deux individus, sous une nouvelle Ă©tiquette qui plus est, alors que les bĂ©nĂ©fices concrets dâune simple rĂ©duction de sa consommation de viande reste modĂ©rĂ©s ? Bien entendu, le moindre effort effectuĂ© pour rĂ©duire sa consommation de viande est Ă encourager, et je ne souhaite pas mettre sur le mĂȘme plan un omnivore qui consomme de la viande tous les jours et un autre qui nâen consomme quâune fois par semaine. Cependant, le critĂšre de la frĂ©quence ne me semble pas ĂȘtre un critĂšre pertinent pour faire valoir une nouvelle catĂ©gorie de consommateurs car celle-ci ne peut ĂȘtre que vague, fourre-tout et redondante. Le terme omnivore me semble suffisant pour dĂ©crire le rĂ©gime alimentaire de tous ceux qui mangent de la chair animale ; et sâil sâagit de se dĂ©finir plus prĂ©cisĂ©ment en sociĂ©tĂ©, en rendant compte dâune volontĂ© de rĂ©duire sa consommation de produits carnĂ©s, la langue est suffisamment riche pour Ă©clairer sa situation personnelle Ă lâaide de modalisateurs et de complĂ©ments (ex : Je suis presque vĂ©gĂ©tarien. ; Je suis omnivore mais je ne mange de la viande quâau travail ou entre amis. ; Je suis omnivore en transition vers le vĂ©gĂ©tarisme. ; etc.).
2/ En effet, lĂ oĂč les termes vĂ©gĂ©tarien, vĂ©gĂ©talien et vĂ©gane sâinscrivent dans une histoire philosophique et politique, le terme flexitarien, Ă lâinverse, traduit un positionnement Ă©thique trĂšs faible, sinon nul. Sur le plan Ă©thique, un flexitarien nâest ni plus ni moins quâun omnivore puisquâil sâautorise Ă manger de tout (mĂȘme Interbev lâadmet sur son site Internet : âLe flexitarien est lâomnivore du 21e siĂšcle.â) ; et peut-ĂȘtre mĂȘme est-il plus carnivore que les omnivores du siĂšcle dernier, qui mangeaient beaucoup moins de viande et qui ne se dĂ©claraient pas flexitariens pour autant. En effet, un flexitarien nâaura (quasiment) jamais Ă sâaffirmer comme tel en sociĂ©tĂ© (sauf Ă vouloir donner une image positive de lui-mĂȘme) puisque par dĂ©finition il se veut flexible et sâadapte volontiers Ă toutes les situations, sans heurts. Je ne dis pas, bien sĂ»r, que tous les omnivores se ressemblent et quâils consomment tous la mĂȘme quantitĂ© de viande. Jâadmets lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de cette catĂ©gorie mais peu mâimporte de les regrouper sous la mĂȘme Ă©tiquette puisque les individus qui la composent lĂ©gitiment Ă leurs Ă©chelles diverses le mĂȘme systĂšme dâĂ©levage. La crĂ©ation du terme flexitarisme et sa forte popularisation ces derniĂšres annĂ©es mâintĂ©ressent cependant pour les effets quâils ont Ă lâĂ©chelle collective. Ă qui profite lâusage de ce terme ? Pourquoi, et comment ? Pour ce qui est des modes dâalimentation, si lâon est prĂ©occupĂ© par la cause animale ou lâĂ©cologie, il faut des catĂ©gories efficientes politiquement, ce que nâest pas le flexitarisme. La mise en valeur de ce terme conduit Ă penser que de minuscules accommodements individuels (voire pas dâefforts du tout si lâon sâen rĂ©fĂšre Ă tous ceux qui se considĂšrent ânaturellement flexitariensâ) Ă©quivaut Ă un changement suffisant des mentalitĂ©s et des modes de vie, ce qui est totalement illusoire. Le concept creux de flexitarisme masque, derriĂšre lâimage dâune sociĂ©tĂ© marchant doucement vers sa transition alimentaire, un quasi immobilisme des pouvoirs publics et des consommateurs.
Les lobbyistes dâInterbev sont dâailleurs parfaitement conscients de cette ambiguĂŻtĂ© du terme flexitarien, et en font leur beurre. Alors quâoriginellement le flexitarisme Ă©voque plutĂŽt un rĂ©gime proche du vĂ©gĂ©tarisme (on le considĂšre comme un semi-vĂ©gĂ©tarisme) oĂč la consommation de viande est occasionnelle, dans le discours dâIntebev le sens du mot est retournĂ© comme un gant, dans une manipulation trompeuse au profit de la consommation de viande elle-mĂȘme : âĂtre flexitarien, câest simplement manger variĂ© avec une viande de qualitĂ©, plus responsable et plus durable.â Lâaccent est mis exclusivement sur la qualitĂ©, nullement sur la quantitĂ©, comme en tĂ©moigne Ă©galement le slogan de la campagne : âAimez la viande, mangez-en mieux.â Que le consommateur soit rassurĂ© : il peut continuer Ă manger autant de viande quâavant tout en prĂ©servant sa santĂ© et en respectant ses convictions Ă©cologiques ; le tout grĂące Ă âtoute une filiĂšreâ, sur laquelle il peut assurĂ©ment compter. Interbev entend ainsi susciter un sentiment de confiance envers lâĂ©levage, afin que le consommateur ne rejette pas la viande mais la juge au contraire compatible avec un rĂ©gime alimentaire plus ouvert aux vĂ©gĂ©taux de toutes sortes. En effet, leur vision du flexitarisme, pour variĂ©e quâelle soit, ne repose en rien sur une diminution de la part de produits carnĂ©s mais plutĂŽt sur une inclusion dâune plus grande diversitĂ© de fruits, de lĂ©gumes et de lĂ©gumineuses. Ainsi, manger flexitarien, câest manger âsimplementâ. Câest du greenwashing caractĂ©risĂ©.
Le message est aussi habile que manipulatoire. PrĂ©sentĂ©s au dĂ©but de la publicitĂ© comme anticonformistes, les millennials pris pour cible sont dĂ©sormais invitĂ©s Ă garder une alimentation consensuelle, intuitive et sans prise de tĂȘte. Une alimentation en rĂ©alitĂ© âtout simplementâ omnivore, cool et conviviale, comme le suggĂšre le repas joyeusement partagĂ© par tous les personnages Ă la fin du spot. Dâune maniĂšre terriblement intelligente, Interbev dĂ©politise totalement la question de lâalimentation vĂ©gĂ©tale en en faisant un argument marketing paradoxalement au service de la consommation de viande elle-mĂȘme. En ce sens, les logos choisis pour la campagne âNaturellement flexitariensâ sont Ă©difiants, et masquent Ă peine le projet : on peut y voir les portraits dâongulĂ©s (vache, brebis, bĆuf, chĂšvre, cheval) dont les visages sont constituĂ©s dâun assemblage de fruits et lĂ©gumes, maniĂšre de faire apparaĂźtre (et mĂȘme de mettre en Ă©vidence) la viande au-delĂ des vĂ©gĂ©taux.Â
On peut, pour conclure cette analyse, penser Ă©galement Ă la marque dâĂ©picerie fine Oscar, mise en avant sur la chaĂźne YouTube de âNaturellement Flexitariensâ, qui prĂ©sentait en 2021 sa sobrement intitulĂ©e âSauce de la Paixâ, censĂ©e agrĂ©menter tous les plats et convenir Ă tout le monde.
âLa sauce qui met tout le monde dâaccord. Pour une fois.â, conclut le spot publicitaire. ManiĂšre de vanter son goĂ»t, mais aussi dâinviter ironiquement Ă la paix des commensaux en incitant chacun Ă oublier, le temps du repas, ce qui trĂŽne dans les assiettes de certains.
Spot n°2 - Le bon Végétal, pour tous les Tariens
Quand les industriels de la viande ne cherchent pas Ă lĂ©gitimer la consommation dĂ©complexĂ©e de viande, ils se battent pour occuper un autre terrain : celui des simili-carnĂ©s. Leur objectif, lĂ encore, est de rĂ©cupĂ©rer les consommateurs qui dĂ©laissent progressivement les produits carnĂ©s (en majoritĂ©, donc, ceux qui se disent âflexitariensâ) en leur proposant directement des alternatives vĂ©gĂ©tariennes (quelquefois vĂ©gĂ©taliennes) Ă la viande.
Lâexistence des similis est souvent moquĂ©e par les omnivores, qui y voient la preuve que les rĂ©gimes vĂ©gĂ©tariens ou vĂ©gĂ©taliens crĂ©ent de la frustration : on se prive de viande mais on cherche sans cesse Ă en imiter le goĂ»t et la texture, sans jamais y parvenir totalement. Ils sont Ă©galement critiquĂ©s pour ĂȘtre des produits ultra-transformĂ©s, pas toujours meilleurs pour la santĂ© que la viande elle-mĂȘme. Ces critiques oublient quâil est peu commun quâun vĂ©gĂ©tarien/vĂ©gĂ©talien organise toutes ses assiettes autour des simili-carnĂ©s, et que les effets dâune consommation modĂ©rĂ©e et espacĂ©e de ces produits nâest pas comparable, du point de vue de la santĂ©, Ă une consommation quotidienne de viande (ce que font beaucoup dâomnivores). En effet, lorsque lâon dĂ©cide dâabandonner la viande (voire lâensemble des produits dâorigine animale), il est nĂ©cessaire de rééquilibrer son alimentation et dâapprendre Ă composer son assiette autrement, ce qui contraint Ă se renseigner sur lâalimentation vĂ©gĂ©tale et exige un temps de transition, durant lequel les substituts Ă la viande constituent des bĂ©quilles utiles. Sans compter la praticitĂ© de tels produits, qui permettent aux vĂ©gĂ©tariens/vĂ©gĂ©taliens de sâadapter Ă des situations sociales desquels ils seraient autrement exclus, et donc de continuer Ă partager des repas avec des omnivores. Il nâest Ă©galement pas condamnable de chercher Ă retrouver le goĂ»t et la texture de la chair animal quand on a baignĂ© pendant des annĂ©es dans une culture carniste et que lâon a aimĂ© la viande, mais que lâon a dĂ©cide dâen rĂ©duire ou dâen supprimer lâingestion par conviction. Je ne critique donc pas en soi lâexistence des similis.
Je critique en revanche les stratégies marketing pernicieuses et cyniques de certaines entreprises de la grande distribution commercialisant des similis, qui jouent sur deux tableaux en se construisant une image de marque verte (principe du greenwashing) sans pour autant cesser de produire des produits carnés.
Câest le cas de la marque Herta et de sa gamme âLe bon VĂ©gĂ©talâ, devenue aujourdâhui âGarden Gourmetâ, nom qui efface celui de lâentreprise et qui suggĂšre un engagement tout aussi bien gastronomique quâĂ©cologique.Â
Dans ce spot publicitaire, trois produits vĂ©gĂ©tariens (mais pas vĂ©gĂ©taliens) sont prĂ©sentĂ©s. La vidĂ©o met en scĂšne cinq personnages : quatre jeunes adultes (probablement des amis) et une petite fille. Ceux-ci partagent un repas qui met Ă lâhonneur les produits de la gamme âLe bon VĂ©gĂ©talâ, dans des burgers ou des hot-dogs. Ils se trouvent sous une jolie serre reconvertie en espace de rĂ©ception et de convivialitĂ©, qui rappelle le principe dâune garden party, mais plus dĂ©contractĂ©e et Ă une plus petite Ă©chelle. Un barbecue est prĂ©sent mais se fond parfaitement dans ce dĂ©cor de jardin potager. Tour Ă tour, la camĂ©ra sâattarde sur la dĂ©gustation heureuse de chaque personnage, auquel est associĂ© un adjectif. Chaque Ă©pithĂšte apparaĂźt Ă lâĂ©cran mais est Ă©galement prononcĂ©e par une voix off fĂ©minine : on comprend que leur enchaĂźnement forme la typologie des consommateurs Ă qui les produits âLe bon VĂ©gĂ©talâ sont destinĂ©s, Ă savoir :
- les végétariens
- les flexitariens
- les filoutariens (ceux qui mangent avec un air espiĂšgle)
- les gourmetariens (ceux qui apprécient le raffinement culinaire)
- les épicétariens (ceux qui aiment manger épicé)
Les deux premiers termes existent, mais pas les trois derniers. Herta joue avec la popularitĂ© grandissante des rĂ©gimes alimentaires non-omnivores et les termes qui les dĂ©signent, tous se terminant par le suffixe -tarisme/-talisme ou -tarien/-talien : vĂ©gĂ©tarien, vĂ©gĂ©talien, flexitarien, pescetarien, lacto-vĂ©gĂ©tarien, ovo-vĂ©gĂ©tarien, etc. La publicitĂ© ironise sur cette profusion et la confusion qui peut en dĂ©couler, tout en affichant une certaine tolĂ©rance. Elle propose la crĂ©ation de nĂ©ologismes pour complĂ©ter la liste, en inventant de nouveaux prĂ©fixes fantaisistes, censĂ©s assurer une reprĂ©sentation de toutes les sensibilitĂ©s. Cela est habile Ă plus dâun titre :Â
1/ Ă mesure que la liste est Ă©noncĂ©e la publicitĂ© prend un ton humoristique, ce qui favorise la sympathie voire lâadhĂ©sion du spectateur-consommateur.
2/ Herta met en avant la polyvalence et la variĂ©tĂ© des produits de sa gamme : qui que nous soyons, nous pourrions en trouver un Ă notre goĂ»t, Ă notre convenance. La voix off conclut : âQuel que soit le Tarien que tu es, tu vas te rĂ©galer avec toutes nos incroyables recettesâ.
Jusque lĂ , cela relĂšve dâune stratĂ©gie de promotion et de sĂ©duction assez classique. Mais :
3/ Peut-ĂȘtre plus insidieusement, le spot publicitaire, tout en sâaffichant comme le plus inclusif possible, avance masquĂ© contre le vĂ©gĂ©tarisme philosophique. En effet, en chargeant de sens le suffixe -tarien (au point de le substantiver : les Tariens, dans âpour tous les Tariensâ) et en rendant interchangeables les prĂ©fixes quâelle lui accole, la marque dĂ©sĂ©mantise ces derniers, elle appauvrit leur sens, de maniĂšre ludique mais cynique. Si cela est un jeu anodin dans le cas des termes gourmetarien, Ă©picĂ©tarien et filoutarien, il nâen est rien pour le terme vĂ©gĂ©tarien, dont le sens est dĂ©vitalisĂ©. Herta met sur le mĂȘme plan un mode de consommation qui peut dĂ©couler dâun vĂ©ritable positionnement Ă©thique et politique contre la souffrance animale ou pour lâĂ©cologie (le vĂ©gĂ©tarisme), et de simples prĂ©fĂ©rences alimentaires (ex : Ă©picĂ©tarien, gourmetarien) voire des expressions farfelues de sa propre personnalitĂ© (ex : filoutarien), autrement dit des choix purement Ă©gocentrĂ©s. Dans lâordre de prĂ©sentation des termes, il est intĂ©ressant que ce soit celui de flexitarien, dont jâai dĂ©jĂ dĂ©veloppĂ© la non-congruence, qui ait Ă©tĂ© choisi pour opĂ©rer la bascule entre un concept possĂ©dant une histoire philosophique, politique et sociale (le vĂ©gĂ©tarisme) et des nĂ©ologismes excentriques au sens creux.
Comme on pouvait sây attendre, Herta ne montre aucune forme dâengagement, mais au contraire prĂŽne une alimentation sans conflictualitĂ©, en offrant une rĂ©ponse Ă toute demande alimentaire du moment quâelle peut gĂ©nĂ©rer des profits suffisants. Une logique trĂšs consensuelle, en somme, et jouant pleinement le jeu du capitalisme. Cela permet Ă la marque Herta de conquĂ©rir un marchĂ© plus large sans pour autant se tirer une balle dans le pied et condamner a priori la consommation de viande, son gagne-pain principal. Notons dâailleurs que dans le slogan âpour tous les Tariensâ, on peut entendre une formulation aux sonoritĂ©s voisines : âpour tous les Terriensâ. La gamme âLe bon VĂ©gĂ©talâ est pour tout le monde : Herta nâaffiche aucun positionnement contestataire du systĂšme dominant, elle continue Ă en jouer le jeu.
Conclusion
En somme, je dirais que ces deux exemples montrent Ă quel point le concept du flexitarisme, parce quâil est flou et Ă gĂ©omĂ©trie variable, est objet de rĂ©cupĂ©ration par le systĂšme carniste et capitaliste ; rĂ©cupĂ©ration qui invisibilise les fondements thĂ©oriques et lâhistoire des mouvements philosophiques et politiques en faveur de la cause animale, directement liĂ©s Ă lâĂ©mergence du vĂ©gĂ©tarisme puis du vĂ©gĂ©talisme/vĂ©ganisme. En ce sens, la militante suissesse Virginia Markus voit juste en dĂ©clarant que :
Le flexitarisme est devenu le terme in qui donne bonne conscience : on tue des animaux pour les manger, mais pas Ă chaque repas. On tue selon notre humeur. Nos pulsions gustatives ou notre cercle social. [...] En fait, le flexitarisme, câest le carnisme floutĂ© par une bonne couche de mauvaise foi. En dâautres termes, il sâagit dâune rĂ©cupĂ©ration Ă©go-capitaliste dâun concept nouveau, celui du questionnement de fond autour de la domination des humain.e.s sur les autres animaux, sans que la prise de position ne soit trop radicale.
Le phĂ©nomĂšne flexitarien est-il intĂ©ressant Ă Ă©tudier dâun point de vue Ă©conomique, Ă©cologique et sociologique ? TrĂšs certainement. Je ne suis pas pour une suppression pure et simple du terme, ne serait-ce que parce que ce serait aller vainement contre lâusage. Il faut sâintĂ©resser Ă ceux qui se disent flexitariens, mĂȘme sâils sont assez proches de zĂ©ro sur le spectre de la radicalitĂ©, car ils tĂ©moignent dâun Ă©largissement de la prise de conscience des enjeux de la domination de lâhomme sur le vivant. De plus, je le redis, il faut encourager les efforts faits par chacun pour rĂ©duire sa consommation de produits dâorigine animale et non les juger Ă lâaune dâune soi-disant puretĂ© vĂ©gane (qui nâexiste pas, en plus dâĂȘtre franchement condescendante et dĂ©testable).
Par contre, le terme de flexitarisme devrait-il pour autant ĂȘtre un enjeu du militantisme animaliste et antispĂ©ciste ? Je ne crois pas, parce quâil nâest quâune remise en question trĂšs tiĂšde du systĂšme actuel, et quâil nâa que des liens trĂšs distants avec lâappareil intellectuel qui nourrit les luttes en faveur des animaux.
En guise dâouverture et parce que je nâai pas pu faire un examen exhaustif du dĂ©tournement (voire des tentatives de neutralisation) du vocable antispĂ©ciste et animaliste dans la publicitĂ©, on pourra mĂ©diter longtemps sur ce spot publicitaire du groupe industriel Migros, leader de la grande distribution en Suisse, intitulé âĂtĂ© Migros : grilĂ©tariensâ, et sur lâun de ses slogans :
Végétariens, pesco-végétariens ou flexitariens, peu importe: les grilétariens privilégient les aliments qui ont été en contact avec un gril.











