Cinq ans - la Nueva Frida
Je marche dans les rues avec un carton contenant la tĂȘte de Marcus, le chien pompier de la PatâPatrouille et les passants me regardent comme si jâĂ©tais le sĂ©ide dâun Parrain sâapprĂȘtant Ă terrifier un rival. Câest ton gĂąteau dâanniversaire, Ă©videmment. Cela te plaĂźt particuliĂšrement quâil sâagisse de la tĂȘte sĂ©parĂ©e du corps du chien et tu nous informes que toi seule pourra manger les oreilles.
Ton anniversaire, tu nous en parles depuis le printemps. La mise Ă jour de ta liste dâinvitĂ©s fut ton arme de nĂ©gociation massive Ă chacun de nos conflits - ĂȘtre ou ne pas ĂȘtre invitĂ© scellait notre sort Ă tes yeux, en fonction des joies ou des contrariĂ©tĂ©s que nous te causions. Tu voulais des chĂąteau gonflables, une piñata, une chasse au trĂ©sor et une tĂȘte de chien fraĂźche comme gĂąteau. Tes dĂ©sirs font parfois dĂ©sordre. Ton rapport au monde sâappuie sur lâopposition, le conflit et lâimposition de tes quatre volontĂ©s. Tu ignores superbement la tactique du roseau, qui plie mais ne romp pas, pour embrasser celle du chĂȘne, en acier trempĂ©, comme ton caractĂšre, qui ne flĂ©chira ni ne cĂ©dera. Tes oukases rythment toujours nos soirĂ©es et nos week-ends, et tu Ă©prouves une peine sincĂšre lorsquâelles ne sont pas suivies dâeffet. Ce nâest pas faute dâargumenter. Tu emploies une rhĂ©torique cartĂ©siennes, bĂątie sur lâenchaĂźnement des postulats dĂ©butant par les adverbes « premiĂšrement », « deuxiĂšmement » et « troisiĂšmement » - le dernier Ă©tant en gĂ©nĂ©ral une rĂ©pĂ©tition du premier argument - et tu conclues par : « voilĂ ! » Ite, missa est et Ă nous de nous dĂ©merder avec ça.
Ton sens de lâhumour ne cesse de croĂźtre. Dans lâĂ©volution permanente des surnoms, une tradition qui caractĂ©rise notre famille, je suis dĂ©sormais « Papou » plutĂŽt que « Papa Coquillage » qui me seyait davantage, parce que tu as bien remarquĂ© que cela mâagaçait. Lorsque tes amis viennent Ă la maison, tu prends soin de leur prĂ©ciser que je ne suis pas ton grand-pĂšre et tu Ă©clates de ce rire sardonique qui te caractĂ©rise toujours. Tu refuses de perdre aux jeux de sociĂ©tĂ©, tu refuses mĂȘme parfois de jouer parce que tu SAIS que nous nâallons pas te laisser gagner. Au Doodle, tu conquis plusieurs titres de championne, jusquâĂ ce que nous nous rendions compte que tu inventais purement et simplement les paires de symboles que tu annonçais. Prise sur le fait, tu fus soulagĂ©e de pouvoir enfin rire de ta blague qui durait depuis plusieurs semaines.
Depuis que les friandises et bonbons sont mises Ă lâindex par lâautoritĂ© parentale investie du pouvoir dâachat, et que des instructions draconiennes furent transmises aux nounous, parents, amis et baby-sitters, tu as disposĂ© des planques de sucreries dans les endroits les plus inattendus : entre le matelas et le sommier de tous les lits, dans les chaussures Ă la cave, dans la vaisselle des grands jours. Nous ne comprenons pas quelle est ta filiĂšre dâapprovisionnement en Haribo, ni qui est lâobjet de ton chantage pour tâen procurer. Le soir, tu nous demandes gentiment la permission de manger « un bonbon, et un seul ». Tu nous empapaoutes, câest certain. Tu acceptes volontiers de dormir en pyjama (Ă lâinverse de ton frĂšre qui ne veut dormir quâen slip) et tu refuses de dormir en culotte, mĂȘme par tempĂ©rature caniculaire, comme de garder tes chaussettes parce que « ça fait gonfler les pieds, on me lâa dit Ă la crĂšche » - câĂ©tait il y a trois ans.
De la solitude de la piñata avant les coups.
Tu adores toujours recevoir de nouveaux vĂȘtements, tant quâils ne sont pas roses, mais tu prĂ©fĂšres encore, comme lâan dernier, ne pas les porter pour ne pas les abĂźmer. Les robes, les jupes sont Ă©videmment exclues, il y a des choses qui ne changent pas, et pas plus tard quâil y a un mois, tu as exigĂ© une coupe courte de tes cheveux pour ressembler enfin Ă un garçon. Tu Ă©tais furieuse que je te reconnaisse sur la photo envoyĂ©e par ta mĂšre, en direct du salon de coiffure : « câest parce que câest pas assez court ! ». On ne doit pas dire que tu es belle, mais que tu es beau. Dâailleurs, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tu ne supportes pas que lâon parle de toi en ta prĂ©sence, ça tâĂ©nerve trĂšs vite, câest du temps dâattention dĂ©tournĂ©, que lâon sâoccupe donc de toi quand tu es lĂ et que lâon parle de toi quand tu es loin, formule de maximisation de ta prĂ©sence dans nos esprits.
Tu disposes dans toute la maison des photo de nous quatre et tu Ă©numĂšres quotidiennement la liste des personnes que tu aimes en nous priant de bien faire attention Ă lâordre. Il arrive frĂ©quemment que le chat me devance dans le hit-parade de tes prĂ©fĂ©rences. Tu as appris Ă faire du grand vĂ©lo mais tu refuses de freiner, tu es trĂšs Ă lâaise en trottinette, tu aimes courir autour du stade pour montrer Ă quel point tu es rapide, tu nages sans brassard, avec et sans palmes. Tu aimes dessiner, colorier, bricoler des trucs. Tu nâutilises lâiPad que pour regarder des dessins animĂ©s, les jeux vidĂ©os ne sont pas ton kif. Ton film prĂ©fĂ©rĂ© du moment est le premier Roi Lion, suivi de Rio, lâhistoire du perroquet bleu « qui a une copine folle ». Quand je mâĂ©nerve en voiture, tu me lances « Hakuna Matata Papou ! »
Certains de nos proches sâĂ©merveillent, non sans une certaine ironie douce, de notre infinie patience Ă ton endroit. Je me rĂ©jouis de tes aspĂ©ritĂ©s de caractĂšre. La vie en sociĂ©tĂ© nâaura de cesse de tâenjoindre de te polir, de te lisser, de tâassagir au risque de te rendre atone. Il est plus facile au porc-Ă©pic de devenir hĂ©risson quâĂ la souris de se transformer en lion.
Dâautant que tu dissimules bien ton jeu : je sors de lâentretien semestrielle avec ton institutrice et jâai peine Ă te reconnaĂźtre dans les compliments exprimĂ©s qui peignent ton portrait. Une petite fille aimable, serviable, respectueuse, soucieuse des autres et nâimposant pas ses dĂ©sirs Ă lâordre du monde. Il y a au moins un Ă©lĂ©ment constant entre ta vie familiale et ta personnalitĂ© scolaire : ton sens de lâhumour, remarquable insiste ta maĂźtresse, pour une enfant de ton Ăąge. Il paraĂźtrait mĂȘme que tu maĂźtriserais le second degrĂ© et lâauto-dĂ©rision, « dans des limites acceptables » prĂ©cise lâinstitâ. Ta mĂšre a rigolĂ©. Sur ce point, tu serais exactement comme ton pĂšre.
Je ne vois pas du tout ce quâelle entend par lĂ .
Le Nuevo Che a eu deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans.
La Nueva Frida a eu deux ans, trois ans, quatre ans.