17. 07. 2018 (Catane, Sicile)
... Après cela, il y a eu l’Auvergne, dix jours pour terminer mon essai et relire Vie et mort de l’image de Debray. Dix jours n’y ont pas suffi. Salah était là les premiers jours ; on se déplaçait en 4L. Je suis allé avec lui à la médiathèque d’Ambert où se produisait par grand hasard la jeune dramaturge Marion Guilloux, qui fut l’une de nos camarades de la Sorbonne en première année — il y a presque dix ans ! — et que j’ai croisée dans le village, en plein après-midi caniculaire, une vraie scène de film. Blandine et Pierre nous ont rejoints pour les derniers jours.
J’ai reçu une lettre de Berlin, signée Theresa. Elle avait lu mon livre en allemand et me racontait, en anglais, toutes les petites coïncidences que cette lecture avait occasionnées : notamment, elle prétendait s’être retrouvée aux urgences pour s’être mordue à la lèvre supérieure pendant la lecture, lèvre dont j’avais été semble-t-il le premier à lui faire remarquer la forme spécifique au niveau de la commissure.
Moyens et fins. Ce qui me passionne, c’est quand bute, quand plafonne la chaîne apparemment infinie des moyens (j’ai conscience de mêler les métaphores, ça fait brouillon). On fait ceci pour faire cela, etc. Mais quand nous atteignons le dernier des cela ? Et d’ailleurs y a-t-il un ultime cela ? C’est ce qui me déplaît avec la rhétorique du filigrane quand on parle des œuvres d’art : il semble que ce qu’elles sont n’est rien à côté de ce qu’elles évoquent (manière de penser qui évoque quelqu’un qui achèterait une maison pour bien voir le ciel). Je crois que l’art est une fin, comme le butoir en métal ou en bois des gares terminales. Et les artistes qui prétendent “interroger” par leur œuvre remettent une pièce dans la machine, renquillent pour un tour de manège. Il faudrait ne créer d’œuvres que pour donner à celui qui les recevra une raison d’être — à un moment particulier, du moins. C’est pourquoi j’avais adoré quand Arthur de Feu! Chatterton avait répondu à Marie Richeux que leur musique n’était pas une façon d’interroger mais de tenter de formuler une réponse. À la philosophie d’interroger ! Assez d’interrogateurs ! Répondons ! Essayons !
Je cours un peu après le temps mais je lis Bouvard et Pécuchet.
Émission au sujet de Kundera et du roman sur France Culture avec l’indispensable Matthieu Garrigou-Lagrange. Cela tourne autour de questions qui me préoccupent, l’engagement, la politique. Garrigou-Lagrange demande à son invitée, avec un peu de rouerie, s’il n’y a pas dans le refus kundérien de l’engagement — alors que “son peuple souffre, tout de même” — une sorte de préciosité ou d’hédonisme. Je rumine un peu cette question au reproche moral à peine voilé (bien qu’elle soit en partie rhétorique, et nullement agressive). Je crois qu’on ne veut pas que le roman soit un art. Personne ne songerait à demander à un musicien ou à un sculpteur de composer ou de sculpter des œuvres en soutien à leurs compatriotes s’ils parvenaient à réchapper de la tragédie de leur pays. On voudrait au contraire que leur liberté soit au service de leur art, on voudrait qu’ils soient pleinement eux-mêmes, qu’ils soient Modigliani, Brancusi, et non des exilés par essence, des déchirés. C’est le fait que le roman emploie le langage articulé qui le vassalise ainsi à nos yeux. L’espace voué aux idées et au débat politique est-il restreint en quelque manière pour qu’on veuille réquisitionner le sien ?
Quand je tente de percevoir la différence entre la manière dont la presse et celle dont la littérature se sont emparées chacune de la possibilité technique de l’image, j’achoppe, car il est vrai que leurs fonctions sont tout à fait différentes. Et je parviens à voir en quoi est vertueuse la résistance de la littérature à cette innovation. Mais je vois aussi comment cette vertueuse résistance peut tourner comme un lait à cet anti-utilitarisme qui n’est que le vice miroir de l’utilitarisme, tant il est vrai qu’une vertu “n’est pas le contraire d’un vice mais l’équilibre entre deux vices opposés”. Le refus du fonctionnel peut aussi trouver son fondement ou sa prolongation dans un respect idolâtre pour les moyens au détriment des fins ; à cet égard on peut avancer que le vice opposé à l’utilitarisme est le fétichisme. Pouët, nous voilà bien avancés, en effet.
La hâte que j’avais de lire le nouveau livre de Michel Houellebecq a peut-être un peu gâté ma lecture, comme on arrive trop vite sur un obstacle. Ce qui m’a légèrement déçu, peut-être, est que mon attente était fondée sur les quelques mots qui en avaient été dits avant sa sortie : quelque chose comme “un roman sur l’Europe et les territoires”, si je me souviens bien. Je me frottais les mains car je voyais bien comment on pouvait houellebecquiser la chose. En voilà une, de chose, qui m’amuse beaucoup, par exemple : que l’appartenance nationale soit considérée comme mauvaise (camp du Mal / relents fascistes / heures les plus sombres) mais pas l’appartenance continentale (camp du Bien / drapeau étoilé / esprit d’union et d’ouverture). Oui, je l’avoue, je voyais bien ses gros pieds gaulois patauger dans le goulash européen. De ce point de vue, on est un peu sur sa faim, car ce qui concerne le sujet, plutôt sur un mode mélancolique que burlesque (ce qui m’a déçu par ailleurs, car c’est son burlesque que j’aime tant), dure à peine une cinquantaine de pages et pourrait être isolé de Sérotonine comme une nouvelle. Le reste du roman se caractérise par une préoccupation romanesque faible, et une préoccupation descriptive — ou sociologique — plus forte. C’est là que le bât blesse un peu pour moi, car, si je l’ai toujours défendu malgré ses outrances, c’est justement parce que le fait d’être vraiment romancier (plutôt que de discourir simplement sur l’état des choses) le rendait à mes yeux moins justiciable des propos tenus par ses narrateurs successifs. Je veux dire que c’est quelqu’un qui, réellement, créait des péripéties, au sein desquelles on trouvait des pièces de discours ; c’est comme si le rapport de forces s’était inversé (motif chéri du basculement ontologique, pouët).
Mais il y a autre chose. Auparavant, chez Houellebecq, la ponctuation était tenue comme un jardin à la française, jusqu’à une sorte d’ivresse de l’exactitude qui rappelait chez lui l’ingénieur agronome. Parfois pourtant — et je l’ai noté ici un peu plus haut —, soudain son registre de langage s’affaissait et avec lui la ponctuation, de façon à laisser affleurer un “parler-bébé” qui accentuait l’effet comique de ses provocations. Il y avait là un génie qui me semble avoir totalement muté dans Sérotonine. On dirait qu’il a tout à fait lâché la bride et met des virgules partout, comme un enfant qui raconte une histoire, essoufflé. Le tout crée un drôle d’effet de renoncement ; comme si cet anti-libéral absolu croyait en une main invisible de la ponctuation, comme si renoncer pouvait être un choix. À mon goût l’inconditionnel est toujours un enfant. Et là , il gâche un bon truc par l’usure. Finalement, on dirait qu’il y a un schème commun entre les couples ponctué/déponctué, conformisme/provocation et trame/digression, à savoir qu’une rupture ne peut être ressentie comme telle que dans une solide continuité, ou, pour le dire autrement : il n’y a pavé que s’il y a mare. Il n’y a digression que s’il y a trame. Une suite de digressions est un recueil de nouvelles, pas un roman ; et une suite de provocations ennuie car un roman ne s’oppose pas seulement au monde réel, il forme un monde lui-même qui possède ses propres normes, de sorte que, si la provocation y est la règle, elle est bientôt vécue comme un conformisme relativement à ce petit monde, et non plus comme la provocation qu’elle est peut-être dans l’absolu.