Transylvanie express (13)
Transylvanie express (13)
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On Ă©tait loin des smartphones et autres portables derniers cris ; jâavais dans la main un combinĂ© en mĂ©tal, dans lequel jâentendis une voix criarde et lointaine, celle dâune femme qui me demanda dâattendre. Quelques secondes plus tard, le temps de sourire au contrĂŽleur qui mâavait accompagnĂ©, un âalloâ rĂ©sonna briĂšvement.
- Câest Yannick ! annonçai-je.
- Alors, tu es arrivé ? demanda une personne que je devinai ĂȘtre Joseph.
- Non, je suis en gare de Budapest. Jâappelle pour un renseignement. Jâai droit Ă un budget de combien ?
- Pff⊠je ne sais plus et je nâai pas le chiffre en tĂȘte. Je pense que câest comme dâhabitude. Pourquoi ?
Ne sachant ce Ă quoi âcomme dâhabitudeâ correspondait. Je dĂ©cidai dâaller au culot.
- Je ne voyage pas seul. Cela peut ĂȘtre pris en charge ?
- Bien sĂ»r ! Câest mĂȘme prĂ©vu, rĂ©pondit mon supĂ©rieur. Dâailleurs, je suis surpris que tu nâen as pas parlĂ© avant ton dĂ©part.
Il expliqua rapidement le systĂšme de chĂšques au nom de la bibliothĂšque dont jâĂ©tais en possession. Ainsi, je pus officialiser Ludmilla comme assistante. Joseph exprima ensuite son impatience Ă propos de mon rĂ©sultat sur le livre. Il me souhaita un bon voyage avant de demander sâil connaissait la personne qui voyageait avec moi. Je ne rĂ©pondis pas, prĂ©fĂ©rant me contenter dâun « A bientĂŽt » avant de raccrocher. Je suivis ensuite le contrĂŽleur, un jeune hongrois qui parlait français avec un fort accent. Il servit de traducteur entre le guichetier et moi. Je dĂ©couvris quâun appel tĂ©lĂ©phonique coĂ»tait plus cher quâun billet de train.
Avant de partir, le guichetier adressa quelques mots qui fit pĂąlir lâemployĂ© du train. Ce dernier signa une croix Ă lâaide de ses doigts sur son visage et son ventre. Nous quittĂąmes le hall bondĂ© de passants en tout genre. La plupart Ă©tait des hommes aux habits feutrĂ©s, apparemment la derniĂšre mode de Budapest. Sur le quai, Ludmilla attendait en discutant avec une dame. La femme aux cheveux blonds tressĂ©s me souhaita le bonjour en allemand avant de monter dans le wagon. Je laissai passer mon amie puis grimpai Ă mon tour. Sa longue robe balayait le sol. Par moment, elle remontait lĂ©gĂšrement les plis, montrant ainsi des escarpins vernis.
Le contrĂŽleur nous suivit jusque devant la porte de notre cabine. Il poinçonna le billet achetĂ© et repartit en montrant un sourire lĂ©gĂšrement forcĂ©. A peine, il fit dix mĂštres quâil se retourna brusquement.
- Vous allez bien jusquâĂ Brasov ? questionna-t-il.
- Oui ! répondis-je.
- je dois informer que le mal des méninges sévit dans cette région.
- Oh mon dieu ! exclama Ludmilla.
- je viens dâapprendre quand vous avez achetĂ© billet, ajouta-t-il dans un français maladroit.
Nous rentrĂąmes dans la cabine. Ludmilla soupira, regrettant presque de continuer le voyage. Je rangeai mon manteau. Le cri dâun chef de gare annonça le dĂ©part. ImmĂ©diatement aprĂšs, le train commença Ă rouler.
- Câest quoi le mal des mĂ©ninges ? La mĂ©ningite ?
Elle me regarda avec des yeux effrayĂ©s. Elle dĂ©vĂȘtit son manteau et me le donna afin de le ranger Ă cĂŽtĂ© du mien. Puis, elle sâassit sur la couchette. Son air triste mâincita Ă mâapprocher.
- Câest une maladie aussi dangereuse que la peste ou le cholĂ©ra. Elle transforme les gens en une sorte de⊠Ils ne sont plus responsables de leurs gestes et ne font que marcher jusquâĂ en mourirâŠCâest contagieux.
- On peut soigner cette maladie au moins ?
- Non ! On peut juste en mourir. La maladie mange le cerveau. Ceux qui survivent deviennent fous ou finissent dans le coma, ajouta-t-elle. (Elle inspira fortement) Quand jâĂ©tais petite, lâĂ©pidĂ©mie avait dĂ©truit la moitiĂ© de la Prusse et de la Russie.
Je prĂ©fĂ©rai ne plus parler de cette maladie. Aussi, pour patienter, je proposai de rejoindre le wagon-bar restaurant pour une partie dâĂ©checs avant de diner. Le train accĂ©lĂ©ra. Toutefois, je pouvais voir pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but de ma prĂ©sence dans le train, un coucher de soleil. Ainsi, durant le trajet, jâapprĂ©ciai de voir ce mĂ©lange de couleurs orange jaune rose et rouge qui, effaçait doucement un gris et un blanc devenus quotidien. Le soleil reprenait enfin sa place !
Nous croisĂąmes quelques voyageurs aux sourires sympathiques, charmĂ©s par notre couple ou juste heureux de prendre le train. Ludmilla rĂ©pondait toujours par un sourire accompagnĂ© le plus souvent dâun timide « Guten tag !». Elle parlait rarement en français dans le train.
Une fois dans le wagon restaurant, le serveur proposa notre table habituelle. Je mâassis, demandai une vodka et un Ă©chiquier, tandis que Ludmilla rĂ©clama un verre de vin blanc autrichien. En attendant le retour du garçon, jâobservai le paysage composĂ© de champs Ă perte de vue. Par moments, la fumĂ©e basse de la locomotive vint Ă cacher la campagne avant de se dissoudre rapidement. Le domestique revint ; il dĂ©posa en mĂȘme temps que nos consommations, un boitier que Ludmilla ouvrit, formant la plateforme du jeu dâĂ©chec. DĂšs lors, je levai mon verre et proposai Ă mon amie de trinquer.
- A ma jolie assistante ! dis-je.
Les verres sâentrechoquĂšrent lĂ©gĂšrement sans que nous nous quittions des yeux. Puis, je portai son contenu Ă mes lĂšvres, ressentant dĂšs la premiĂšre gorgĂ©e, le goĂ»t fort et brulant de lâalcool. Ludmilla engagea les blancs sur lâĂ©chiquier. Elle commençait toujours par avancer, les deux pions devant le roi et la reine, de deux cases. Je prĂ©fĂ©rai sortir les cavaliers afin dâessayer de perturber sa stratĂ©gie. La partie dura un bon moment avant de voir les premiers pions tomber.
Pendant ce temps, je continuai dâadmirer le paysage et son ciel si lumineux quâon pouvait le croire en feu. Je remarquai un ralentissement brutal du train, si bien que je crus faire du surplace. En fait, le conducteur attendait patiemment le passage dâun autre convoi en sens inverse. Ce dernier sâannonça par un vif sifflement qui me fit sursauter.
Je regardai les wagons dĂ©filer dans un rythme lent. Jâaperçus les visages, les positions des passagers, pratiquement tous assis sur des banquettes en cuir. Ils lisaient, discutaient ou dormaient la tĂȘte collĂ©e contre le carreau. Le train nâavait rien de particulier jusquâĂ ce que je visse une forme noire et effrayante.
Lâombre se dessina sur la fenĂȘtre dâune porte, prĂȘte Ă quitter le train. Elle regarda dans ma direction. Son visage plat ne reflĂ©ta quâune surface noire et, deux petits points rouges lumineux rappelant les yeux dâun loup en quĂȘte dâune proie, au milieu dâune forĂȘt enneigĂ©e. Toutefois, je distinguai ses bras Ă la fois frĂȘles et Ă©pais. La chose mâobserva en me dĂ©fiant de son regard invisible. Bien que son train sâĂ©loigna du mien, jâavais toujours lâimpression quâil me dĂ©visageait.
Ludmilla nâavait pas remarquĂ© cette personne Ă©trange. Elle attendit patiemment son tour, et voyant mon air distrait par lâextĂ©rieur, elle mâinterpela en claquant ses doigts sous mon nez.
- Câest Ă toi de jouer ! dit-elle.
Je retournai dans la partie. Cependant, mon esprit Ă©tait encore occupĂ© par cette vision fantastique. Dâailleurs, aprĂšs quelques tours, je continuai Ă rĂ©flĂ©chir sur cette chose aperçue briĂšvement mais suffisamment pour me choquer. Soudain, tandis que mon amie annonça fiĂšrement que jâĂ©tais Ă©chec, un visage trouva sa place sur la face lisse de la silhouette noire du train. CâĂ©tait un visage durci par dâĂ©normes bosses, un nez retroussĂ©, presque inexistant, des oreilles Ă©cartĂ©es, une bouche large aux lĂšvres tailladĂ©es, et des dents tordues et aiguisĂ©es. Je regardai Ludmilla dans lâattente dâune dĂ©fense de mon roi.
- Tu dois sacrifier ta reine, murmura-t-elle en présentant un large sourire.
Constatant quâelle avait raison, je mâinclinai.
Alex@r60 â FĂ©vrier 2022
Photo : Just another sunrise par Matthew Malkiewicz









