PrĂȘche sur un quadruple impĂ©ratif dâune loi qui nâen a que dix
Matthieu 5,44-45.
Aimez vos ennemis ; faites un Ă©loge Ă ceux qui vous abreuvent dâinjures ; le bien, faites-le Ă ceux qui vous haĂŻssent et adorez par-dessus ceux qui vous maltraitent et vous poursuivent.Â
Ă cela, vous deviendrez des fils de votre pĂšre dans les cieux qui, son soleil, fait se lever sur mĂ©chants et bons et pleuvoir sur justes et injustes.Â
PrĂȘche Â
Lâordre qui nous rĂ©veille vient perturber une idĂ©e possible que nous aurions du bonheur. Lâamour nous est vital. Encore faut-il aimer de maniĂšre satisfaisante, de maniĂšre Ă sâĂ©panouir. Y en aurait-il qui seraient plus douĂ©s que dâautres comme de plus douĂ©es pour la course ? Nous sommes renvoyĂ©s Ă nos limites, prisonniers de nous-mĂȘmes. Non, lâimpĂ©ratif nous sort de nos interrogations et suscite une incomprĂ©hension. Si nous ne sommes pas Ă©gaux en amour, la parole de Dieu nous place devant un impĂ©ratif valable pour tous mais aussi impossible Ă tenir. Il garantit mĂȘme de la considĂ©ration Ă celui dont nous estimons justement quâil ne mĂ©rite pas notre amour : lâennemi. Ils sont plusieurs de surcroĂźt. Peu importe ceux quâils firent pour mĂ©riter ce titre : nous ne les aimons pas. Celui qui en est capable soit nous est suspect soit nous interroge sur notre bontĂ© que nous croyons entiĂšre et sincĂšre.
LâĂ©vangile est-il pour une Ă©lite de parfaits ou une consolation pour chacun de nous ? « Tu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘme » (Matthieu 22,39). Et si nous nâavions pas compris ou oubliĂ©, un autre revient en notre mĂ©moire : « Je suis ton Dieu qui te fis sortir de la maison de la servitude. Tu nâauras pas dâautres dieux devant ma face » (Exode 20,2-3). Aimer, est-ce adorer ? Si tel est le cas, quâen est-il du prochain ? InterrogĂ©s, nous nous tournons vers lâĂ©vangile : JĂ©sus qui nous montre la misĂ©ricorde de Dieu, serait-il plus doux que la loi ? « Aimez vos ennemis ». Lâennemi est un prochain au mĂȘme titre que nâimporte qui quand il est sur notre route. Un quadruple commandement se rajoute aux dix : aimer ses ennemis, faire lâĂ©loge quand ils nous maudissent, faire le bien quand ils nous font mal et â comme si cela ne suffisait pas â adorer par-dessus eux. Nous voici devant une loi, non de dix, mais de onze, voire de quatorze commandements. Comment faire justice Ă une situation de souffrance, Ă une cruautĂ© de ce que nous subissons ? Câest mĂȘme non souhaitable : nous aurions lâair dâencourager le mal, de trouver bien de souffrir de la violence dâautrui. Et lâamour qui se force, est-ce encore de lâamour ? Comment nous sortir de lĂ Â ?
Aimer Dieu, nâest-ce pas Ă©galement un ordre impossible Ă tenir ? Celui-ci ne peut se comprendre en fonction de celui ou celle qui est Ă aimer, plus ou moins aimable ou franchement odieux et cruel. Aimer nous renvoie Ă notre capacitĂ© de relations. Or, celle-ci est nulle ; la loi de Dieu le fait ressortir. Nous nous heurtons Ă notre impuissance Ă aimer Ă commencer par Dieu lui-mĂȘme. Si nous nâaimons pas, nous sommes mauvais et, surtout, nous nâavons pas de rĂ©compense, celle dâavoir un pĂšre. Nous risquons donc de ne rien comprendre Ă ce que nous venons dâentendre. Sâil y a un ordre, quelquâun parle et donne cet ordre. Lâordre tombe de la bouche dâun Dieu qui nous parle et nous Ă©coutons ; il importe peu, au moins pour lâinstant, ce que nous ferons de lâordre qui nous est donnĂ©. OĂč Dieu veut-il en venir avec de telles paroles ? Il veut nous sauver tout simplement. Le salut, il nous le donne ainsi. Que Dieu nous sauve, est-ce la rĂ©compense mĂ©ritĂ©e dâavoir bien accompli cette loi impossible Ă tenir ?
La foi protestante nous est ici dâun grand secours. Devenir fils nâest pas une rĂ©compense Ă lâamour que Dieu aurait pu nous octroyer de force par lâordre dâaimer. Le salut ne se mĂ©rite prĂ©cisĂ©ment pas. Quoi que nous sommes, quoi que nous fassions, câest Dieu qui dĂ©cide de nous donner sa bontĂ© et son amour pour nous Ă©tablir avec lui. Lâinsistance est mise sur la grĂące seule. Dieu nous prĂ©cĂšde. Il nous donne la force de vivre sa loi. Il est donc lĂ©gitime et bon quâil nous parle mĂȘme Ă nous donner un ordre en fonction des capacitĂ©s et des dons quâil dispose en nous pour ĂȘtre Ă sa hauteur. Il est le garant de ce que nous ne sommes pas devant un impĂ©ratif sans aucun secours de sa part.
Lâordre dâaimer est la dĂ©couverte que nous le sommes en premier avant mĂȘme tout effort ou plaisir de notre part. Quand il ajoute ce quadruple commandement, JĂ©sus augmente-t-il Ă la loi ? Non, il rĂ©vĂšle Dieu. JĂ©sus aime ; il fait lâĂ©loge, le bien autour de lui, quels que soient ceux quâil rencontre. Il le fait jusquâĂ mettre sa vie en danger et en mourir. VoilĂ , il sâagit bien dâun Ă©chec. Il est pris dans une dĂ©route comme nous. Pourtant, il est celui qui vit parfaitement la loi. Imaginons le contraire : haĂŻr lâennemi, maudire dâinjures, faire le mal. Ensuite ? Convient-il de ne pas adorer ? Quel est le contraire de lâadoration ? Il nây a aucun contraire possible. La question absurde en apparence nous permet de renverser, comme dans un miroir, la situation Ă©voquĂ©e par JĂ©sus.
Adorer par-dessus, « ÏÏÎżÏΔÏÏΔÏΞΔ áœÏáœČÏ », ceux qui nous maltraitent et nous poursuivent. Il nây a pas dâaccusatif ici. Lâennemi disparaĂźt donc en tant que destinataire de nos actes alors que nous focalisions peut-ĂȘtre sur lui. La prĂ©position du verbe, « áœÏáœČÏ », ne peut signifier quâil faille adorer ceux qui nous font mal. Nous voilĂ rassurĂ©s. Le vide devant lequel nous sommes doit nous perturber : « adorer par-dessus », quâest-ce que cela signifie ? Si nous enlevons les complĂ©ments aux impĂ©ratifs, il reste lâamour, lâĂ©loge, le bien, lâadoration. Le doute nous prend : avons-nous bien Ă©coutĂ© lâĂ©vangile ?
De qui faire lâĂ©loge ? De qui tirer le bien que nous faisons ? De qui faire lâadoration ? Si la rĂ©ponse est « Dieu », nous sommes ramenĂ©s Ă la question de lâorigine avant celle du destinataire : lâennemi passe effectivement au second plan. Or, lâĂ©vangile nous donne bien une rĂ©ponse sur lâorigine : « fils de votre pĂšre dans les cieux ». La loi est lâĆuvre de Dieu en nous avant dâĂȘtre un rĂšglement Ă appliquer, utile et bon, certes. Il nây a pas lâeffort Ă faire pour lâaccomplir. La loi sert de rĂ©vĂ©lateur de Dieu. Les ordres sont lâexpĂ©rience dĂ©crite a minima quand Dieu investit ce que nous sommes et nous fait grĂące. Sola gratia. Lâadoration est lâĆuvre de Dieu en nous : il nous fait lâhonneur de nous le faire adorer. Lâennemi, bien loin ou tout proche justement, sert de critĂšre de vĂ©rification de la grĂące en nous. La finalitĂ© de la loi est, non nos insuffisances Ă faire ou ne pas faire, mais Dieu Ă adorer. Ainsi, « vous deviendrez des fils » nâest pas une promesse dâun acte Ă mĂ©riter si nous faisons bien mais une reconnaissance de ce qui nous est dĂ©jĂ donnĂ©, certes parfois dans la souffrance. Une consolation nâest pas de lâordre dâun futur ; elle est dĂ©jĂ donnĂ©e ; le futur exprime une dĂ©couverte Ă faire et la dĂ©couverte nous soulage. Fils adoptifs, nous ne sommes pas seuls. Nous le reconnaissons quand nous nous mettons Ă aimer mĂȘme ce quâil y a de plus odieux, Ă savoir lâennemi. Un tel amour, nous ne le fabriquons pas au grĂ© de nos choix ou de nos insuffisances ; il est mis en nous. Aimer lâennemi pousse Ă aimer lâamour reçu de Dieu qui est premier et qui nous le fait adorer. Bouleversante est notre dĂ©couverte de sa bontĂ© envers nous-mĂȘmes.
La priĂšre du Notre PĂšre nâest pas encore indiquĂ©e Ă cet endroit de lâĂvangile de Matthieu. La priĂšre, la nĂŽtre, nâest pas non plus premiĂšre ; elle ne vient quâensuite comme ne vient quâaprĂšs le Notre PĂšre enseignĂ©. Dieu fait le premier pas. LâexpĂ©rience consiste Ă une entrĂ©e dans la filiation adoptive : nous sommes rendus capables de dire « Notre PĂšre » parce que, dans notre vie de bontĂ©, dâĂ©loge, de bien et dâadoration qui nous dĂ©passent, nous reconnaissons la marque de Dieu. La priĂšre du Notre PĂšre, Dieu la met en nous pour rĂ©pondre Ă son amour rĂ©vĂ©lé : « Pardonne-nous le mal que nous faisons comme nous pardonnons le mal que lâennemi nous fit ». Nâest-ce pas lâamour des ennemis ? Ne sâagit-il pas dâune demande que nous adressons Ă Dieu ? Lâordre de la loi, impossible Ă tenir, se renverse donc en une supplication vers Dieu qui, seul, est garant de sa tendresse.
Dieu, que fait-il dans tout ceci ? Il a des fils, nous en lâoccurrence, nos ennemis, peut-ĂȘtre aussi. Et il a un soleil, la pluie. Il donne par delĂ quand nous lui demandons : « Pardonne-nous ». Il nous donne sa bĂ©nĂ©diction Ă la maniĂšre de son soleil sans discernement. Est-ce injuste, voire insensé ? Mais que chacun ait le soleil, la pluie, nous ne le trouvons pas injuste parce que la survie humaine est engagĂ©e. Est-ce un dĂ» pourtant ? Le mĂ©ritons-nous ? Il nây a donc aucune justice ici.
Ne pas adorer ou ne pas bĂ©nir ne fait pas mourir. Quâen savons-nous ? La parole de ceux qui nous font du mal nous fait bien mourir, nâest-ce pas ? La possibilitĂ© de haĂŻr nous lâindique mĂȘme. Nous retombons dans nos logiques humaines : « Donne-nous le pain ». Est-ce un dû ? Pourquoi la bĂ©nĂ©diction et lâadoration de Dieu ne seraient-elles pas un dĂ» comme le soleil ou la pluie ou le pain nĂ©cessaire qui ne lâest pourtant pas ? JĂ©sus aime ; il fait lâĂ©loge, le bien autour de lui, quels que soient ceux quâil rencontre. Il le fait jusquâĂ mettre sa vie en danger et en mourir. JĂ©sus, lui, le fils du PĂšre, nous enseigne le Notre PĂšre.
Nous sommes rendus dignes dâĂ©loges ; câest lâĆuvre de Dieu quand il nous considĂšre tels ses fils adoptifs. Nous rĂ©clamons lâĂ©loge alors quâil nous est dĂ©jĂ donnĂ©. Est-ce un dû ? LâĂ©loge, rĂ©ponse Ă son amour, est un besoin aussi vital que le soleil et la pluie. Une parole de bĂ©nĂ©diction prĂ©cĂšde nos mots, nos pensĂ©es mĂȘme. Nous avons le soleil en hĂ©ritage ; nous disposons de la pluie pour dĂ©saltĂ©rer nos soifs et faire pousser nos rĂ©coltes. Est-ce un dû ? Ils sont les signes de la bontĂ© du PĂšre sans limite quand, nous, nous sommes limitĂ©s. Nous ne pouvons aimer celui qui nous fait du mal. Nous avons besoin de la bontĂ© de Dieu pour vivre. Or, Dieu ne fait aucune diffĂ©rence entre justes et injustes ; il crĂ©e et fait vivre. Lâennemi nâest plus en ligne de mire, certes, mais il peut nous accaparer lâesprit surtout quand nous subissons le mal. Dieu donne par delĂ aux justes comme aux injustes que nous sommes, la pluie et le soleil qui font pousser notre blĂ©. « Donne-nous le pain ». « Pardonne-nous le mal que nous faisons comme nous pardonnons le mal que lâennemi nous fit ».
Comment faire ? Il nây a rien Ă faire. Nous sommes au-delĂ de la loi, dans une expĂ©rience de la gratuitĂ© de Dieu, expĂ©rience impossible Ă faire si lui-mĂȘme ne nous la fait faire. Ce quadruple commandement de la loi nâest pas un rĂšglement Ă tenir comme la priĂšre du Notre PĂšre ne saurait ĂȘtre une formule Ă rabĂącher. Ils sont, tous deux Ă leur maniĂšre, la vĂ©rification de la bontĂ© de Dieu en nous-mĂȘmes. Nous ne sommes quâĂ©loge de Dieu pour tout ce quâil nous donne pour vivre, que nous soyons bons ou mauvais. Telle est lâadoration par-dessus tout, lâadoration parfaite de Dieu Ă laquelle chacun est appelĂ© par grĂące.
Amen.










