On se demande ce qui a lieu. On se demande ce que câest quâune place, la juste place, et lâemplacement, et le dĂ©placement, et le remplacement, on se le demande dĂšs lors que toujours un livre vient Ă prendre la place du corps, dĂšs lors que toujours il a tendu Ă remplacer le corps propre, et le corps sexuĂ©, Ă devenir mĂȘme le nom, Ă occuper le lieu, Ă tenir lieu de cet occupant ; et dĂšs lors que nous y collaborons, nous prĂȘtant ou nous donnant Ă cette substitution, car nous ne faisons mĂȘme que cela, nous sommes cela, nous aimons cela, et chaque parole devient livresque de se prĂȘter dĂšs le premier instant Ă cet escamotage du corps propre, et de le faire dĂ©jĂ comme Ă la demande dudit corps propre, suivant son dĂ©sir paradoxal, son dĂ©sir impossible, le dĂ©sir de sâinterrompre soi-mĂȘme, et de sâinterrompre dans la diffĂ©rence sexuelle, de sâinterrompre comme diffĂ©rence sexuelle. Quâest-ce quâune place, alors, une juste place dĂšs lors que tout semble commandĂ©, et commencer, par le deuil de ce remplacement ? Quâest-ce quâune juste place dĂšs lors que tout se passe, et se place, comme si la derniĂšre volontĂ© du corps propre dit vivant, car quand je dis corps, jâentends le corps vivant, et le corps sexuĂ©, comme si lâaffirmation suprĂȘme du vivant tĂȘtu, câĂ©tait ce testament, le plus ancien et le plus nouveau, tel « ceci est mon corps », « gardez-le en mĂ©moire de moi » et « pour cela remplacez-le en mĂ©moire de moi par un livre ou par un discours destinĂ© Ă ĂȘtre reliĂ© en peau de livre ou mis en mĂ©moire digitalisĂ©e. Transfigurez-moi en corpus. Quâil nây ait plus de diffĂ©rence entre le lieu de la prĂ©sence rĂ©elle ou de lâEucharistie et la grande bibliothĂšque informatisĂ©e du savoir ».
Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Galilée, 2003


















