Cernuan - Les Os Sous Les Pierres
Petit chapitre sur les origines des fées du monde de Cernuan.
Attention, mention de sacrifices d'animaux, de théologie un peu étrange et de morts vivants (m'enfin, si vous suivez ce blog, vous savez à quoi vous attendre)
Aussi disponible sur WattPad et Fictionpress
Continue Reading
Les fĂ©es vinrent au monde le jour oĂč elles moururent.
CâĂ©tait il y a des siĂšcles, dans un temps ou les hommes vivaient presque nus, sâabritant dans des cavernes, maniaient des pierres en guise dâarmes et enterraient leurs morts avec un crĂąne dâanimal sur leurs visages, pour que les mauvais esprits les laissent en paix.
En ces temps-là , il y avait une tribu sans dieu. Ce n'était pas si inhabituel, les Dieux étaient aussi mortels que leurs croyants, il suffisait que l'on cesse de croire en eux, ou que leurs serviteurs meurent tous et le Dieu cessait d'exister.
Mais cette tribu sans dieu savait bien qu'ils en avaient besoin. Un Dieu pouvait protéger les siens en cas de danger, que ce soit en les prévenant, en les défendant et, pour certains, en attaquant leurs ennemis.
Il fut donc décidé de faire des Dieux pour protéger la tribu.
Encore une fois, c'était assez simple à l'époque, de faire un Dieu. Il suffisait d'y croire.
Mais pour que la croyance perdure, pour que la foi en un Dieu s'installe durablement, il fallait que quelque chose de marquant arrive.
Quelque chose de terrible.
Quelque chose qui se graverait dans les mémoires pour des générations, un événement dont on parlerait avec respect et un peu de terreur, dans les années qui viendraient.
Le chaman choisit avec soin des animaux et ordonna qu'on lui amĂšne des petits, des Ćufs, des bĂ©bĂ©s qu'il Ă©leva patiemment, leur donnant tout l'amour dont il Ă©tait capable. Beaucoup moururent avant d'ĂȘtre prĂȘt, ou parce que le chaman, malgrĂ© son savoir, n'Ă©tait pas leur mĂšre, mais il parvint Ă en faire grandir quatre qui l'aimaient et le suivaient comme ses propres enfants, gambadant autour de lui et lui obĂ©issant comme des petits chiens.
La chouette qui restait tout le jour sur son épaule, endormie et qui veillait sur le sommeil de son maßtre la nuit.
La serpente qui se lovait autour de son cou et sifflait d'étranges secrets dans son oreille.
L'ourse, immense déjà malgré son jeune ùge, mais affectueuse et joueuse comme un jeune chien.
Et la biche, la plus jeune des quatre, si calme et timide que pas une seule mÚre n'hésitait à lui confier son enfant.
Il aimait les quatre bĂȘtes comme ses filles.
Mais il n'hĂ©sita pas une seule seconde Ă les sacrifier au bien ĂȘtre de sa tribu.
Il égorgea les quatre animaux, les para comme des filles de chef, peignit leurs plumes, écailles et fourrures d'ocre et les enterra sous quatre grandes pierres.
Le lendemain la tribu avait quatre nouveaux Dieux.
Quatre femmes assises au sommet des pierres, qui fixaient les villageois d'un regard plein de peine et de haine, là ou avant, elles n'avaient montré que de l'amour et de la joie.
Mais elles accomplirent leur tùche, celle pour laquelle elles avaient été élevées et sacrifiées. Elles protégÚrent la tribu des ennemis, des accidents, des maladies...
Dans la mesure du possible.
Car parfois, mĂȘme les dieux ne peuvent rien quand les envahisseurs sont dix fois plus nombreux, quand les flammes ravagent le pays en entier, quand l'Ă©pidĂ©mie frappe en une nuit.
Il ne resta rapidement de la tribu d'origine que quelques femmes, emmenées comme prise de guerres, et des enfants qui se souvenaient à peine des Dieux sur les Pierres, juste assez pour qu'elles continuent d'exister, assise sur leurs tombes, jetant leurs regards haineux sur les mortels en dessous.
De nos jours on se souvient encore des fées telles qu'elles l'étaient alors.
Des femmes terriblement belles, terriblement cruelles, qui attiraient les hommes dans leurs bras pour les détruire.
Des femmes d'une sagesse incroyable, car le chaman qui les avait adoptées leurs avait enseigné toutes ses connaissances sur les hommes, les dieux et les esprits et quiconque était assez brave, ou désespéré pour cela, pouvait venir leur poser des questions auxquelles elles répondraient, pourvu qu'on soit assez polis et respectueux pour ça.
A un prix, tristement, souvent exorbitant, et nombre d'ossements de jeunes gens désespérés vinrent réchauffer ceux des dieux sous la pierre.
Un jour, cependant, arriva un Ă©trange Ă©quipage qui aiguillonna la curiositĂ© des fĂ©es, suffisamment, en tout cas, pour quâelles nâen fassent pas leur repas.
Elles n'auraient pas eu grand-chose Ă croquer ceci dit. Elles avaient vite apprit que le feu ne se mangeait pas, le mort qui marchait, tout en ossements aussi blanchis que les leurs et couronnĂ© du crane d'un cerf, n'avait mĂȘme pas de moelle dans ses vertĂšbres et l'enfant, bien vivant, bien dodu, n'aurait pourtant pas fait quatre bouchĂ©es entre elles, mĂȘme si l'ourse n'en avait pris qu'une petite.
Et pourtant, c'est lui, le vivant, l'existant, la petite créature qui se promenait toute nue et échevelée, qui vint à elles, sans peur, tenant le feu au bout d'une branche.
C'est lui qui vint s'incliner respectueusement devant les pierres, qui contourna soigneusement les tombes, pour ne pas les déranger, qui les remercia pour leurs bienfaits envers des hommes morts depuis bien longtemps.
âEt la petite chose sale et nue tourna ses mots avec tant de talent et de politesse que les fĂ©es retinrent leur faim, qu'elles restĂšrent assise sur leurs pierres et qu'elles lui accordĂšrent quatre questions, s'il pouvait, bien sĂ»r, les payer en Ă©change.
Il donna ses yeux pour savoir comment faire du feu un Dieu pour les hommes.
Il donna ses jambes pour savoir oĂč trouver les gĂ©ants de pierre qui feraient du feu un Dieu.
Il donna son cĆur pour savoir comment les obliger Ă faire du feu un Dieu.
âIl donna son visage, son humanitĂ©, non pas en Ă©change d'une rĂ©ponse, mais pour devenir fĂ©e.
Et les fĂ©es oubliĂšrent leur faim devant le petit bout d'homme au pied des pierres, devant la petite crĂ©ature qui avait sacrifiĂ©, non pas des innocents pour sauver les siens, mais lui-mĂȘme.
Elles ne pouvaient lui rendre ses yeux, ses jambes, son cĆur et son visage, il y a des rĂšgles Ă suivre, mĂȘme pour les fĂ©es, mĂȘme pour les Dieux, mais elles lui en donnĂšrent d'autres. Les yeux d'un oiseau, les pattes d'un cerf, le cĆur d'un ours et il cacha le vrai visage d'un fĂ©e derriĂšre le masque mortuaire de de son grand-pĂšre.
La quĂȘte qui suivit n'Ă©tait pas celle des fĂ©es. C'Ă©tait celle de l'enfant devenu fĂ©e, et qui plus tard, deviendrait dieu, mais ce fut le moment ou les fĂ©es cessĂšrent d'ĂȘtre les os sous les pierres et les Dieux sur les pierres.
Ce fut le moment oĂč elles devinrent les mĂšres du Dieu de la forĂȘt, les DĂ©esses protectrices et nourriciĂšres d'un nouveau peuple, non pas par obligation, parce qu'elles avaient Ă©tĂ© Ă©levĂ©es, et tuĂ©es, pour ça, mais parce qu'elles l'avaient choisi.
Pour aider un tout petit d'homme prĂȘt Ă mourir pour les siens.