Mo Ibrahim : l'Afrique à l'index et à l'oeil
Portrait paru dans Libération le 12 novembre 2012
Mo Ibrahim pose son jet à Lyon pour quelques heures. Il est attendu au World Entrepreneurship Forum qui va lui décerner le titre d’entrepreneur social de l’année. La soixantaine athlétique, le regard rieur, celui qui adore se faire appeler « MO » lâche son téléphone mais jamais sa pipe. Se méfier des images faciles : il pourrait compter mouettes et starlettes sur le bitume de Monaco, et profiter de sa retraite de Tycoon des Telecom. Il a eu ses batailles, ses succès, n’a plus rien à prouver sauf à lui-même. Il veut changer l’Afrique, son élite et ses comportements. L’un des pères de la téléphonie mobile est entrain de devenir le pape de la gouvernance. Le role model que l’Afrique attendait.
Né au Nord Soudan, dans la région Nubia, il a suivi sa scolarité en Egypte, voulu devenir chercheur, Einstein. Nerd avant l’heure, Mo Ibrahim s’est passionné pour les ondes, obtenu son diplôme d’ingénieur et une bourse pour un doctorat en communication mobile à Birmingham. L’industrie de la téléphonie mobile vivait ses balbutiements. Avec d’autres, dans son laboratoire, Mo pose les premières fondations. En 1983, British Telecom le remarque, l’embauche comme directeur technique de sa filiale de téléphonie embarquée dans les automobiles. Six ans plus tard, il plie bagage, créé sa première société de conseil en télécom, MSI. Frustré par l’ignorance des opérateurs occidentaux sur l’Afrique, Mo se lance dans l’aventure de l’infrastructure des Telecom avec Celtel en 1998. Il revend MSI (916 millions de dollars) en 2000, réinvestit tout dans son operateur mobile, pose des antennes partout. En 2005, Zain acquiert le groupe pour 3,4 milliards de dollars. L’opérateur compte aujourd’hui 750 millions d’utilisateurs dans 15 pays. Mo devient l’entrepreneur retraité le plus riche d’Afrique. Un statut qui ne lui suffit guère. « Je suis redevable. Si je suis en position de faire quelque chose et que je ne le fais pas, je suis un traitre ».
Mo n’oublie pas d’où il vient : «L’Afrique est pauvre car elle gère mal ses ressources, son économie, sa population ». La cause de toutes les causes : l’instabilité politique, une élite défaillante. Son meilleur espoir : le renouvellement des dirigeants. Mo y croit dur comme fer :
« L’Afrique ne s’en sortira pas avec l’aide internationale. Si les gouvernements ne sont pas solides, s’ils ne sont pas capables de définir et faire régner la loi, l’activité ne pourra pas se développer. Et moi, je veux voir le continent réussir. »
En bon businessman sans projet, Mo créé d’abord Satya un fond d’investissement dédié au continent. Surtout, il lance la Mo Ibrahim Foundation, à vocation politique. Pas d’humanitaire, dans lequel il ne croit pas mais de l’influence. L’élite ne fonctionne qu’à cela. Réflexe d’entrepreneur : aux longs discours, il préfère les outils, les faits, les chiffres.
Chaque année, le Mo Ibrahim index of African Governance, passe au crible les résultats des politiques publiques des 53 pays africains avec éléments de progression et comparaison. L’Index distribue les bons et mauvais points. La communauté internationale s’en sert pour allouer ses fonds, les populations débattent du classement.
« J’essaie de changer les règles de base. La seule façon de faire cela est de mesurer de façon objective les résultats de l’action des gouvernements : le nombre de kilomètres de routes construites, de câbles posés, de lits d’hôpital. Y-a-t-il de la nourriture sur la table ? »
La foundation lance le Mo Ibrahim Prize for Achievement in African Leadership, une sorte de Prix Nobel de la bonne gouvernance pour un dirigeant africain sur le départ, avec une prime de 5 millions de dollars puis 200 000 par an à vie. L’idée : encourager les comportements vertueux. La réalité : cela fait trois ans que la récompense n’est décernée à personne. « Mo » appuie là où cela fait mal. Le débat sur la gouvernance s’installe enfin.
« On y contribue, on informe les gens. Ils sont d’accord ou pas. Ce qui compte c’est que la conversation existe, que les leaders politiques deviennent redevables devant leurs citoyens ».
Ses détracteurs s’en donnent à cœur joie : un tycoon des telecom qui paye les leaders politiques pour qu’ils renoncent au pouvoir avant d’en abuser ? N’est-ce pas des pots de vin à l’envers ?
« Je ne connais pas de prix qui récompense quelqu’un qui quitte le pouvoir. Pour un pot de vin, c’est un mauvais calcul : il n’y a plus rien à gagner ! Et pour les politiques vraiment corrompus, le niveau de notre récompense ne pourrait être une compensation. On n’est pas du tout à l’échelle. Nous sommes intéressés par ceux qui essaient de tenir le cap. Ils ont besoin d’être reconnus et célébrés comme tels ».
A Lyon, devant le parterre d’entrepreneurs venus du monde entier, les yeux plantés dans la ligne d’officiels du premier rang, Mo conclut son discours de remerciements par ses mots :
« ma génération d’entrepreneurs et de leaders a cruellement manqué de structure morale. On en voit les conséquences. Je compte donc sur vous ».
Alors Mo, futur président ? Ce serait se renier
« La valeur de ce que je fais c’est précisément que je n’ai pas d’agenda personnel, ne brigue aucun mandat, ni médaille. C’est ma liberté. »
Récompenser les comportements vertueux, identifier les nouveaux leaders, établir une vérité sur l’Afrique. Mo n’a qu’un but : changer le regard sur le continent. Surtout celui des africains (eux-mêmes). Le pays est la nouvelle frontière, la prochaine Chine. La seule question : son développement lui appartiendra-t-il ?
A Lyon ou Singapour, tous les ans, Le World Entrepreneurship Forum réunit pendant 3 jours près de 200 entrepreneurs et décideurs de 60 pays.