Ă partir de ce 17 juin et jusquâau 19 juin 2026, Accra accueille un sommet mondial consacrĂ© aux rĂ©parations liĂ©es Ă lâesclavage. DerriĂšre les apparences diplomatiques, se joue une bataille Ă©conomique et juridique dâune ampleur sans prĂ©cĂ©dent.
DĂ©cryptage | DB News| Format long |17 juin 2026Â
La dette chiffrée que l'Occident refuse
Le Ghana tient du 17 au 19 juin 2026, Ă Accra, une confĂ©rence de haut niveau consacrĂ©e Ă la justice rĂ©paratrice, dans la foulĂ©e d'un vote onusien historique. Cent vingt-trois Ătats ont dit oui. Trois ont dit non. Cinquante-deux ont prĂ©fĂ©rĂ© regarder ailleurs. La rĂ©solution A/80/250, adoptĂ©e le 25 mars 2026 par l'AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies Ă l'initiative du Ghana, qualifie l'esclavage et la traite transatlantique des Africains de "crime le plus grave contre l'humanitĂ©". Le texte ne contraint personne. Aucune sanction, aucun mĂ©canisme d'exĂ©cution. C'est lĂ que les mĂ©dias s'arrĂȘtent. C'est prĂ©cisĂ©ment lĂ qu'il faut continuer.
Le vrai sujet, celui que la presse généraliste effleure, est financier. Une conférence tenue à Accra en 1999 avait estimé les pertes de l'Afrique liées au colonialisme et à l'esclavage à 777 000 milliards de dollars. Ce chiffre colossal, réguliÚrement cité dans les enceintes africaines, ne figure dans aucun communiqué occidental. La raison est simple : le reconnaßtre ouvre une négociation que les anciennes puissances coloniales refusent d'engager.
La traite transatlantique a déporté entre 12 et 13 millions d'Africains du XVe au XIXe siÚcle. Les historiens distinguent trois systÚmes distincts : la traite orientale, dite arabe, avec 17 millions de déportés sur 13 siÚcles ; la traite intra-africaine, avec 14 millions de victimes ; et la traite atlantique, avec 12 millions de déportés, dont 90 % concentrés sur 110 ans, principalement au XVIIIe siÚcle (sources : Wikipedia, Mémorial de l'abolition de l'esclavage de Nantes). Ces données, issues du consensus scientifique, posent un problÚme politique majeur. Les chiffres englobent des responsabilités multiples. Or, la résolution de l'ONU cible exclusivement la traite transatlantique. Ce choix n'est pas neutre.
La France : l'abstention comme stratégie
La France, comme d'autres pays européens, s'est abstenue lors du vote onusien du 25 mars 2026, au motif qu'elle refuse toute hiérarchie entre les crimes contre l'humanité. L'argument est habile. Il est aussi intenable. Entre 1551 et 1875, la France a embarqué 1 381 404 Africains sur des navires négriers, soit environ 11 % de la traite transatlantique. Elle a codifié cet asservissement dans le Code noir de 1685, un recueil d'édits royaux qui faisait des personnes réduites en esclavage des biens mobiliers, achetables, vendables et transmissibles.
En 1825, une flotte de guerre française s'est postée dans la rade de Port-au-Prince. La France a alors menacé Haïti d'une nouvelle invasion militaire si la jeune République refusait de verser une indemnité de 150 millions de francs-or. Haïti a payé. Pendant plus d'un siÚcle. Plusieurs estimations évaluent le montant total des versements haïtiens à environ 560 millions de dollars (Amnesty International, 2025). Le 28 mai 2026, les 254 députés présents, issus de tous les groupes politiques, ont voté à l'unanimité l'abrogation du Code noir ainsi que de l'ensemble des textes ayant encadré l'esclavage dans les colonies françaises, jamais formellement abrogés depuis l'abolition de 1848. La proposition de loi était portée par Max Mathiasin.
Le séquençage est révélateur. La France abroge en 2026 un texte juridiquement caduc depuis 1848. Or, Max Mathiasin l'avait rappelé : "à ce jour, l'égalité formelle n'a toujours pas permis l'égalité réelle dans nos territoires ultramarins". L'abrogation du Code noir constitue un geste nécessaire. Elle ne saurait cependant tenir lieu de réparation. Mathiasin a d'ailleurs qualifié l'abstention française à l'ONU de "faute politique, une faute contre l'histoire, une faute contre la mémoire" (Assemblée nationale, 2 avril 2026), rappelant que la France a indemnisé les propriétaires d'esclaves lors de l'abolition de 1848. Les victimes, elles, n'ont rien reçu.
Ce seul fait devrait figurer dans chaque article consacré à la question des réparations. Il n'y apparaßt presque jamais.
Le Fonds mondial : l'arme diplomatique africaine
Pourtant, l'Afrique a construit une architecture juridique et politique solide. L'Union africaine a déclaré que la période 2026-2035 serait la décennie des réparations, chargeant le président ghanéen John Mahama de défendre cette cause. La décision adoptée en février 2026 lors du sommet de l'UA appelle à la création d'un fonds mondial de réparations basé en Afrique, destiné à financer des programmes de développement, les systÚmes éducatifs, les initiatives de restitution, les institutions culturelles et la lutte contre le racisme systémique.
Ce Fonds mondial serait alimentĂ© par les contributions des Ătats, monarchies, entreprises privĂ©es, familles et institutions responsables des crimes liĂ©s Ă la traite, Ă l'esclavage, au colonialisme et au pillage des ressources naturelles. C'est le texte de la DĂ©claration d'Addis-Abeba, adoptĂ©e lors du deuxiĂšme Sommet Afrique-CARICOM (CommunautĂ© des CaraĂŻbes), tenu du 5 au 7 septembre 2025.
Le 7 septembre 2025, Ă Addis-Abeba, l'Union africaine a officiellement rejoint la CARICOM pour exiger des rĂ©parations de la Grande-Bretagne. "Nous travaillerons ensemble pour honorer nos ancĂȘtres, Ă©lever nos descendants et reconquĂ©rir notre destin commun dans la libertĂ©, la justice et l'unitĂ©", a dĂ©clarĂ© Mahamoud Ali Youssouf, prĂ©sident de la Commission de l'UA. Cette alliance regroupe 55 Ătats membres de l'UA et 15 pays de la CARICOM. Ensemble, ils pĂšsent plus d'un tiers des voix Ă l'AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies. Le rapport de force a changĂ©.
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a précisé les contours d'une réparation qu'il juge indissociable du développement continental : investissements directs, allÚgement de la dette, transferts de technologie et restitution des artefacts pillés. Il a rejeté l'argument, répété par Londres et Bruxelles, de l'inapplicabilité rétroactive du droit international. Ramaphosa répond que les structures économiques issues de l'esclavage sont, elles, bien actuelles.
L'angle mort : la traite arabe hors du débat
La rĂ©solution A/80/250, adoptĂ©e le 25 mars 2026 par lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies Ă lâinitiative du Ghana, a portĂ© sur la traite transatlantique. Elle a toutefois laissĂ© dans lâombre deux autres grands systĂšmes dâasservissement de masse. Si la traite transatlantique occupe une place centrale dans la mĂ©moire de lâesclavage, câest quâelle a profondĂ©ment façonnĂ© les AmĂ©riques, les CaraĂŻbes, les territoires ultramarins, le racisme moderne ainsi que les dĂ©bats contemporains sur les rĂ©parations. Les traites orientales, transsahariennes, mĂ©diterranĂ©ennes, nilotiques, de la mer Rouge et de lâocĂ©an Indien demeurent, quant Ă elles, plus discrĂštes dans lâespace public, malgrĂ© les millions de victimes africaines quâelles ont engendrĂ©es durant plus dâun millĂ©naire.
Selon lâhistorien amĂ©ricain Ralph Austen, spĂ©cialiste de rĂ©fĂ©rence de ces questions, quelque 17 millions de personnes auraient Ă©tĂ© dĂ©portĂ©es par les nĂ©griers musulmans entre 650 et 1920. Pourtant, ces victimes ne disposent dâaucun mouvement politique structurĂ© pour porter leur mĂ©moire. Aucun Ătat ne dĂ©fend leur cause Ă lâONU et aucun sommet international ne leur est consacrĂ©.
Ce dĂ©sĂ©quilibre sâexplique par lâĂ©tat des archives, les hĂ©ritages coloniaux, le rĂŽle des Ătats et les constructions mĂ©morielles, mais aussi par une difficultĂ© plus profonde : celle dâassumer lâensemble des responsabilitĂ©s historiques, y compris celles de certaines sociĂ©tĂ©s africaines elles-mĂȘmes impliquĂ©es dans des systĂšmes esclavagistes. La vĂ©ritĂ© dans toute sa complexitĂ© dĂ©range. Elle dĂ©range autant Ă Accra quâĂ Paris. La hiĂ©rarchiser, câest dĂ©jĂ la trahir.
Samuel Okyere, maĂźtre de confĂ©rences Ă lâUniversitĂ© de Bristol et spĂ©cialiste des hĂ©ritages de lâesclavage, rĂ©sume cette problĂ©matique avec justesse : "Un simple chĂšque ne permettra pas de rĂ©parer le racisme profondĂ©ment enracinĂ©, les inĂ©galitĂ©s structurelles, le manque de comprĂ©hension de cette histoire ou les crimes moraux commis Ă travers lâesclavage". Son analyse rejoint celle de nombreux juristes : la rĂ©paration doit ĂȘtre systĂ©mique plutĂŽt que transactionnelle.
De la reconnaissance Ă l'obligation
"La justice tarde, mais elle arrive. Qu'elle tarde encore, et elle cesse d'ĂȘtre justice". Cette sentence du philosophe britannique William Gladstone rĂ©sonne Ă Accra en ce mois de juin 2026. Le sommet ghanĂ©en marque un tournant structurel. Les conclusions de la confĂ©rence pourraient redĂ©finir les relations entre l'Afrique, l'Europe et les AmĂ©riques. Plusieurs pays europĂ©ens, longtemps rĂ©ticents, commencent Ă ouvrir des discussions bilatĂ©rales sur la restitution d'objets d'art ou le financement de programmes mĂ©moriels.
Mais la reconnaissance symbolique ne comble pas les fractures Ă©conomiques. L'Afrique subsaharienne reprĂ©sente 3 % du PIB mondial pour 17 % de la population mondiale. Ce ratio est lui-mĂȘme un hĂ©ritage. Le Fonds mondial des rĂ©parations, s'il voit le jour, ne corrigera pas quatre siĂšcles en un dĂ©cret. Il posera nĂ©anmoins une obligation juridique nouvelle. C'est prĂ©cisĂ©ment cela que les Ătats abstentionnistes redoutent.
La question n'est plus de savoir si les réparations auront lieu. Elle est de savoir sous quelle forme, avec quels mécanismes, et selon quel calendrier. Accra a ouvert le dossier. Personne ne pourra le refermer.
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Sources :
- â RFI, « Le Ghana accueille un sommet international pour faire avancer les rĂ©parations liĂ©es Ă l'esclavage », 17 juin 2026.
- â APA News, « Accra/esclavage : confĂ©rence mondiale sur les rĂ©parations en juin », mai 2026.
- â APA News, « Accra fĂ©licite la France sur les rĂ©parations liĂ©es Ă l'esclavage », juin 2026.
- â La Nouvelle Tribune, « Esclavage : Macron attendu Ă Accra le 17 juin », juin 2026.
- â Euronews, « Emmanuel Macron soutient l'abrogation du Code noir », 22 mai 2026.
- â LCP / AssemblĂ©e nationale, vote d'abrogation du Code noir Ă l'unanimitĂ©, 28 mai 2026.
- â AssemblĂ©e nationale, Question n°1418, Max Mathiasin (Guadeloupe), Journal officiel du 2 avril 2026.
- â ISS Africa, « La dĂ©cision de l'ONU sur l'esclavage transatlantique aboutira-t-elle Ă des rĂ©parations ? », avril 2026.
- â Nofi Media, « Pourquoi parle-t-on moins de la traite orientale ? », mai 2026.
- â Amnesty International France, « HaĂŻti : La France doit fournir les rĂ©parations », avril 2025.
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