Le dernier jour du mois, je descends dans mes ruines, ma lampe ridicule Ă la main droite. Plus je descends et plus cela me paraĂźt vain. Quelle foi mĂšne-t-elle au noyau de la terre ? Quoi que vous fassiez, toi, ou un autre, ou quiconque, câest en vain. Oh ! vanitĂ© de tous les efforts ! Les victimes continuent Ă tomber par milliers, par millions, et cette vie, dont tu veux imiter la saintetĂ©, nâest sacrĂ©e pour personne et pour rien. Aucune puissance secrĂšte ne dĂ©sire la maintenir. Aucune probablement ne dĂ©sire la dĂ©truire non plus, mais cela, elle le fait elle-mĂȘme. Comment une vie, amĂ©nagĂ©e en boyau, pourrait-elle avoir une valeur ? Peut-ĂȘtre tout a-t-il mieux Ă©tĂ© amĂ©nagĂ© chez les plantes, mais que sais-tu rĂ©ellement des supplices de lâĂ©touffement ? Oh ! lâĂ©cĆurement se propage et se rĂ©pand ! Il a sa source dans la mangeaille, tout est en proie Ă la mangeaille ! La journĂ©e paisible que vivent certains nâest quâune hypocrisie. La chose dĂ©chirĂ©e est plus vraie. Les gens paisibles recouvrent la terre de feuilles, mais ces filets sont faibles et, mĂȘme lĂ oĂč ils triomphent, la destruction charnelle continue sous leurs enveloppes vertes. Le puissant se pavane avec son estomac, le vaniteux chatoie de toutes les couleurs de son intestin. Lâart loue des danses pour ceux qui digĂšrent et ceux qui Ă©touffent. Il le fait toujours mieux et son hĂ©ritage est conservĂ© comme le bien le plus prĂ©cieux. Certains se flattent de penser que cela pourrait toucher Ă sa fin et calculent catastrophe aprĂšs catastrophe. Mais lâintuition plus profonde de ce tourment est Ă©ternelle. La terre reste jeune, sa vie multiplie et il lui vient des formes nouvelles de misĂšre, plus compliquĂ©es, plus accentuĂ©es ou plus complĂštes. Lâun supplie lâautre : aide-moi, fais que ce soit pire !
Elias Canetti, Le Territoire de lâhomme, Ăditions Albin Michel, 1978