1102/03/2020 - Histoire et Geographie
Une foule dense et enthousiaste se presse sur l’esplanade de la Constitution, débordant le long du Boulevard Umrii. Elle scande son nom quand il apparaît sur la terrasse prévue à cet effet du colossal Palais du Peuple qu’il a imaginé. Nous sommes à Bucarest, ou plutôt dans le Bucarest fantasmé par le dictateur communiste Ceausescu. Cette scène, qu’il a tant rêvée, il ne la vivra jamais. Son palais ne sera pas terminé quand renversé par la même fièvre libératrice qui a fait tomber le mur de Berlin, des soldats viennent les chercher, un froid matin de décembre, sa femme et lui, pour être fusillés, conformément à la sentence du tribunal révolutionnaire qui les a condamnés quelques heures plus tôt.
Son règne est achevé, mais pas son improbable “Palais du Peuple”. Son successeur, démocrate, Ion Illescu décide de le terminer, eu égard au coût exorbitant et même au prix du sang qu’il a déjà coûté.
Il faut dire que pour son “Palais du Peuple”, rebaptisé “Palais du Parlement”, le Conducator Ceausescu a vu grand.
Commencé en 1984, il a d’abord fallu raser 520 hectares du centre ancien (soit 1/5 de la superficie), provoquant l’expropriation de force de ses habitants (relogeant les habitants dans des HLM en périphérie, souvent pas finis et qui ne le seront jamais), la destruction d’une vingtaine de lieu de culte dont l’église Saint-Vendredi qui provoquera un manifestation de protestation violemment réprimée (50 morts). Il faut savoir que les deux quartiers détruit (Antim et Uranus) sont considérés comme deux foyers dissidents par la Nomenclatura.
Les travaux s'enchaînent à un rythme effréné. Toutes les entreprises de BTP de Roumanie sont réquisitionnées pour participer grâcieusement, en hommes et en matériel, aux travaux. Les militaires aussi. Pendant 4 ans, jusqu’à la révolution de décembre 89, 20000 ouvriers se relaieront jour et nuit, en 3x8, sous la direction de 700 architectes dans des conditions de sécurité, de travail et de terreur à peine imaginables (jusqu’à 9 appels par jour pour s’assurer que les ouvriers sont bien à leur poste). L’éclairage du chantier, la nuit nécessite des rationnements d’électricité et les coupures sont courantes dans tout le pays. La Roumanie consacre 40% de son PIB annuel à la construction du Palais; pendant 4 ans. Le nombre de morts sur le chantier est difficile à estimer mais on évoque le chiffre de 2000, dont certains auraient été coulé dans les fondations. Tout aussi glauque, de nombreuses histoires de viols, de prostitution et d’esclavagisme entourent le site même s’il est difficile de faire la part des choses entre légende urbaine à des fins de propagande et réalité.
A l’arrivée, il reste un bâtiment pharaonique:
Plus grand bâtiment en pierres du monde.
Second plus grand bâtiment administratif du monde après le Pentagone.
1100 pièces dont 70% sont inoccupés.
45 000 m² de surface au sol (à l’époque, un record, aujourd’hui régulièrement dépassé, par les halls d’aéroports notamment), 350 000 m² en tout.
3500 tonnes de cristal pour les 2800 lustres, 1 million de m3 de marbre, 2 millions de tonnes de sable et 55 millions de tonnes d’acier.
Budget annuel d’entretien de 40 millions d’Euros, qui devrait aller en s’amplifiant, le bâtiment, de médiocre qualité, se dégradant très rapidement.
Aujourd’hui, le gouvernement roumain essaie de valoriser ce bâtiment en le transformant en centre d’affaires, en attraction touristique en plus de son activité administrative (parlement, ministère ...). Le bâtiment se visite en environ deux heures, pour 8 salles, soit moins de 5% du bâtiment, toutefois les plus spectaculaires.
Si sa reconversion est si compliquée, c’est lié à une contrainte architecturale voulu par le dicateur: s’il y a de nombreuses fenêtres, il y a très peu de portails et d’issues. Nicolae Ceausescu voulait que son "Palatul Parlamentului” soit facile à défendre en cas d’insurrection.
Un “Palais du Peuple” inaccessible au peuple, en quelque sorte ...