Editorial octobre 2025 : Que reste-tâil en 2025 de la pensĂ©e de Jacques Lacan dans lâ univers conceptuel europĂ©en qui dĂ©nie la validitĂ© et la crĂ©dibilitĂ© de la dĂ©marche analytique (Alexandre Bleus)
Peut-ĂȘtre la persistance des concepts lacaniens dans notre Ă©poque leur est-elle imposĂ©e par notre incapacitĂ© collective Ă les abandonner complĂštement, par lâimmobilitĂ© de notre rapport aux questions fondamentales de lâĂȘtre parlant. Toujours est-il que, lorsque lâon observe le paysage intellectuel europĂ©en de cette annĂ©e 2025, lâesprit sâagite pour chercher, sans y parvenir aisĂ©ment, les traces encore vivantes de cette pensĂ©e qui bouleversa le XXe siĂšcle. Tout semble sâĂȘtre reconfigurĂ© autour de nous dans cette modernitĂ© tardive, les paradigmes, les institutions, les modes de comprĂ©hension du psychisme humain. Notre Ă©poque, trop habituĂ©e aux certitudes empiriques pour accueillir lâincertitude structurale du sujet, cherche dâaprĂšs les formes de sa rationalitĂ© technique Ă repĂ©rer les mĂ©canismes neurobiologiques, la cartographie cĂ©rĂ©brale, pour reconstruire et nommer la demeure de la conscience oĂč elle croit pouvoir localiser lâhumain.
Sa mĂ©moire disciplinaire, cette mĂ©moire des neurosciences triomphantes, des thĂ©rapies comportementales, des algorithmes prĂ©dictifs, lui prĂ©sente successivement plusieurs des explications quâelle a Ă©laborĂ©es pour circonscrire la souffrance psychique, tandis quâautour dâelle les concepts invisibles de lâinconscient strukturĂ© comme un langage, changeant de statut selon la forme de lâĂ©pistĂ©mĂš dominante, tourbillonnent dans lâoubli apparent. Et avant mĂȘme que la pensĂ©e contemporaine, qui hĂ©site au seuil des hĂ©ritages et des ruptures, ait identifiĂ© la pertinence de lâapproche analytique en rapprochant les circonstances actuelles de crise du lien social, lui, ce corpus thĂ©orique lacanien, se rappelle pour chacun le genre de questionnement quâil portait, la place quâil assignait au dĂ©sir, lâarticulation quâil proposait entre jouissance et symptĂŽme, avec la pensĂ©e que nous avions en lâĂ©tudiant et que nous retrouvons sporadiquement dans nos consultations. Notre Ă©poque ankylosĂ©e par ses propres certitudes mĂ©thodologiques, cherchant Ă deviner son orientation face aux nouvelles pathologies du social, sâimagine parfois capable de faire lâĂ©conomie de ces interrogations fondamentales sur la structure du sujet et aussitĂŽt elle se dit : « Nous avons enfin dĂ©passĂ© ces spĂ©culations invĂ©rifiables grĂące aux donnĂ©es probantes de la recherche », elle Ă©volue dans un univers technoscientifique oĂč les applications thĂ©rapeutiques dominent depuis bien des dĂ©cennies maintenant. Et pourtant, ce corpus conceptuel, les articulations sur lesquelles il repose, gardiens fidĂšles dâun questionnement que lâesprit contemporain nâaurait jamais dĂ» abandonner totalement, nous rappellent lâĂ©clat de certaines intuitions fondamentales sur la condition parlante de lâĂȘtre humain, sur lâimpossibilitĂ© structurelle du rapport sexuel, dans cette pensĂ©e analytique qui nous fut lĂ©guĂ©e, en des temps oĂč lâon ne craignait pas encore dâaffronter lâĂ©nigme du dĂ©sir, quâen ce moment nous nous figurons obsolĂštes sans nous les reprĂ©senter exactement et que nous redĂ©couvrons parfois quand surgit lâimpasse dâune cure ou lâĂ©chec dâun protocole.
Puis renaĂźt le souvenir dâune nouvelle attitude thĂ©orique ; la perspective se dĂ©place dans une autre direction : nous voici confrontĂ©s aux mutations contemporaines du malaise dans la civilisation, Ă ses formes inĂ©dites ! Mon Dieu ! combien dâannĂ©es ont passĂ© depuis que lâon pouvait encore enseigner la psychanalyse dans les universitĂ©s sans justifications Ă©pistĂ©mologiques prĂ©alables ! Nous aurons trop prolongĂ© cette pĂ©riode dâassoupissement critique qui nous gagne tous les soirs en revenant de nos colloques sur lâevidence-based practice, avant dâendosser nos habits de praticiens confrontĂ©s au rĂ©el de la clinique. Car bien des dĂ©cennies ont passĂ© depuis lâĂ©poque hĂ©roĂŻque de lâĂcole freudienne de Paris, oĂč, dans les sĂ©minaires les plus tardifs de Lacan, câĂ©taient encore les fulgurances thĂ©oriques de sa pensĂ©e en mouvement que lâon pouvait saisir dans lâĂ©clat de ses formulations. Câest un autre genre de rapport au savoir que lâon entretient dĂ©sormais dans nos sociĂ©tĂ©s de contrĂŽle, un autre genre de plaisir intellectuel que nous trouvons Ă ne progresser quâĂ la lumiĂšre des protocoles validĂ©s, Ă suivre au clair de lune de nos certitudes mĂ©thodologiques ces chemins de traverse oĂč jadis sâaventurait au soleil une pensĂ©e plus audacieuse ; et la chambre conceptuelle oĂč nous nous endormons au lieu de nous habiller pour affronter les questions vives de notre Ă©poque, de loin nous lâapercevons, quand nous rentrons de nos journĂ©es dâexpertise, traversĂ©e par les feux rassurants de nos grilles dâĂ©valuation, seul phare dans la nuit de nos interrogations.
Lâeffacement programmatique dâun hĂ©ritage
Ces Ă©vocations nostalgiques ne durent jamais que quelques instants ; souvent, notre brĂšve incertitude quant Ă la place quâoccupe encore la pensĂ©e lacanienne ne distingue pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle est faite, que nous nâisolons, en observant les transformations accĂ©lĂ©rĂ©es du champ psy, les positions successives que nous montre le kalĂ©idoscope des modes thĂ©oriques. Mais nous avons revu tantĂŽt lâune, tantĂŽt lâautre, des configurations institutionnelles qui ont abritĂ© cette pensĂ©e dans son dĂ©veloppement, et nous finissons par nous les rappeler toutes dans les longues rĂȘveries qui suivent nos constats sur lâĂ©tat prĂ©sent des lieux.
Il appert que les institutions universitaires dâhiver, oĂč quand on enseigne encore quelque chose de la psychanalyse, on se blottit la tĂȘte dans un nid tissĂ© de justifications mĂ©thodologiques, de rĂ©fĂ©rences aux neurosciences, de concessions Ă lâair du temps, quâon finit par cimenter ensemble selon une technique dĂ©fensive en sây appuyant indĂ©finiment ; oĂč, par un climat intellectuel glacial, le plaisir quâon goĂ»te est de se sentir sĂ©parĂ© des attaques extĂ©rieures (comme lâhirondelle de mer qui a son nid au fond dâun souterrain dans la chaleur protectrice de ses certitudes), et oĂč, le feu de la transmission Ă©tant entretenu tant bien que mal dans quelques sĂ©minaires clandestins, on enseigne dans un grand manteau de prĂ©cautions oratoires, traversĂ© des lueurs dâune Ă©rudition qui se rallume sporadiquement, sorte dâimpalpable refuge, de chaude caverne creusĂ©e au sein de lâuniversitĂ© mĂȘme, zone ardente et mobile en ses contours institutionnels, aĂ©rĂ©e de souffles qui nous rafraĂźchissent lâesprit et viennent des marges, des dĂ©partements voisins de la philosophie ou Ă©loignĂ©s des sciences dures, et qui se sont refroidis.
Les institutions dâĂ©tĂ©, oĂč lâon aime encore ĂȘtre uni Ă la pensĂ©e tiĂšde de quelques collĂšgues complices, oĂč le clair de lune des colloques confidentiels, appuyĂ© aux volets entrouverts de lâorthodoxie dominante, jette jusquâau pied de nos certitudes chancelantes son Ă©chelle enchantĂ©e dâhypothĂšses risquĂ©es, oĂč on rĂ©flĂ©chit presque en plein air, comme la mĂ©sange balancĂ©e par la brise Ă la pointe dâune intuition ; parfois ces dĂ©partements dâallure encore classique, si gais dans leur anachronisme que mĂȘme le premier jour on ne sây sent pas trop dĂ©paysĂ© et oĂč les colonnettes conceptuelles qui soutiennent lĂ©gĂšrement lâĂ©difice thĂ©orique sâĂ©cartent avec tant de grĂące pour montrer et rĂ©server la place du questionnement sur lâinconscient. Parfois au contraire, ces lieux nouveaux, petits et si Ă©levĂ©s de plafond Ă©pistĂ©mologique, creusĂ©s en forme de pyramide dans la hauteur de deux exigences contradictoires et partiellement revĂȘtus du bois prĂ©cieux des publications Ă comitĂ© de lecture, oĂč dĂšs la premiĂšre seconde nous sommes intoxiquĂ©s moralement par lâodeur inconnue des impĂ©ratifs dâĂ©valuation, convaincus de lâhostilitĂ© des critĂšres de scientificitĂ© et de lâinsolente indiffĂ©rence de la chronomĂ©trie gestionnaire qui jacasse tout haut comme si nous nâĂ©tions pas lĂ ; oĂč une Ă©trange et impitoyable glace Ă pieds quadrangulaire, barrant obliquement un des angles de notre champ de recherche, se creuse Ă vif dans la douce plĂ©nitude de notre rapport habituel Ă la thĂ©orie un emplacement qui nâĂ©tait pas prĂ©vu.
OĂč notre pensĂ©e, sâefforçant pendant des mois de se disloquer, de sâĂ©tirer en hauteur pour prendre exactement la forme des contraintes institutionnelles et arriver Ă remplir jusquâen haut ce gigantesque entonnoir bureaucratique, a souffert bien de dures nuits acadĂ©miques, tandis que nous Ă©tions Ă©tendus dans notre lit dâenseignant-chercheur, les yeux levĂ©s vers les injonctions administratives, lâoreille anxieuse aux rumeurs de rĂ©forme, la narine rĂ©tive aux parfums de modernisation, le cĆur battant : jusquâĂ ce que lâhabitude ait changĂ© la couleur des contraintes, fait taire lâhorloge des Ă©valuations, enseignĂ© la pitiĂ© Ă la glace oblique et cruelle de lâinstitution, dissimulĂ©, sinon chassĂ© complĂštement, lâodeur du management et notablement diminuĂ© la hauteur apparente des exigences ! Lâhabitude ! amĂ©nageuse habile mais bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semestres dans une installation provisoire ; mais que malgrĂ© tout il est bien heureux de trouver, car sans elle et rĂ©duit Ă ses seuls moyens intellectuels il serait impuissant Ă nous rendre habitable un univers professionnel devenu hostile. Certes, nous sommes bien rĂ©veillĂ©s maintenant dans cette annĂ©e 2025, notre Ă©poque a effectuĂ© une derniĂšre rotation et lâange gardien de la rationalitĂ© dominante a tout organisĂ© autour de nous, nous a installĂ©s sous nos couvertures mĂ©thodologiques, dans notre chambre disciplinaire, et a mis approximativement Ă leur place dans lâobscuritĂ© de nos questionnements notre mobilier conceptuel, nos outils dâanalyse, notre cheminĂ©e spĂ©culative, la fenĂȘtre sur la rue des dĂ©bats publics et les deux portes de lâenseignement et de la recherche. Mais nous avons beau savoir que nous ne sommes plus dans les demeures intellectuelles dont lâignorance du rĂ©veil Ă©pistĂ©mologique nous avait en un instant sinon prĂ©sentĂ© lâimage distincte, du moins fait croire la prĂ©sence encore possible, le branle Ă©tait donnĂ© Ă notre mĂ©moire disciplinaire ; gĂ©nĂ©ralement nous ne cherchons pas Ă nous rendormir tout de suite dans le confort de nos certitudes ; nous passons la plus grande partie de nos insomnies intellectuelles Ă nous rappeler cette pensĂ©e dâautrefois, Ă lâĂcole normale supĂ©rieure dans les sĂ©minaires de Lacan, Ă Vincennes dans lâeffervescence thĂ©orique, Ă Sainte-Anne dans la proximitĂ© de la clinique, ailleurs encore dans les sociĂ©tĂ©s analytiques naissantes, Ă nous rappeler les lieux, les personnes qui sây consacraient, ce que nous avions saisi de leurs Ă©laborations, ce quâon nous en avait transmis.
Les survivances souterraines dâune pensĂ©e
On peut remarquer avec aisance que cette Ă©rosion apparente ne signifie nullement une disparition complĂšte. Dans les interstices de notre Ă©poque sceptique Ă lâĂ©gard de la cure analytique, certaines formulations lacaniennes continuent dâirriguer souterrainement la rĂ©flexion contemporaine. Le concept de jouissance, par exemple, ressurgit de maniĂšre inattendue dans les analyses sociologiques des addictions comportementales ; lâidĂ©e dâun sujet divisĂ© trouve des Ă©chos dans les travaux sur la fragmentation identitaire Ă lâĂšre numĂ©rique ; la notion de grand Autre se rĂ©incarne dans les Ă©tudes sur les algorithmes et leur fonction de surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Ces rĂ©surgences ne relĂšvent pas de lâapplication mĂ©canique dâun corpus doctrinaire, mais plutĂŽt dâune persistance de certaines intuitions fondamentales sur la condition humaine qui rĂ©sistent Ă lâusure du temps et aux modes intellectuelles.
Quâ est-ce Ă dire ? Que la pensĂ©e lacanienne, loin de constituer un systĂšme clos susceptible dâĂȘtre rĂ©futĂ© en bloc, sâavĂšre constituer un rĂ©servoir dâhypothĂšses de travail qui continuent de fĂ©conder la recherche dans des domaines aussi divers que lâanthropologie, la philosophie politique, lâesthĂ©tique ou mĂȘme certaines branches de la linguistique computationnelle. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : lâapparent dĂ©clin institutionnel de la psychanalyse ne doit pas masquer sa persistance souterraine dans les zones marginales du savoir contemporain, lĂ oĂč se posent encore les questions que lâĂ©poque dominante prĂ©fĂšre Ă©viter. Dans le cadre de nos sociĂ©tĂ©s hyperconnectĂ©es, certains analystes ont ainsi pu montrer comment la structure mĂȘme du rĂ©seau social numĂ©rique reproduit certains traits de ce que Lacan dĂ©crivait comme le discours de lâhystĂ©rique : cette quĂȘte effrĂ©nĂ©e de reconnaissance par lâAutre, cette mise en scĂšne permanente de soi, cette recherche dâun savoir sur son propre dĂ©sir Ă travers le regard supposĂ© des autres. Le contraire eĂ»t Ă©tĂ© Ă©tonnant dans des sociĂ©tĂ©s oĂč lâexhibition de lâintimitĂ© est devenue la norme et oĂč chacun semble attendre de lâalgorithme quâil lui rĂ©vĂšle qui il est vraiment ! Ces observations cliniques nouvelles, nourries de lâhĂ©ritage conceptuel lacanien, permettent dâĂ©clairer des phĂ©nomĂšnes que les approches purement behavioristes ou neurocognitives peinent Ă apprĂ©hender dans leur dimension subjective.
Il va sans dire que cette persistance souterraine ne sâeffectue pas sans transformations majeures. Les concepts lacaniens, transplantĂ©s dans dâautres champs disciplinaires, subissent des mutations qui les Ă©loignent parfois considĂ©rablement de leur acception originelle. Mais nâest-ce pas prĂ©cisĂ©ment le propre dâune pensĂ©e vivante que de se laisser rĂ©inventer par ceux qui sâen emparent ? Lâorthodoxie doctrinaire ne constitue jamais le meilleur gage de survie dâun hĂ©ritage intellectuel ; câest plutĂŽt dans sa capacitĂ© Ă se transformer tout en prĂ©servant sa puissance interrogatrice quâune Ćuvre rĂ©vĂšle sa vitalitĂ© profonde.
Ainsi observe-t-on dans certains travaux rĂ©cents de philosophie politique une réémergence de la problĂ©matique du dĂ©sir inconscient appliquĂ©e aux phĂ©nomĂšnes de masse contemporains. Les mouvements populistes, par exemple, sont parfois analysĂ©s comme autant de formations symptomatiques rĂ©vĂ©lant les impasses du lien social nĂ©olibĂ©ral, ceteris paribus avec ce que Lacan avait pu dĂ©crire concernant la logique de la masse et son rapport au leader. Ces analyses, bien quâelles ne se rĂ©clament pas toujours explicitement de lâhĂ©ritage psychanalytique, portent nĂ©anmoins la trace dâune certaine façon de concevoir lâarticulation entre lâinconscient individuel et les phĂ©nomĂšnes collectifs qui doit beaucoup aux Ă©laborations lacaniennes sur le discours du maĂźtre et ses avatars contemporains.
De mĂȘme, dans le domaine de lâart et de la littĂ©rature, certains crĂ©ateurs continuent de puiser dans le rĂ©servoir conceptuel de la psychanalyse lacanienne des outils pour penser leur pratique. LâidĂ©e dâun rĂ©el qui rĂ©siste Ă toute symbolisation trouve des Ă©chos dans lâart contemporain le plus exigeant, celui qui refuse de se laisser rĂ©duire aux logiques communicationnelles et marchandes. Ces artistes, souvent sans le savoir, rĂ©actualisent la fonction subversive que Lacan assignait Ă lâacte analytique : trouer le tissu des semblants, rĂ©vĂ©ler la bĂ©ance qui structure tout rapport au langage, maintenir ouverte la question du dĂ©sir lĂ oĂč les discours dominants voudraient la suturer dĂ©finitivement. Je pense que cette survivance marginale mais tenace de la pensĂ©e lacanienne rĂ©vĂšle quelque chose dâessentiel sur notre Ă©poque : malgrĂ© ses prĂ©tentions Ă lâautonomisation de la science et Ă lâobjectivation intĂ©grale du psychisme humain, elle reste habitĂ©e par des questions qui excĂšdent le cadre des rĂ©ponses quâelle se donne. La souffrance psychique contemporaine, avec ses nouvelles modalitĂ©s, burn-out, addictions comportementales, troubles de lâattention, dĂ©pressions masquĂ©es, rĂ©vĂšle des dimensions du mal-ĂȘtre qui ne se laissent pas entiĂšrement rĂ©sorber dans les grilles dâanalyse neurobiologiques ou comportementalistes. Et câest prĂ©cisĂ©ment dans ces zones dâombre que ressurgissent, fĂ»t-ce sous des formes mĂ©connaissables, certaines des interrogations fondamentales que la psychanalyse avait ouvertes.
Il serait naĂŻf, cependant, de ne voir dans cette persistance quâun simple phĂ©nomĂšne de rĂ©sistance nostalgique. Sub conditione dâune analysis rigoureuse, il faut reconnaĂźtre que ces rĂ©surgences sâaccompagnent parfois de dĂ©rives thĂ©oriques considĂ©rables. Lâusage approximatif de certains concepts lacaniens dans des contextes Ă©loignĂ©s de leur champ dâĂ©laboration originelle peut conduire Ă des simplifications abusives ou Ă des gĂ©nĂ©ralisations hasardeuses. Mais ces risques, inhĂ©rents Ă toute transmission vivante, ne doivent pas masquer la fĂ©conditĂ© potentielle de ces dĂ©placements conceptuels quand ils sont opĂ©rĂ©s avec rigueur et inventivitĂ©. Câ est avec clartĂ© que lâ on peut constater que lâenjeu principal rĂ©side moins dans la prĂ©servation orthodoxe dâun corpus doctrinal que dans la capacitĂ© Ă maintenir ouvert un type de questionnement sur la condition humaine qui trouve difficilement sa place dans les cadres Ă©pistĂ©mologiques dominants. La question nâest pas de savoir si les concepts lacaniens sont âvraisâ au sens oĂč lâentendent les sciences expĂ©rimentales, mais plutĂŽt sâils conservent une puissance heuristique pour penser des aspects de lâexpĂ©rience humaine que dâautres approches laissent dans lâombre. Or, sur ce point, les tĂ©moignages convergent : lĂ oĂč persistent des pratiques rĂ©ellement attentives Ă la singularitĂ© du sujet, quâil sâagisse de certaines formes de psychothĂ©rapie, dâaccompagnement social, de crĂ©ation artistique ou mĂȘme dâenseignement, on voit ressurgir spontanĂ©ment des questions et des outils conceptuels qui portent la marque, mĂȘme lointaine, de lâhĂ©ritage psychanalytique.
Cette situation paradoxale, marginalisation institutionnelle et persistance souterraine, pourrait bien rĂ©vĂ©ler une caractĂ©ristique profonde de notre Ă©poque : sa difficultĂ© Ă assumer pleinement les consĂ©quences de sa propre modernitĂ©. En rĂ©cusant les approches qui mettent lâaccent sur lâinconscient, le refoulement et la division subjective, nos sociĂ©tĂ©s se privent peut-ĂȘtre des outils conceptuels nĂ©cessaires pour comprendre les formes nouvelles que prend le malaise dans la civilisation. Les pathologies Ă©mergentes, cyber-harcĂšlement, addictions aux Ă©crans, troubles de lâidentitĂ© de genre, radicalisation idĂ©ologique, semblent requĂ©rir une grille de lecture qui intĂšgre la dimension proprement subjective de lâexpĂ©rience humaine, irrĂ©ductible aux seuls mĂ©canismes neurobiologiques ou aux dĂ©terminations sociologiques. Et câest peut-ĂȘtre dans cette bĂ©ance entre les besoins cliniques rĂ©els et lâoffre thĂ©orique dominante que se niche la persistance inattendue de certaines interrogations lacaniennes, mĂȘme quand elles ne se reconnaissent plus comme telles. Mais nâanticipons pas trop sur lâavenir de ces questions. Lâhistoire des idĂ©es nous enseigne que les pensĂ©es apparemment les plus dĂ©suĂštes peuvent connaĂźtre des rĂ©surrections inattendues, tandis que les certitudes les plus solidement Ă©tablies sâeffritent parfois avec une rapiditĂ© dĂ©concertante. La pensĂ©e de Lacan, in illo tempore figure majeure de lâintelligentsia française, semble aujourdâhui relĂ©guĂ©e aux marges de la respectabilitĂ© acadĂ©mique. Mais qui peut dire si cette marginalisation ne constitue pas, paradoxalement, la condition de sa survie crĂ©atrice ? Loin des enjeux de pouvoir institutionnel et des contraintes de la lĂ©gitimation scientifique, cette pensĂ©e continue peut-ĂȘtre de faire son travail souterrain de questionnement et de subversion, prĂ©parant silencieusement les conditions de sa propre renaissance sous des formes encore imprĂ©visibles.
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