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INTERVIEW - BirdPen, politiquement rock
BirdPen, duo formĂ© par Dave Pen (chanteur dâArchive) et Mike Bird, sortait le mois dernier Thereâs Something Wrong With Everything, un disque tĂ©nu laissant filtrer les derniers rayons de soleil derriĂšre lâombre du Brexit. EngagĂ©s mais jamais dĂ©sespĂ©rĂ©s, les deux musiciens se sont confiĂ©s Ă Rolling Stone en marge de leur tournĂ©e, qui les fait notamment passer par le Point ĂphĂ©mĂšre Ă Paris le 24 novembre 2018
Votre nouvel album sâappelle Thereâs Something Wrong With Everything. Câest un peu ce qui se passe dans le monde en ce moment, selon vous ?
Dave : Je crois bien, oui. Partout oĂč on regarde, il y a un truc qui cloche. Un truc qui va te sembler parfait peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© de maniĂšre totalement diffĂ©rente par les gens, par leurs opinions. Câest aussi une rĂ©flexion trĂšs gĂ©nĂ©rale de ce quâon a fait avec BirdPen notamment, il y a toujours eu un truc qui clochait, surtout quand on en parlait avec les gens. On fait un album comme ci, une chanson comme çaâŠ
Mike : « Ce nâest pas le bon moment ! »
Dave : Oui voilĂ , ce nâĂ©tait jamais le bon moment. Tu peux sortir le meilleur album au monde, certains auront toujours un truc Ă dire.
Vous sortez lâalbum, et quelques temps plus tard, vous vous dites que vous auriez pu changer ceci ou cela ?
D : Pas vraiment nous, non. Mais certaines personnes vont nous dire âTiens, câest marrant que vous ayez fait comme çaâŠâ MĂȘme pour celui-ci, on a dĂ©jĂ entendu âOuais⊠presque, les garsâ.
M : On nâa jamais regrettĂ© de ne pas avoir fait les choses correctement sur nos prĂ©cĂ©dents disques. Ce sont des tĂ©moins dâune Ă©poque, dâune façon de faire.
D : Câest pour ça : âil y a toujours un truc qui clocheâ.
On peut dire que câest votre premier album depuis le Brexit-
Disons depuis le vote. The False Foundation dâArchive sortait quelques mois aprĂšs, mais jâimagine quâil Ă©tait fini bien avant⊠Les rĂ©sultats ont-ils influencĂ© ce nouveau disque ?
D : Câest une bonne question. Quand on a sorti OâMighty Vision, lâalbum prĂ©cĂ©dent, câĂ©tait comme sâil prĂ©voyait le Brexit, quelque part. Quand câest arrivĂ©, nous Ă©tions dĂ©jĂ dans cet Ă©tat dâespritâŠ
M : Politiquement, en tout cas.
D : Oui. Du coup, cet album (OâMighty Vision, ndlr) est plus sur le Brexit que le dernier.
M : Il y avait ce gouvernement qui Ă©tait en train de prendre le pouvoir, suite Ă la dĂ©mission de Cameron aprĂšs les rĂ©sultats. Câest effectivement lĂ quâon a commencĂ© Ă Ă©crire.
Vous avez senti que quelque chose arrivait.
D : Tout-Ă -fait. Ce dernier album, câest plutĂŽt le calme aprĂšs la tempĂȘte. Le morceau-titre Ă©voque plutĂŽt la victoire de Trump, et cette photo totalement ridicule de lui sur lâescalator⊠On aurait dit un film dâhorreur. Son investiture, câĂ©tait une dystopie, de la pure science-fiction. CâĂ©tait irrĂ©el. Tout semblait si faux, si Ă©trange, ça a rĂ©ellement contribuĂ© Ă cet album. Les gens disaient que ça allait ĂȘtre la fin du monde â ce qui Ă©tait un peu exagĂ©rĂ©. On a essayĂ© de capter ce climat de peur, toutes ces petites choses qui ont fini par terroriser les gens qui ne voulaient pas de tout ça. Ce âBrexshitâ nous a fait frĂŽler lâhystĂ©rie collective. Câest ce quâon a voulu combattre.
M : Ce qui sâest passĂ© aussi, câest que tout le monde se rĂ©pĂ©tait âĂa nâarrivera jamais, ça nâarrivera jamaisâ. Il se trouve que jâĂ©tais Ă Paris le lendemain des rĂ©sultats, je me suis rĂ©veillĂ©, jâai regardĂ© ce qui sâĂ©tait passĂ©, et au final on a eu la mĂȘme chose quâavec Trump. Ă force de se rĂ©pĂ©ter que ça nâallait jamais arriver, eh bien câest arrivĂ©.
D : Trump et le Brexit, ce sont les exemples parfaits qui dĂ©montrent que ce nâest pas forcĂ©ment parce que tout le monde dit que ça nâarrivera pas, que câest le cas⊠Il y a Le Pen chez vous, mais finalement, vous vous ĂȘtes dits ânon, pas elleâ ! (rires)
Câest vrai, mais sa dĂ©faite a Ă©tĂ© moins importante que celle de son pĂšre en 2002. Au final, on constate que mĂȘme en France, ces choses-lĂ peuvent arriverâŠ
M : Câest en train de se produire partout ! Il y a une vague dâextrĂȘme-droite nationaliste en Autriche, en SuĂšde en ce moment (lâinterview a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e dĂ©but octobre, un mois aprĂšs les derniĂšres Ă©lections lĂ©gislatives suĂ©doises en date, ndlr)⊠on a Ă©galement lâUKIP au Royaume-UniâŠ
D : Mais câest justement lâUKIP qui a emmenĂ© au Brexit, alors quâils existent Ă peine â câest ça le plus dingue. Ils nous ont fait faire un choix crucial pour le pays, alors quâon les voit trĂšs peu.
De toute façon, le Brexit ne sera effectif que lâannĂ©e prochaineâŠ
M : Ce qui se passe, câest que les partis en discutent entre eux en ce moment, et câest le bordel. Theresa May nâa aucun soutien, et ces nĂ©gociations pour le Brexit ne mĂšnent nulle part⊠et je pense trĂšs sincĂšrement quâelles ne devraient mĂȘme pas se poursuivre en lâĂ©tat. Je crois vraiment quâil faudrait un second rĂ©fĂ©rendum, car câest une blague Ă laquelle nous assistons.
D : Oui, câest franchement gĂȘnantâŠ
Je trouve que la musique de BirdPen est plus lumineuse, plus lĂ©gĂšre peut-ĂȘtre que celle dâArchive. Câest une volontĂ© propre, ou câest quelque chose qui vient naturellement ?
D : Mike et moi avons commencĂ© BirdPen avant que je ne me lance avec Archive. On sâest connus via notre management il y a plusieurs annĂ©es de cela. Et je crois que ce que nous faisons avec Mike a toujours Ă©tĂ© trĂšs⊠spontanĂ©, dans notre maniĂšre de travailler. On nâa jamais vraiment eu de mĂ©thodes de travail : en gros, on se retrouve, on se met dâaccord sur une idĂ©e, et aprĂšs trois, quatre, peut-ĂȘtre cinq heures sur une mĂȘme journĂ©e, on a une chanson⊠et lĂ , on sait quâon va la garder, quâon va la jouer.
M : Câest comme ça pour tous nos titres en fait (rires).
D : On distingue rapidement ce quâon ne veut pas. Si on se dit âMerde, ça le fait pasâ, on met tout Ă la poubelle et on reprend de zĂ©ro â mĂȘme les Ă©lĂ©ments quâon aurait pu garder. Il sâagit avant tout dâinstinct, de la façon dont ça stimule notre imagination⊠On a toujours marchĂ© comme ça. Pour Archive, le processus dâĂ©criture est trĂšs diffĂ©rent, les morceaux viennent au bout de plusieurs semaines, plusieurs mois â certains arrivent plus rapidement, mais câest globalement beaucoup plus lourd, beaucoup plus lent.
En ce qui concerne le son, on sâest toujours appuyĂ©s sur les guitares. Câest ce qui nous stimule le plus, câest un vrai dĂ©fi. Bien sĂ»r, il y a des Ă©lĂ©ments Ă©lectroniques qui sâajoutent, mais câest toujours restĂ© trĂšs organique. En gĂ©nĂ©ral ça commence par deux sessions dâune dizaine de jours chacune : la premiĂšre sert Ă Ă©crire de lâalbum, la deuxiĂšme Ă la production de lâensemble, les rĂ©glages, etc.
On a essayé de capter ce climat de peur, toutes ces petites choses qui ont fini par terroriser les gens qui ne voulaient pas de tout ça
Au choix des chansons aussi ?
D : Oui oui ! On Ă©crit les morceaux pendant lâenregistrement.
M : On fait tout ça en deux semaines, isolĂ©s dans la forĂȘt. Ăa fait du bien, on est au calme.
D : Il y a quelque chose dâattirant dans le fait dâĂ©crire et dâenregistrer simultanĂ©ment. On nâa jamais cherchĂ© Ă rĂ©pĂ©ter dans un studio, ou mĂȘme Ă jammer⊠On sâest toujours servis de la technologie, particuliĂšrement grĂące aux compĂ©tences dâingĂ©nieur de Mike. âJâai une idĂ©e, lance la machine et on verra ce quâil en sort !â Et avant mĂȘme que tu tâen rendes compte, tu as ton morceau. On aime bien cette façon de travailler. Ăa ajoute une belle couleur, et ça fonctionne, tout simplement !
Quand vous Ă©crivez pour BirdPen, ça se passe entre vous deux, dans ce studio dans la forĂȘt ?
M : Pas nĂ©cessairement lĂ -bas, mais câest lĂ quâon a fait nos deux derniers albums, oui. On se retrouve, on y est bien. Et ça se fait vite !
D : On a toujours marchĂ© comme ça. On a vĂ©cu ensemble, dans la chambre de Mike chez sa mĂšre, il y a des annĂ©es. Tout nous semblait si facile, on a passĂ© quatre ans Ă se dĂ©foncer et Ă Ă©crire plein de chansons, quelque chose comme 80 ! CâĂ©tait comme cinq versions diffĂ©rentes de notre premier album. Lâune dâentre elle a mĂȘme failli sortir, mais on a finalement laissĂ© tomberâŠ
Les premiers extraits que jâai pu entendre mâont fait penser Ă Foals ou Arcade Fire. Dites-nous en un peu plus sur vos influencesâŠ
M : Câest un disque plus sexy que le prĂ©cĂ©dent. Avec plus de guitares, clairementâŠ
D : Clairement plus que sur lâalbum dâavant, pour sĂ»r.
M : Mais on nâa jamais cherchĂ© Ă sonner comme quelquâun, ou quelque chose dâexistant.
D : Mais ce sont des comparaisons flatteuses ! Jâai adorĂ© le deuxiĂšme album de Foals, Total Life Forever, câest bien ça ? Je pense sincĂšrement que âSpanish Saharaâ est une des meilleures chansons de ses dix derniĂšres annĂ©es. Et cette construction, cette dynamique, câest ce quâon a toujours essayĂ© de faire â cette montĂ©e, puis cette âexplosionâ. Jâaime Ă©normĂ©ment les deux premiers disques dâArcade Fire aussi, mĂȘme si je ne suis plus aussi fan aujourdâhui. Ăa a pas mal changĂ©.
Mais effectivement, cette nouvelle dynamique nous a poussĂ©s Ă utiliser plus de guitares sur cet album. On jouait surtout du clavier et du synthĂ© sur Oâ Mighty Vision, et lâalbum dâavant avait Ă©tĂ© Ă©crit Ă la guitare. Je trouvais ça naturel dây revenir⊠On nâest pas ce genre de groupes qui Ă©coutent un album et se disent âPartons lĂ -dessusâ. On crĂ©e une distance avec la musique, il y a un vrai mouvement dans ce quâon fait.
M : Quand on est en studio, on nâest incapables dâĂ©couter autre chose que ce quâon fait. On nâĂ©coute que ça, en boucle. Impossible de faire autre chose.
D : Câest un confort quâon sâimpose. Mais je pense vraiment que quand tu crois en ce que tu fais, quand tu es concentrĂ© et dĂ©diĂ©, tu fais abstraction de tout le reste â ça tâĂ©vite de te faire distraire par autre chose. Cela Ă©tant dit, ces deux groupes ont Ă©videmment une part dâinfluence dans ce que nous faisons, de part les titres quâils ont Ă©crit et quâon aime.
Je pense Ă©galement Ă Interpol : on les a vus lors de leur premiĂšre tournĂ©e, câĂ©tait il y a un petit moment maintenant â lâimpact quâils ont eu, avec dâautres groupes comme The Flaming Lips qui ont ramenĂ© un vrai vent de fraĂźcheur⊠CâĂ©tait avant quâon ne monte BirdPen, et pendant tout ce temps, on sâest chargĂ©s de toute cette musique, et quand on finit par faire la nĂŽtre, câest vraiment gĂ©nial de faire le lien, mĂȘme inconsciemment, entre ce que nous avions Ă©coutĂ©, et ce quâon finissait par produire spontanĂ©ment. Donc oui, bien sĂ»r, plein de groupes nous ont influencĂ©s, et certains continuent de le faire dâailleursâŠ
M : Spiritualized a encore sorti un superbe album.
D : Absolument. Il y a du trĂšs bon partout !
Sâil devait y avoir un dĂ©nominateur commun entre BirdPen et Archive, ce serait lâaspect politique. Le morceau « This Is Your Life » par exemple, jâai cru comprendre en lâĂ©coutant que câĂ©tait une description trĂšs cynique de notre mode de vie. Est-ce que vous pensez que la musique peut changer le monde ?
D : Je ne veux pas paraĂźtre pessimiste, mais je crois que la musique peut changer les gens et leurs mondes Ă eux â mais pas le monde lui-mĂȘme, malheureusement. La musique est une forme dâexpression, et je crois que le fait de pouvoir lâexprimer, câest une des plus belles choses au monde. Si tu as un message, et que tu parviens Ă le transmettre Ă dâautres personnes, câest super. Quand je vois que Sleaford Mods, qui a un message politique trĂšs fort en Angleterre, joue Ă guichets fermĂ©s en France et en Allemagne, je trouve ça gĂ©nial, et jâespĂšre que leur message trouve un Ă©cho auprĂšs de ces publics, et que ce nâest pas juste une mode passagĂšre.
Mais âchanger le mondeâ, câest assez vaste : sâil sâagit de faire changer dâavis les gens, dâavoir une influence, ça peut peut-ĂȘtre contribuer Ă changer le monde, lentement. Mais je ne pense vraiment pas quâune chanson peut dĂ©bouler, et que tout le monde se dise âAaahh !! Mon Dieu, ça y est !â
M : La musique peut signifier tellement de choses pour les gens, Ă lâĂ©chelle individuelle. Pas forcĂ©ment un morceau en particulier, mais la musique en gĂ©nĂ©ral.
D : Ma plus grande crainte, câest de vivre dans un monde qui mâinterdirait de mâexprimer. Sâil y avait une rĂšgle qui empĂȘchait une quelconque forme dâexpression de perdurer, ce serait vraiment la chose la plus effrayante Ă mes yeux. Si tu es libre, et capable de faire ce que tu veux : âpower to the peopleâ, changeons le monde si nous le pouvons. Si on arrive dĂ©jĂ Ă avoir un impact sur la vie des gens, de maniĂšre positive, câest un bon dĂ©but.
DerniĂšre question : vous allez fĂȘter les 25 ans dâArchive en mai 2019, avec pas mal de dates chez nous. Vous avez une relation particuliĂšre avec la France et votre public dâici ?
D : La premiĂšre fois quâon est venus jouer en France â pour ma part jâĂ©tais dĂ©jĂ venu avec Archive, qui connaissait dĂ©jĂ un joli succĂšs â il y a dĂ» y avoir une connexion en effet, ce qui mâa permis dâemmener le public vers BirdPen, vers Mike, moi et notre projet. On a toujours Ă©tĂ© trĂšs bien reçus⊠La toute premiĂšre fois quâon a jouĂ© sur scĂšne, câĂ©tait aux Pays-Bas â mais notre premier vrai concert, câĂ©tait en France !
M : Au Triptyque, Ă Paris.
D : Je me rappelle : on a jouĂ©, et le son Ă©tait trĂšs fort ! Du coup câest toujours spĂ©cial de venir jouer ici. On adore venir : les salles sont belles, la nourriture est excellente, on sâoccupe trĂšs bien de nous.
M : Vous avez pas mal de salles soutenues par lâĂtat, il y a un vrai budget pour la culture qui vous permet dâavoir ces groupes et ces lieux. Ce nâest pas la mĂȘme chose en Angleterre⊠Câest toujours agrĂ©able de venir, et de constater quâil y a un vrai soutien pour la musique en France.
Câest marrant, au vu de la culture musicale de chez vous, jâaurais dit quâelle Ă©tait plus soutenu que çaâŠ
M : Ce nâest pas tout-Ă -fait la mĂȘme chose : lĂ -bas on te donne 50 balles, et puis bonne chance ! Les salles sont horribles, rien ne fonctionne, câest un vrai bordel.
D : Malheureusement, de plus en plus de salles ferment en Angleterre, en particulier les plus petites. Câest assez frustrant, surtout quand tu vois tout lâargent que le gouvernement met dans des conneries comme le Brexit, et quâĂ cĂŽtĂ© de ça ils sont incapables de maintenir un lieu de vie pour que les jeunes puissent venir sâexprimer, construire quelque chose⊠Venir en France est un vrai privilĂšge. Nos musiciens sont trĂšs contents dâĂȘtre lĂ aussi, ils adorent rencontrer de nouvelles personnes, se frotter Ă de nouvelles cultures. On sâest battus pour en ĂȘtre lĂ , câest une vraie rĂ©compense.
Propos recueillis par Matthias Haghcheno