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INTERVIEW - Theo Lawrence, Georgia on my mind
Le franco-canadien Theo Lawrence poursuit son fantasme amĂ©ricain avec un second album. Avec notamment aux manettes Mark Neill, producteur des Black Keys ; quâil est allĂ© trouver dans son Sud profond.
Lâhomme est penchĂ© sur le comptoir, concentrĂ© Ă avaler son petit-dĂ©jeuner. Mark Neill, le producteur de The Black Keys, cheveux gominĂ©s en arriĂšre et sourcils froncĂ©s, semble avoir mis son plus long manteau pour soigner la premiĂšre impression. LâannĂ©e derniĂšre, juste avant la sortie de son 1er album Homemade Lemonade, Theo Lawrence sâĂ©tait rendu aux Ătats-Unis vĂ©rifier que son americana tenait plus de lâinspiration que de lâimitationâŠÂ Entre deux sĂ©jours Ă New Orleans et Memphis, câest Ă Nashville que lâartiste sâĂ©tait cassĂ© les dents. AprĂšs avoir trouvĂ© le Easy Eye Sound Studio de Dan Auerbach, le guitariste et chanteur de The Black Keys, lâimpĂ©tueux sâĂ©tait fait recaler Ă lâentrĂ©e. Un album plus tard, la rencontre avec le producteur du groupe a donc tout de la douce revanche â typiquement amerloque. Theo esquisse un sourire : « AprĂšs avoir mâĂȘtre passionnĂ© pendant des annĂ©es pour les artistes, je mâintĂ©resse de plus en plus Ă la façon dont sont fait les disques. RCA, Sun Records, Capitol⊠Naturellement, Mark Neill fait partie du haut de ma liste de souhaits pour ce second album. » En cause, une mĂ©thode particuliĂšre : « Câest un ancien opĂ©rateur radio. Il a enregistrĂ© pendant 10 ans sur une seule piste ! Il se base avant tout sur les musiciens et non sur la technologie⊠Dâailleurs, nous nâavons amenĂ© aucun instrument : nous nâallons utiliser que son matĂ©riel, rĂ©duit Ă son strict minimum. »
Les prĂ©sentations ainsi faites, direction le Soil of the South Studio, dont jusque-lĂ le producteur nâavait pas encore donnĂ© lâadresse. La premiĂšre piĂšce est un mini-salon sombre, avec des magazines empilĂ©s sur la table basse. Ambiance salle dâattente Ă lâabandon. Ă moins que ce ne soit le purgatoire artistique ? Car câest lĂ que ThĂ©o passe son premier aprĂšs-midi Ă jouer tous ses titres, avant que le taulier nâen choisisse les meilleurs morceaux⊠HĂ© oui. Mark Neill est un one-man business. RetirĂ© des grandes villes et sans connexion Internet, le producteur il a supprimĂ© toute aide intĂ©rieure et sâest coupĂ© de toute influence extĂ©rieure. Pas de surprise, ici non plus : ce second album sera autant le sien que celui du groupe.
« Je voulais faire ce mélange typiquement louisianais et texan. Une sorte de synthÚse passionnée, sans sonner sépia »
DĂšs le lendemain, la routine sâinstalle. AprĂšs le copieux petit dej, direction le studio ou ça enregistrera de 14 h Ă 20 heures 14 Ă 20h. Le producteur a dĂ©laissĂ© son grand manteau pour son Ă©ternelle chemisette noire avec jean. Mais avant dâattaquer, 2h dâĂ©coute de musique locale sont chaque fois imposĂ©es. Lâheure de la digestion (gastrique et culturelle) est de mise. « Il souhaitait que nous comprenions la GĂ©orgie, cet Ă©tat du Sud notamment bordĂ© par lâAlabama et le Tennessee. Quâici, nous nâĂ©tions pas Ă Nashville, mais isolĂ©s de la grosse industrie. », prĂ©cise Theo. Une Ă©coute quasi religieuse, sans autre indication que le nom des artistes jouĂ©s. La troupe sent dâailleurs que son rythme sâadapte progressivement au tempo du producteur. MĂȘme celui des morceaux ralentit et prend le temps de la respirationâŠ
Sur 15 chansons enregistrĂ©es (Ă raison de 2-3 prises seulement chacune), 7 seront gardĂ©es. Toutes sont nĂ©anmoins passĂ©es au tamis du boss, « dĂ©broussaillant chaque composition pour que lâon voit le paysage ». LâidĂ©e nâest Ă©videmment pas dâen « vider le contenu », mais bien dâaller Ă lâessentiel. Ce nâest pas la ville, ici⊠Une mĂ©thode souvent commune aux artistes plus ĂągĂ©s⊠ou, disons, plus en Ăąge dâavoir Ă prouver. « Faire, plutĂŽt que dĂ©montrer », aurait ainsi pu rĂ©sumer lâhĂŽte. Mais nâallez pas croire que jouer sur place implique nĂ©cessairement une rĂ©ussite. Les difficultĂ©s et les doutes sont partout, oĂč que tu sois : « En arrivant aux Ătats-Unis, je ne connaissais pas encore bien mes nouveaux musiciens. Mais nous nous sommes surtout rendus compte, quâĂ travailler aussi durement, nous en avions parfois oubliĂ© le lĂącher-prise⊠», raconte Theo de retour Ă Paris. Direction donc le studio Delta, pas loin de Belleville, pour retravailler certaines compositions. Les deux sessions ainsi mĂ©langĂ©es, ce chaud-froid salvateur apporte de la profondeur. Du relief.
Des contrastes, surtout, qui correspondent Ă lâidĂ©e initiale que se faisait lâartiste de cette nouvelle sortie : « Lâinspiration mâest venu de la swamp pop [ou « rock du bayou »]. Bobby Charles, le chanteur Tommy McLain, Rod Bernard⊠Tous ces types enregistraient aussi bien du blues, de la country ou du cajun ; mĂ©langeaient le style de la Nouvelle-OrlĂ©ans avec le rythm and blues et la musique crĂ©ole ! Idem avec Dough Sam, Sir Douglas QuintetâŠÂ Je voulais faire ce mĂ©lange typiquement louisianais et texan. Une sorte de synthĂšse passionnĂ©e, sans sonner sĂ©pia. » Thibaut, nouveau guitariste convoquĂ© et membre du groupe bordelais de blues The Possums, fut justement utile pour diversifier la palette.
« Les harmonies occupent dâailleurs chez moi de plus en plus de place dans lâĂ©tape de crĂ©ation »
Mais cette bipolaritĂ©, on la retrouve aussi dans la structure mĂȘme des morceaux, opposant thĂšmes solaires et paroles pourtant mĂ©lancoliques. ThĂ©o sâen explique : « Les paroles joyeuses sont toujours moins intĂ©ressantes⊠Jâaime les musiques de sentiment ! » Ce qui nâempĂȘche pas dâavoir un titre en français â son premier. Lâenvie de se mettre en danger ? « Je nâai jamais souhaitĂ© chanter dans ma langue natale, donc il nây avait pas de pression. Mais mes goĂ»ts ont changé⊠Merci la musique cajun ! »
Un disque oĂč lâartiste sâharmonise dâailleurs seul. LĂ aussi, un choix volontaire avant dâĂȘtre une Ă©conomie⊠« Jâadore cette chanson de Skeeter Davis âIâll Sing You a Song and Harmonize Tooâ. La chanteuse country avait Ă©tĂ© obligĂ©e dâassurer elle-mĂȘme les chĆurs parce que celle qui sâen chargeait (sa sĆur) Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ©e dans un accident de voitureâŠÂ Jâai toujours adorĂ© ça. Comme chez JJ Cale, Lennon, etc. Les harmonies occupent dâailleurs chez moi de plus en plus de place dans lâĂ©tape de crĂ©ation⊠» Le name dropping se poursuivra hors interview, Ă©voquant avec ferveur la country chatoyante de Marty Robbins, le songwriting de Willie Nelson ou la musique acadienne des Balfa Brothers quâils affectionnent tout particuliĂšrement.
Autant de petits cailloux dans la forĂȘt et dâingrĂ©dients Ă cette Sauce piquante, qui tient lieu dâĂ©pitaphe Ă ce deuxiĂšme album. Et dont le titre lui-mĂȘme est empruntĂ© Ă un autre fantĂŽme : celui dâune chanson de lâartiste cajun Jimmy Newman⊠Lâoccasion de reprendre date avec Theo Lawrence qui assure ĂȘtre dĂ©jà « en train dâĂ©crire le 3e album » le temps, sans doute, de complĂ©ter une Ă©rudition dĂ©jĂ impressionnante.
Sauce piquante, le nouvel album de Theo Lawrence, disponible dĂšs aujourdâhui dans les bacs. Le musicien est en tournĂ©e et sera en concert le 28 janvier Ă la Maroquinerie.
Propos recueillis par Samuel Degasne