La fausse croisade des élites pour sauver le monde - sans rien changer
Traduction libre et sauvage dâun article dâAnand Giridharadas pour le Guardian, janvier 2019.
Les gĂ©ants actuels de la finance et de la technologie veulent rĂ©soudre les grands problĂšmes mondiaux, pour autant que les solutions ne compromettent jamais leur propre fortune et leurs pouvoirs.Â
Une sociĂ©tĂ© qui rĂ©ussit est une machine Ă progrĂšs. Elle produit de lâavancement humain avec le matĂ©riau brut de lâinnovation. La machine amĂ©ricaine est cassĂ©e. Le mĂȘme constat vaut pour dâautres pays Ă travers le monde. Et dĂ©sormais, ceux qui ont brisĂ© la machine Ă progrĂšs sont nombreux Ă tenter de nous vendre leurs services de rĂ©paration.
Ces derniĂšres dĂ©cennies, quand on a rĂ©coltĂ© les fruits du changement aux Etats-Unis, les trĂšs riches sâen sont accaparĂ© la quasi totalitĂ©. Par exemple, depuis 1980 le revenu brut moyen du diziĂšme supĂ©rieur des AmĂ©ricains a doublĂ©, celui des 1% les plus riches a plus que triplĂ©, celui des 0.001% Ă©tait multipliĂ© par plus de sept - alors que le revenu brut moyen de la moitiĂ© la moins favorisĂ©e des AmĂ©ricains est restĂ© presque exactement le mĂȘme. Ces chiffres familiers rĂ©sultent de trois dĂ©cennies et demi de merveilleux, dâĂ©tourdissants changements, avec un impact nul sur la fiche de paie moyenne de 117 millions dâAmĂ©ricains. Globalement, et sur la mĂȘme pĂ©riode, selon le World Inequality Report, le top 1% sâest appropriĂ© 27% des nouveaux revenus, tandis que la moitiĂ© la moins favorisĂ©e de lâhumanitĂ© - soit actuellement prĂšs de 3 milliards de personnes - nâen a vu que 12%.
Ce nâest pas faute dâinnovation, si de nombreux AmĂ©ricains ont Ă peine bĂ©nĂ©ficiĂ© de cette pĂ©riode - comme dâautres habitants du monde occidental. Câest Ă cause de nos contrats sociaux, qui ont failli Ă traduire lâinnovation en amĂ©lioration de nos existences. Par exemple, les scientifiques amĂ©ricains font le plus grand nombre de dĂ©couvertes importantes en mĂ©decine et publient plus de travaux biomĂ©dicaux que dans nâimporte quel autre pays - mais la santĂ© moyenne des amĂ©ricains est moins bonne et sâamĂ©liore plus lentement que celle de leurs semblables dans dâautres pays riches. En quelque annĂ©es, lâespĂ©rance de vie a mĂȘme dĂ©clinĂ©. Les inventeurs amĂ©ricains dĂ©veloppent de nouveaux et stupĂ©fiants moyens dâapprentissage grĂące au pouvoir de la vidĂ©o et de lâinternet, souvent gratuitement - mais ceux qui sortent aujourdâhui des lycĂ©es amĂ©ricains font en moyenne moins bien aux tests de lecture quâen 1992. Le pays a connu une ârenaissance culinaireâ, comme le formulait un certain magazine, Ă coup de marchĂ©s locaux et dâenseignes Whole Foods - mais elle a Ă©chouĂ© Ă amĂ©liorer la nutrition de la plupart des gens, avec une incidence croissante de lâobĂ©sitĂ© et des maladies associĂ©es.
Les outils pour devenir entrepreneur semblent plus accessibles que jamais, pour lâĂ©tudiant qui apprend Ă coder en ligne ou pour le chauffeur Uber - mais la proportion des jeunes qui possĂšdent une affaire a chutĂ© des deux tiers depuis les annĂ©es 80. LâAmĂ©rique a donnĂ© naissance Ă deux mĂ©ga-marchĂ©s du livre en ligne, Amazon et une autre sociĂ©tĂ©, Google, qui a scannĂ© plus de 25 millions dâouvrages Ă disposition du public - mais lâillĂ©trisme se maintient obstinĂ©ment, et la part des AmĂ©ricains qui lisent au moins une oeuvre de littĂ©rature par an a chutĂ© de presque un quart ces derniĂšres dĂ©cennies. Le gouvernement dispose de plus de donnĂ©es, de plus de moyens de communiquer avec les citoyens et de les Ă©couter - mais ils sont quatre fois moins nombreux Ă lui faire confiance que lors des tempĂȘtueuses annĂ©es 1960.
Pendant ce temps, les chances dâavancement social sont passĂ©es de rĂ©alitĂ© partagĂ©e Ă bonus pour ceux qui sont dĂ©jĂ bien avancĂ©s. Parmi les AmĂ©ricains nĂ©s dans les annĂ©es 1940, ceux qui ont grandi au sommet de la classe moyenne supĂ©rieure et au bas de la classe moyenne infĂ©rieure avaient grosso modo 90% de chance de rĂ©aliser le soi-disant rĂȘve amĂ©ricain, câest-Ă dire de connaĂźtre un meilleur sort que leur parents. Parmi les AmĂ©ricains nĂ©s en 1984, qui Ă©voluent aujourdâhui dans lâĂąge adulte, la rĂ©alitĂ© est partagĂ©e en deux. Ceux qui ont grandi aux environs du sommet de lâĂ©chelle ont maintenant 70% de rĂ©aliser ce rĂȘve. Dans le mĂȘme temps, ceux qui sont issus du bas, et qui ont le plus besoin dâĂ©lĂ©vation, ont 35% de chance de grimper plus haut que le niveau de leurs parents. Et les plus riches ne monopolisent pas seulement le progrĂšs et lâargent: les hommes riches amĂ©ricains, qui tendent Ă vivre plus longtemps que les citoyens de nâimporte quel autre pays, vivent aujourdâhui 15 ans de plus que les hommes pauvres amĂ©ricains, lesquels nâont que l'espĂ©rance de vie de leurs homologues soudanais et pakistanais.
Ainsi, des millions dâAmĂ©ricains, Ă gauche comme Ă droite, sont habitĂ©s dâun mĂȘme ressenti: pour les gens comme eux, les dĂ©s sont pipĂ©s. Peut-ĂȘtre est-ce pourquoi nous entendont constamment des condamnations du âsystĂšmeâ, puisque câest du systĂšme que les gens attendent la transformation de dĂ©veloppements fortuits en progrĂšs sociaux. Au lieu de cela le systĂšme - en AmĂ©rique et dans la plus grande partie du monde - a Ă©tĂ© organisĂ© pour que les bĂ©nĂ©fices de lâinnovation soient siphonnĂ©s vers le haut, de sorte que les fortunes des milliardaires de par le monde croissent aujourdâhui Ă un rythme deux fois supĂ©rieur au reste de la population, et que le top 10% de lâhumanitĂ© ait fini par dĂ©tenir plus de 85% de la richesse mondiale. PubliĂ©es cette semaine par Oxfam, de nouvelles donnĂ©es montrent quâen 2018 les 2â220 milliardaires que compte notre planĂšte ont accru leur fortune de 12%, tandis que la moitiĂ© infĂ©rieure de lâhumanitĂ© est devenue 11% plus pauvre. Au vu de tels faits, on ne sâĂ©tonnera pas que les Ă©lecteurs amĂ©ricains (et des autres pays) semblent ĂȘtre devenus plus irritables et suspicieux ces derniĂšres annĂ©es, quâils embrassent des mouvements populistes de gauche comme de droite, quâils introduisent le socialisme et le nationalisme au coeur de la vie politique, dâune maniĂšre qui aurait Ă©tĂ© impensable auparavant, et quâils succombent aux thĂ©ories consipirationnistes et aux fake news. Des deux cĂŽtĂ©s de la frontiĂšre idĂ©ologique, on reconnait toujours plus que le systĂšme est cassĂ©, que le systĂšme doit changer.
Face Ă cette colĂšre de masse, certaines Ă©lites se sont retranchĂ©es derriĂšres des murs et des portails ou sur des domaines fonciers. Elles ne sortent que pour tenter de sâaccaparer encore plus de pouvoir politique, afin de se dĂ©fendre contre la foule. (Les frĂšres Koch, on vous a repĂ©rĂ©!) Mais ces derniĂšres annĂ©es, de nombreux AmĂ©ricains fortunĂ©s ont aussi essayĂ© quelque chose dâautre, quelque chose dâĂ la fois louable et intĂ©ressĂ©: ils ont tentĂ© de se saisir du problĂšme. Tout autour de nous, les gagnants de notre trĂšs inĂ©quitable status quo se revendiquent eux-mĂȘmes partisans du changement. Ils connaissent le problĂšme, et ils veulent faire partie de la solution. En fait, ils veulent guider la recherche de solutions. Ils pensent que leurs solutions mĂ©ritent dâĂȘtre en tĂȘte de proue du changement social. Ils peuvent rejoindre des mouvements initiĂ©s par des gens ordinaires pour rĂ©soudre certains problĂšmes sociaux. Mais le plus souvent, ces Ă©lites lancent leur propres initiatives, et endossent le changement social comme sâil nâĂ©tait quâune autre action dans leur portefeuille ou une autre sociĂ©tĂ© Ă restructurer. Parce quâils sont chargĂ©s de ces tentatives de changement social, leurs initiatives reflĂštent tout naturellement leurs biais.
Pour la plus grande part, ces initiatives ne sont pas dĂ©mocratiques, elle ne font pas appel Ă une dĂ©marche collective et ne reflĂštent pas de solutions universelles. Bien plutĂŽt, elles favorisent lâemploi du secteur privĂ© et de ses charitables butins, une perspective propre Ă la logique de marchĂ© et le court-circuitage du gouvernement. Elles reflĂštent un point de vue extrĂȘmement influent, selon lequel les gagnants dâun status quo injuste - ainsi que les outils, les mentalitĂ©s et les valeurs qui les ont aidĂ© Ă gagner - dĂ©tiennent le secret du redressement des injustices. Dans notre Ă©poque dâinĂ©galitĂ©, ceux qui sont le plus Ă risque dâĂȘtre les objets de la colĂšre se mĂ©tamorphosent ainsi en sauveurs. Chez Goldman Sachs, des financiers Ă la fibre sociale cherchent Ă changer le monde Ă coup dâinitiatives âwin-winâ telles les âobligations vertesâ et les âinvestissements dâimpactâ. Des entreprises technologiques comme Uber et Airbnb se donnent pour mission de confĂ©rer du pouvoir aux pauvres, en leur permettant de conduire des personnes ou de louer leurs chambres en trop. Les consultants en management et les Ă©minences grises de Wall Street cherchent Ă convaincre les acteurs sociaux quâils doivent poursuivre leur objectif dâune plus grande Ă©galitĂ© en siĂ©geant Ă des conseils dâadministration et en endossant des postes de direction.
SponsorisĂ©s par des ploutocrates et de grandes entreprises, des confĂ©rences et festivals dâidĂ©es - tels le World Economic Forum, qui se dĂ©roule cette semaine Ă Davos - accueillent des tables rondes sur lâinjustice et promeuvent des âthought leadersâ qui acceptent que leur pensĂ©e sur lâamĂ©lioration de notre existence reste confinĂ©e au cadre dâun systĂšme dĂ©fectueux, plutĂŽt que de sâattaquer aux dĂ©fauts. Des sociĂ©tĂ©s profitables, Ă la construction et aux mĂ©thodes douteuses, sâengagent pour la responsabilitĂ© sociale du monde entrepreneurial. Quelques riches personnalitĂ©s font parler dâelles en âredonnantâ - sans Ă©gard pour les sĂ©rieux problĂšmes sociaux quâelles pourraient avoir causĂ© en constituant leur fortune. Les forums de rĂ©seautage dâĂ©lite, comme le Aspen Institute et le Clinton Global Initiative, prĂ©parent les riches Ă devenir des leaders autoproclamĂ©s du changement social, et Ă sâattaquer Ă des problĂšmes que leurs semblables ont contribuĂ© Ă crĂ©er ou a maintenir. Une nouvelle espĂšce de sociĂ©tĂ© soit disant âB-Corpâ a vu le jour, orientĂ©e vers la communautĂ©, qui reflĂšte une foi selon laquelle les intĂ©rĂȘts privĂ©s Ă©clairĂ©s des entreprises constituent le plus sĂ»r garant du bien-ĂȘtre public - plus que, disons, les rĂ©gulations publiques. Deux milliardaires de la Silicon Valley ont financĂ© une initiative pour repenser le parti DĂ©mocrate. Lâun dâeux peut dĂ©clarer, sans la moindre ironie, quâil a pour but de faire entendre la voix des sans-pouvoir et de limiter lâinfluence politique des riches comme lui.
Ce genre dâĂ©lite croit et promeut lâidĂ©e que le changement social devrait ĂȘtre poursuivi principalement Ă travers le libre marchĂ© et les actions volontaires, et non Ă travers la vie publique, la loi et les rĂ©formes des systĂšmes que les gens possĂšdent en commun; quâil devrait ĂȘtre supervisĂ© par les gagnants du capitalisme et leur alliĂ©s, et quâil ne devrait pas sâopposer Ă leurs besoins; que les plus grands bĂ©nĂ©ficiaires du status quo devraient jouer le premier rĂŽle dans la rĂ©forme de ce mĂȘme status quo. Câest ce que jâappelle âMarketWorldâ - un pouvoir grandissant de lâĂ©lite, dĂ©fini par des motifs concurrents, faire bien et faire le bien, changer le monde tout en tirant profit du status quo. Il est constituĂ© dâhommes dâaffaire Ă©clairĂ©s et de leur collaborateurs dans les mondes des oeuvres de bienfaisance, des universitĂ©s, des mĂ©dias, des gouvernements et des think-tanks. Il a ses propres penseurs, quâil appelle âthought-leadersâ, son propre langage et mĂȘme ses propres territoires - dont un archipel mouvant de confĂ©rences durant lesquelles ses valeurs sont renforcĂ©es, dissĂ©minĂ©es et transformĂ©es en actions. MarketWorld, câest un rĂ©seau et une communautĂ©, mais aussi une culture et un Ă©tat dâesprit.
Les Ă©lites de MarketWorld parlent souvent en des termes tels que âchanger le mondeâ ou âfaire du monde un endroit meilleurâ - un langage normalement plus en phase avec des manifestations urbaines quâavec des stations de ski huppĂ©es. Mais nous restons face Ă lâindĂ©niable constat que, mĂȘme si ces Ă©lites ont fait beaucoup pour aider, elles ont continuĂ© de sâaccaparer une part Ă©crasante des fruits du progrĂšs, que la vie de lâAmĂ©ricain moyen sâest Ă peine amĂ©liorĂ©e, et que virtuellement toutes les institutions amĂ©ricaines ont perdu la confiance du public, Ă lâexception de lâarmĂ©e.
Lâex-prĂ©sident US Bill Clinton est lâune des figures les plus imposantes de cette nouvelle approche du changement. AprĂšs avoir quittĂ© ses fonctions, en 2001, il sâest fait le promoteur dâune certaine maniĂšre dâamĂ©liorer le monde Ă travers des partenariats publics-privĂ©, avec sa fondation et son Clinton Global Initiative, une rencontre annuelle Ă New York. Il a rĂ©uni des acteurs comme Goldman Sachs, la Fondation Rockfeller et McDonaldâs, parfois avec un partenaire public, afin de rĂ©soudre de grands problĂšmes selon des modalitĂ©s qui conviennent aux ploutocrates.
AprĂšs lâĂ©ruption populiste qui a rĂ©sultĂ© dans la dĂ©faite dâHillary Clinton aux prĂ©sidentielles US 2016, jâau demandĂ© Ă lâancien prĂ©sident ce quâil identifiait derriĂšre cette bouffĂ©e de colĂšre populaire. âLa douleur et la fureur que nous voyons se rĂ©flĂ©chir dans les Ă©lections sâest construite depuis longtempsâ, mâa-t-il rĂ©pondu. Il pensait que cette colĂšre âest nourrie en partie par le sentiment que les puissants au sein du gouvernement, de lâĂ©conomie et de la sociĂ©tĂ© ne se soucient plus dâeux ou les regardent de haut. Ils veulent devenir des acteurs de notre progression vers des opportunitĂ©s, une stabilitĂ© et une prospĂ©ritĂ© pour tousâ. Mais quand il a expliquĂ© sa solution, celle-ci ressemblait fort au modĂšle pour lequel il Ă©tait dĂ©jĂ engagĂ©: âLa seule rĂ©ponse est de construire un partenariat agressif et crĂ©atif pour amĂ©liorer les choses, qui rĂ©unisse tous les niveaux du gouvernement, du secteur privĂ© et des organisations non-gouvernementalesâ.
En dâautres termes, la seule rĂ©ponse rĂ©side dans la poursuite du changement social hors des forums publics traditionnels, avec des reprĂ©sentants politiques comme contributeurs parmi dâautres, et des corporations qui auraient le dernier mot quant Ă savoir si elles veulent soutenir ou non une initiative donnĂ©e. Bien sĂ»r, la colĂšre populaire sâest en partie dirigĂ©e contre ces mĂȘmes Ă©lites quâil avait cherchĂ© Ă rĂ©unir, sur lesquelles il avait fait le pari de sa thĂ©orie de solution post-politique, qui avaient perdu la confiance de tant de millions de personnes, en les faisant se sentir trahies, non considĂ©rĂ©es et mĂ©prisĂ©es.
Ce que les gens ont rejetĂ© aux Etats-Unis - aussi bien quâen Grande-Bretagne, en Hongrie et ailleurs - câĂ©tait, selon leur perception, la domination des Ă©lites globales, qui mettent la poursuite du profit avant les besoins de leur voisins et concitoyens. Ces Ă©lites semblaient plus loyales les unes envers les autres quâenvers leur propres communautĂ©s; elles faisaient souvent preuve dâun plus grand intĂ©rĂȘt pour de distantes causes humanitaires que pour les souffrances de ceux qui vivent 15 kilomĂštres plus Ă lâEst ou Ă lâOuest. Les citoyens frustrĂ©s ont senti quâil nâavaient aucun pouvoir sur ces Ă©lites fĂ©rues de feuilles Excel - et de Powerpoints - sans mesure avec le pouvoir que ces mĂȘmes Ă©lites avaient gagnĂ© sur eux, que ce soit en modifiant leurs horaires de travail, en automatisant leur usine ou en glissant discrĂštement une loi pour que lâĂ©cole de leur enfant dispense un curriculum Ă©laborĂ© par des milliardaires. Ce quâils nâont pas apprĂ©ciĂ©, câĂ©tait de voir le monde changer sans eux.
Pour nous tous, cela soulĂšve une question: sommes-nous prĂȘts Ă confier notre futur Ă des Ă©lites ploutocratiques, progressivement, Ă chaque initiative supposĂ©e âchanger le mondeâ? Sommes-nous prĂȘts Ă considĂ©rer comme un Ă©chec la dĂ©mocratie participative et comme la nouvelle voie Ă suivre ces autres formes privĂ©es dâinitiative au changement? La dĂ©liquescence de lâautonomie du pouvoir amĂ©ricain est-elle une excuse pour que nous contournions le problĂšme et la laissions sâĂ©tioler encore plus? Ou la dĂ©mocratie au sens propre, dans laquelle nous avons tous potentiellement une voix, vaut-elle encore la peine de se battre?
On ne peut nier que les Ă©lites actuelles de lâAmĂ©rique sont peut-ĂȘtre parmi les plus socialement impliquĂ©es de lâHistoire. Mais suivant la froide logique des nombres, elles comptent Ă©galement parmi les plus prĂ©datrices. En refusant de mettre en pĂ©ril leur style de vie, en rejetant lâidĂ©e que les puissants doivent faire des sacrifices pour le bien commun, elles sâaccrochent Ă une sĂ©rie de bricolages sociaux qui leur permettent de monopoliser le progrĂšs, pour en donner des miettes symboliques aux nĂ©cessiteux - lesquels, pour nombre dâentre eux, nâauraient pas besoin de ces miettes si la sociĂ©tĂ© fonctionnait correctement. Il est crucial que nous tentions de comprendre le lien entre les prĂ©occupations sociales de ces Ă©lites et leur prĂ©dation, entre leurs aides extraordinaires et leur non moins extraordinaire thĂ©saurisation, entre lâexploitation - et peut-ĂȘtre lâencouragement - dâun statu quo indigne et les tentatives des exploiteurs dâen rĂ©parer une petite partie. Il est Ă©galement important de comprendre comment les Ă©lites voient le monde, afin que nous puissions mieux Ă©valuer les mĂ©rites comme les limites de leur campagnes visant Ă âchanger le mondeâ.
Il existe de nombreuses maniĂšres de faire sens avec toutes ces prĂ©occupations et prĂ©dations des Ă©lites. Lâune serait que les Ă©lites font de leur mieux. Le monde est ce quâil est, les forces de lâĂ©poque sont telles que nul ne peut rĂ©sister, et les plus chanceux offrent leur assistance. Ce point de vue impliquerait que lâaide des Ă©lites nâest quâune goutte dâeau dans la mer, mais il rassure du fait que câest au moins quelque chose. Un point de vue lĂ©gĂ©rement plus critique serait que ce genre dâinitiative du changement est bien-intentionnĂ© mais inadĂ©quat. Il traite les symptĂŽmes et non la racine du problĂšme - il ne change pas les fondamentaux Ă lâorigine de nos souffrances. Selon cette optique, les Ă©lites se dĂ©robent au devoir dâune rĂ©forme plus significative.
Mais il existe encore une autre maniĂšre plus sombre de juger les consĂ©quences de ce profilage des Ă©lites Ă lâavant-garde du changement social: non seulement ces actions Ă©chouent Ă amĂ©liorer les choses, mais elles contribuent Ă les maintenir telles quâelles sont. AprĂšs tout, cela Ă©mousse un peu la colĂšre populaire dâexclusion du progrĂšs. Cela amĂ©liore lâimage des gagnants. En dĂ©ployant des demi-mesures privĂ©es et volontaires, on Ă©vince des solutions publiques qui rĂ©soudraient les problĂšmes pour tous, avec ou sans la bĂ©nĂ©diction des Ă©lites. Il est indĂ©niable quâaujourdâhui, lâĂ©panchement des changement sociaux des Ă©lites apporte des bienfaits, apaise des douleurs et sauve des vies. Mais nous devrions aussi nous rappeler les mots dâOscar Wilde Ă propos de telles obligeances des Ă©lites, lesquelles âne sont pas des solutionsâ mais âune aggravation de la difficultĂ©â. Il y a plus dâun siĂšcle, Ă une pĂ©riode agitĂ©e comme la nĂŽtre, il Ă©crivait: âDe mĂȘme que les pires esclavagistes Ă©taient ceux qui se montraient bons envers leurs esclaves, et prĂ©venaient ainsi que ceux qui souffraient du systĂšme en rĂ©alisent lâhorreur, ou que les observateurs ne le comprennent, de mĂȘme, dans lâĂ©tat actuel des choses en Angleterre, ceux qui font le plus de mal sont ceux-lĂ mĂȘmes qui tentent de faire le plus grand bien.â
Cette formule dâOscar Wilde pourrait sembler extrĂȘme Ă une oreille contemporaine. Comment pourrait il y avoir quelque chose de mal Ă tenter de faire le bien? La rĂ©ponse pourrait ĂȘtre: quand le bien est complice dâun mal encore plus important, Ă plus forte raison invisible. A notre Ă©poque, ce mal se concrĂ©tise dans la concentration dâargent et de pouvoir entre les mains dâune minoritĂ©, qui, du fait de cette concentration, bĂ©nĂ©ficie dâun quasi monopole sur les bĂ©nĂ©fices du changement. Non seulement les bonnes actions des Ă©lites ne portent pas prĂ©judice Ă cette concentration, mais elles la consolident. En effet, quand les Ă©lites se chargent de la direction du changement social, elles peuvent le remodeler - avant tout, pour le prĂ©senter comme quelque chose qui ne menacera jamais les gagnants. A une Ă©poque dĂ©finie par un gouffre entre les dĂ©tenteurs du pouvoir et les autres, les Ă©lites ont diffusĂ© lâidĂ©e selon laquelle les gens doivent ĂȘtre aidĂ©s, mais uniquement selon la logique du marchĂ©, et sans renverser fondamentalement les Ă©quations du pouvoir. La sociĂ©tĂ© devrait ĂȘtre changĂ©e de maniĂšre Ă ne pas changer le systĂšme Ă©conomique sous-jacent, qui a permis aux gagnants de gagner et favorisĂ© les problĂšmes quâils cherchent Ă rĂ©gler.
La large adhĂ©sion Ă ce principe aide Ă comprendre le sens de ce que nous observons un peu partout: des personnalitĂ©s de pouvoir qui se battent afin de âchanger le mondeâ pour le maintenir essentiellement identique, afin de âredonnerâ pour prĂ©server une indĂ©fendable distribution de lâinfluence, des biens et des moyens. Y a-t-il une meilleure maniĂšre de faire?
Le secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral de lâOrganisation pour la coopĂ©ration et le dĂ©veloppement Ă©conomique (OECD) - une organisation de recherche et de politique qui travaille au service des pays les plus riches du monde - a comparĂ© lâattitude dominante des Ă©lites Ă celle du fictionnel aristocrate italien du 19Ăšme siĂšcle Tancredi Falconeri, du roman âLe GuĂ©pardâ de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Celui-ci dĂ©clare: âPour que tout reste comme avant, il faut que tout changeâ. Si cette optique est correcte, alors une grosse partie de la charitĂ© contemporaine, de lâinnovation sociale ou du marketing du genre âachĂštes-en un / donnes-en unâ pourrait ne pas tant consister en des mesures rĂ©formatrices quâen des formes dâauto-dĂ©fense conservatrice - des mesures qui protĂšgent les Ă©lites de changements plus menaçants. Parmi les problĂšmes mis Ă lâĂ©cart, note le prĂ©sident de lâOCDE, âles croissantes inĂ©galitĂ©s de revenu, de fortune et dâopportunitĂ©; la dĂ©connexion croissante entre la finance et lâĂ©conomie rĂ©elle; les diffĂ©rences croissantes de niveau de productivitĂ© entre travailleurs, entreprises et rĂ©gions; la dynamique âwinner takes it allâ sur de nombreux marchĂ©s; la progressivitĂ© limitĂ©e de notre systĂšme dâimposition; la corruption et la capture du politique et des institutions par des intĂ©rĂȘts privĂ©s; le manque de transparence et de participation des citoyens ordinaires dans la prise de dĂ©cision; la soliditĂ© de lâĂ©ducation et des valeurs transmises aux gĂ©nĂ©rations futuresâ. Les Ă©lites, Ă©crit-il, ont trouvĂ© une myriade de moyens afin de âchanger les choses en surface pour quâen pratique rien ne change du toutâ. Ceux qui ont le moins dâintĂ©rĂȘts authentiques au changement se sont auto-attribuĂ© la charge du changement social - avec souvent lâassentiment passif de ceux qui en auraient le plus besoin.
Il est congruent quâune Ă©poque marquĂ©e par de telles tendances culmine avec lâĂ©lection de Donald Trump. Il est Ă la fois un rĂ©vĂ©lateur, un exploiteur et une incarnation du culte du changement social des Ă©lites. Comme peu dâautres lâont fait avec succĂšs avant lui, il a puisĂ© dans une intuition rĂ©pandue, selon laquelle les Ă©lites prĂ©tendent fallacieusement faire ce qui est le meilleur pour la plupart des amĂ©ricains. Il a exploitĂ© cette intuition, lâa amplifiĂ©e par une colĂšre frĂ©nĂ©tique et en a redirigĂ© la plus grande partie non vers les Ă©lites, mais vers les amĂ©ricains les plus vulnĂ©rables et les plus marginalisĂ©s. Il est devenu lâincarnation mĂȘme de la falsification qui avait alimentĂ© son ascension. Comme les Ă©lites quâil a attaquĂ©, il est devenu cette figure de lâestablishment qui se portraiture trompeusement en rebelle. Il est devenu cet homme riche et Ă©duquĂ© qui se prĂ©sente comme le meilleur protecteur des pauvres et des sans Ă©ducation - qui insiste, contre toute Ă©vidence, que ses intĂ©rĂȘts privĂ©s nâont rien Ă voir avec les changements quâil poursuit. Il est devenu le meilleur reprĂ©sentant de cette thĂ©orie, courante chez les agents ploutocratiques du changement, selon laquelle ce qui est le meilleur pour lui lâest Ă©galement pour les sans-pouvoir. Trump est la reductio ad absurdum dâune culture qui charge les Ă©lites de rĂ©former le systĂšme qui les a fait et qui abandonne les autres dans la poussiĂšre.
Un dĂ©tail rĂ©unit ceux qui ont votĂ© pour Trump et ceux qui se dĂ©sespĂšrent de son Ă©lection - et la mĂȘme chose pourrait ĂȘtre dite des partisans et des opposants au Brexit: la conscience que le pays a besoin de rĂ©formes transformationnelles. La question Ă laquelle nous sommes confrontĂ©s est la suivante: les Ă©lites fortunĂ©es, qui font dĂ©jĂ la loi dans lâĂ©conomie et exercent une Ă©norme influence dans les coulisses du pouvoir politique, devraient-elles ĂȘtre autorisĂ©es Ă continuer leur assujetissement du changement social et de la poursuite dâune plus grande Ă©galitĂ©? Il y a mieux encore que le contrĂŽle de lâargent et du pouvoir: le contrĂŽle des efforts en vue de reconsidĂ©rer la distribution de lâargent et du pouvoir. Il y a mieux encore quâĂȘtre un renard: ĂȘtre un renard Ă qui lâon confie la surveillance du poulailler.
Lâenjeu est de savoir si la rĂ©forme de notre vie en commun doit ĂȘtre dirigĂ©e par des gouvernements Ă©lus et responsables devant le peuple, ou par des Ă©lites aisĂ©es qui prĂ©tendent connaĂźtre nos meilleurs intĂ©rĂȘts. Nous devons dĂ©cider si, au nom de valeurs ascendantes comme le rendement ou les Ă©chelles, nous acceptons que la finalitĂ© de la dĂ©mocratie soit usurpĂ©e par des acteurs privĂ©s, qui souvent aspirent sincĂšrement Ă amĂ©liorer les choses mais cherchent - Ă chacun ses prioritĂ©s - Ă se protĂ©ger eux-mĂȘmes. Certes, le gouvernement amĂ©ricain est actuellement dysfonctionnel. Mais il sâagit dâune raison de plus pour considĂ©rer sa rĂ©fection comme la plus importante prioritĂ© nationale. Le court-circuitage de notre dĂ©mocratie souffrante fait souffrir encore plus la dĂ©mocratie. Nous devons nous demander pourquoi nous avons si facilement perdu la foi dans les moteurs du progrĂšs, qui nous ont menĂ© oĂč nous sommes aujourdâhui - dans lâeffort dĂ©mocratique de proscrire lâesclavage, de mettre fin au travail des enfants, de limiter la journĂ©e de travail, dâassurer la sĂ©curitĂ© des mĂ©dicaments, de protĂ©ger les nĂ©gociations syndicales, de crĂ©er des Ă©coles publiques, de vaincre la Grande DĂ©pression, dâĂ©lectrifier lâAmĂ©rique rurale, de rĂ©unir une nation par les routes, de poursuivre lâobjectif dâune sociĂ©tĂ© sans pauvretĂ©, dâĂ©tendre les droits civiques aux femmes, aux noirs amĂ©ricains et aux autres minoritĂ©s, de fournir Ă nos concitoyens lâaccĂšs Ă la santĂ©, Ă la sĂ©curitĂ© et Ă la dignitĂ© dans la vieillesse.
Actuellement, nombre de rĂ©formes apparentes ne font en rĂ©alitĂ© que dĂ©fendre lâimmobilisme. Quand nous verrons clair Ă travers les mythes qui promeuvent cette erreur de perception, la voie vers le changement authentique se fera jour. Il sera Ă nouveau possible dâamĂ©liorer le monde sans obtenir des puissants leur laisser-passer.
Anand Giridharadas pour le Guardian