LâHomme qui sâeffaça
Chapitre 1 : L'Ombre d'un Doute
La pluie dessinait sur les vitres du commissariat de Lausanne un réseau de lignes tremblantes, comme autant de routes brouillées dans le temps.
Alexia Hoffer resta un instant immobile devant la porte du bureau de sa supĂ©rieure. Le ton du message de convocation avait Ă©tĂ© clair : âUrgent. Ă propos du lieutenant Martin.â
Sandra Sanchez, commissaire divisionnaire, ne leva pas les yeux tout de suite. Elle tenait entre ses doigts un dossier beige, gonflĂ© de feuilles Ă©cornĂ©es. Son visage demeurait calme, mais quelque chose, dans la crispation de ses Ă©paules, trahissait lâinquiĂ©tude.
â Câest Ă propos du lieutenant François Martin. On a un problĂšme.
Alexia sentit son cĆur ralentir. Le nom sonnait presque Ă©tranger, maintenant quâelle savait qui se cachait derriĂšre.
Sandra ouvrit le dossier : des documents, des registres de service, des rapports dâaffectation⊠Tous barrĂ©s de rouge.
â Ce type nâexiste nulle part avant 2023, reprit-elle. Pas de trace dans la base nationale, ni dans les registres dâentrĂ©e de lâĂ©cole de police. Et ce nâest pas tout : son matricule appartient Ă un agent disparu depuis 2022.
Elle releva enfin les yeux.
â Tu comprends ce que ça veut dire ? Soit quelquâun a infiltrĂ© notre service, soit quelquâun le couvre. Et dans les deux cas, je dois ouvrir une enquĂȘte interne.
Le silence sâĂ©tira entre elles.
Alexia aurait voulu parler, dĂ©fendre Zax, expliquer que lâhomme quâelles appelaient Martin avait sauvĂ© des vies, quâil avait risquĂ© la sienne plus dâune fois. Mais comment justifier lâinjustifiable ?
Comment dire que son lieutenant venait dâun autre monde sans quâon la prenne pour une folle ?
â Donne-moi quarante-huit heures, souffla-t-elle enfin.
â Tu en as vingt-quatre, corrigea Sandra froidement.
Quand la porte se referma derriĂšre elle, Alexia sentit le poids de deux ans dâenquĂȘte lui retomber sur les Ă©paules.
Dans le couloir, les nĂ©ons bourdonnaient faiblement. Zax â François Martin â Ă©tait lĂ , adossĂ© Ă la machine Ă cafĂ©, un gobelet Ă la main. Il leva les yeux vers elle, perçut immĂ©diatement la gravitĂ© de son expression.
â Câest arrivĂ©, murmura-t-elle. Ils fouillent ton dossier.
Zax esquissa un sourire fatigué.
â Il fallait bien que le temps me rattrape.
Il posa le gobelet, jeta un regard autour dâeux, puis ajouta Ă voix basse :
â Je rĂ©glerai ça Ă ma façon.
Cette nuit-lĂ , le commissariat sâendormit sous la pluie. Dans son bureau dĂ©sert, Zax sâassit une derniĂšre fois Ă son poste. La lumiĂšre bleue de lâĂ©cran dessinait sur son visage une ombre Ă©trange â celle dâun homme qui sâefface.
Sur la table, sa plaque de lieutenant luisait faiblement. Il la fit glisser entre ses doigts, comme on ferait tourner une piĂšce avant de la jeter dans un puits.
â Il Ă©tait temps, murmura-t-il. Le Temps reprendra ce qui est Ă lui.
Une alarme retentit soudain : un appel de la brigade mobile.
âAlerte â Des individus suspects ont Ă©tĂ© repĂ©rĂ©s au quai industriel, secteur ouest.â
Zax se leva. Le moment de disparaĂźtre venait peut-ĂȘtre dâarriver.